Festival(s): le système et Ken Loach

Publié le 27 mai 2016 par Jean-Emmanuel Ducoin
À l’heure des remerciements, le cinéaste britannique n’a pas parlé de lui, mais de ceux qu’ils aiment: les exploités.
Contradictions. L’ambivalence des sentiments a parfois quelque chose de délicieux sinon de réconfortant, comme si la tentation d’attiser nos sourdes contradictions se révélait plus prégnante qu’évidente en une époque où l’uniformité globalisée nous est soumise comme norme. Prenons le Festival de Cannes comme exemple emblématique. A priori, cette grand-messe en mutation accélérée, qui a viré bling-bling pour jet-setteurs m’as-tu-vu en mal de reconnaissance médiacratique, dont l’alibi n’est plus toujours le cinéma mais l’apparence face caméras, a tout pour éloigner nos regards, souvent écœurés par cette orgie de mauvais goût prévisible et déplacée. Au royaume de la planète people, où tout est permis et relayé en mondovision, il arrive même parfois que la compassion calculée voisine avec l’intérêt des sponsors. Au point que, au fond de nous, en voyant s’agiter certains membres du jury surpayés et ripolinés à outrance, nous nous disions sans avoir peur de nous tromper qu’il leur arrive de se donner bonne conscience, une fois l’an, en assumant un soutien actif, par et pour le 7e art, envers un «engagement citoyen», qu’il soit «pour» la défense de l’environnement, «pour» la reconnaissance des minorités, et même, audace des audaces, «contre» certaines formes du capitalisme mondialisé. Tremblez sur vos bases, chers lecteurs! Le cinéma cannois n’a pas de frontières, comme en témoigne son histoire. La vie des simples mortels, pauvres et dominés, intéresse le Festival. Le Saint Graal de la palme touche ainsi périodiquement les cœurs. De quoi se réchauffer devant l’âtre d’une humanité temporairement reconstituée, à force d’être mutilée le reste du temps. Le grand écran prend ses aises, ses libertés, se joue de toutes les subversions. C’est d’ailleurs sa fonction première. Et vous savez quoi? Tant mieux. Système. Eu égard à ce «contexte», et à entendre certains, Ken Loach, qui s’est vu décerner la deuxième palme d’or de sa carrière, ne serait donc qu’un Tartuffe perdu au milieu d’un théâtre piétiné par des contrebandiers en mission humanitaire, ne connaissant rien de la «vie des gens d’en bas», tellement rien qu’ils lâcheraient volontiers une larme devant des longs métrages racontant la misère jusqu’à les honorer de leurs votes, entre deux cuillères de caviar et un toast de précieux foie gras.
Ce décalage, ce pathétique-là, tandis que la France répète ses gammes du côté d’une lutte sociale impressionnante, s’avère-t-il si dérangeant que cela ? Car l’ami Ken filme précisément la misère comme personne. Au point que nous nous disons que, s’il n’en reste qu’un, ce sera évidemment lui. Le Britannique, qui ne passe pas pour transiger avec lui-même, a su, lui, préserver sa conscience en alerte et maintenir sa détermination: celle de dépeindre, la plupart du temps sans excès de naturalisme, ce que nous nommons à raison «la révolte sociale». Et voilà bien ce qui dérange au plus haut point. Alors qu’il avait laissé entendre qu’il ne tournerait plus, il a présenté sur la Croisette, avec les honneurs dus à son rang de cinéaste rare, un film que l’on dit bouleversant qui relate le destin de deux personnages en proie à la complexité du système d’allocations chômage et des prestations sociales en Grande-Bretagne. D’où cette question qui nous brûle les lèvres, à tort peut-être : le Festival, tel qu’il devient, comme incarnation d’un système, est-il légitime pour récompenser un homme admirable qui utilise depuis toujours son savoir et tous ses talents pour le dénoncer? Gros mal de tête devant un tel pied de nez. Et pourtant, quel ne fut pas notre bonheur, immense, de voir Ken Loach brandir son trophée, lui qui n’est pas un adepte des scènes d’esbroufe et encore moins des renoncements. La preuve, à l’heure des remerciements, le cinéaste n’a pas parlé de lui, mais de ceux qu’ils aiment: les exploités. Au moment où il entrait dans la légende et le carré des doubles palmés (avec Coppola, Imamura, Kusturica, Bille August, les Dardenne et Haneke), il a parlé de résistance et d’insoumission à l’ordre du libéralisme et du capitalisme. «Un autre monde est non seulement possible mais nécessaire», a-t-il dit à une assistance refroidie. Sachez-le: à ce moment précis, ce n’était pas nous qui étions face à nos contradictions, mais le système lui-même. [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 mai 2016.]