Babylone (3) : urbanisme et architecture

Publié le 10 juin 2016 par Aelezig

Les remparts et les portes

Le système défensif de Babylone était constitué de plusieurs enceintes englobant ses différentes parties. Un premier ensemble de murailles plus fortes englobe la ville intérieure de part et d'autre de l'Euphrate. Un autre système de murailles de forme triangulaire définit quant à lui une ville extérieure. Des textes de Nabuchodonosor II indiquent également que dans l'arrière-pays plusieurs ouvrages défensifs servaient également à ralentir l'avancée d'éventuels ennemis. 

Maquette de la porte d'Ishtar

L'enceinte extérieure couvre entre 12 et 15 kilomètres, plus de 800 mètres ayant été fouillés. Elle consiste en une succession de trois murs, celui du milieu étant le plus solide, séparés par un fossé. Devant eux, un fossé d'environ 50 mètres de long rempli d'eau avait été creusé. Des dizaines de tours défensives étaient réparties à des intervalles réguliers, évalués entre 30 et 50 mètres. Un texte métrologique faisant sans doute référence à cette muraille donne les nombres de 120 tours et 5 portes en tout. Le relevé archéologique de cette enceinte n'est pas sans soulever des interrogations : notamment, l'absence d'extension connue à l'ouest le long de l'Euphrate, un défaut qui aurait offert un point d'accès aisé à des assaillants. Il faut alors envisager ou bien une erreur de conception surprenante, ou bien que ce pan de la muraille existait mais qu'il a disparu.

La muraille intérieure était composée de deux murs délimitant un espace rectangulaire d'environ 3 kilomètres sur 2, courant sur environ 8 kilomètres. Le mur interne était nommé par les textes Imgur-Enlil et le mur externe Nimit-Enlil. Détruits par Sennacherib, ils ont été reconstruits par ses successeurs. L'enceinte interne était épaisse de 6,50 mètres, puis un espace de 7,20 mètres la séparait de l'enceinte externe, large de 3,72 mètres. Environ 20 mètres en avant, un fossé rempli par l'eau de l'Euphrate et large de plus de 50 mètres constituait un autre rideau défensif, et vers l'extérieur il était défendu par une autre muraille. Le tout constituait donc un système défensif de plus de 100 mètres de large, agrémenté de tours défensives à des intervalles réguliers. Deux fortins défendaient le point le plus sensible du système, celui du secteur des palais sur le côté nord de la ville intérieure occidentale, entre l'Euphrate et la porte d'Ishtar. Cet ensemble constituait un système impressionnant qui a frappé l'imagination d'auteurs étrangers. Pour Strabon c'était une merveille du monde au même titre que les jardins suspendus.

Selon Tintir, les murailles internes de Babylone étaient percées par huit portes monumentales, dont le nom est à une exception près (la « porte du Roi ») celui d'une divinité (qui a une fonction protectrice). Quatre d'entre elles, situées dans la moitié occidentale, ont été dégagées et identifiées (celles d'Ishtar, de Marduk, de Zababa et d'Urash)

La plus célèbre est la porte d'Ishtar, sans doute le monument le mieux conservé de l'ancienne Babylone, transportée et reconstituée au Pergamon Museum de Berlin par les archéologues allemands. Elle était d'une importance capitale dans la topographie de la ville car c'est par elle que passait la Voie processionnelle, l'axe de communication principal rejoignant le grand sanctuaire de la ville, et elle bordait les palais royaux. Son organisation est similaire à celle des autres portes fouillées : une avant-porte de taille réduite et défendue par deux tours avancées donnait accès à la porte principale flanquée de tours plus imposantes, le tout sur une longueur d'environ 50 mètres. La porte d'Ishtar est surtout célèbre pour son décor constitué de panneaux en briques glacées bleues ou vertes qui représentaient des lions, des taureaux ou des dragons. 

Le fleuve et les canaux

Le cœur de Babylone est la partie occidentale de la ville intérieure, située en rive gauche, et couvrant près de 500 hectares. S'y trouvaient tous les monuments qui ont fait la renommée de la ville. Elle est structurée autour de plusieurs axes majeurs, en premier lieu les cours d'eau. L'Euphrate borde cette partie et est selon toute vraisemblance à l'origine de l'implantation d'un habitat sur ce site, car il s'agit d'un axe de communication majeur à l'échelle régionale et même internationale. Pour améliorer le transit de marchandises et de personnes, les quais de la partie est furent réaménagés au temps de Nabuchodonor II. Ils étaient plats, en contrebas des murs qui longeaient le fleuve et qui étaient percés en plusieurs endroits par des sortes de poternes pour permettre une communication aisée entre le fleuve et la ville. L'activité devait y être intense, les quais des villes mésopotamiennes étant traditionnellement des espaces commerciaux de premier plan. On sait par un texte daté de -496 (durant le règne de Darius Ier) qu'une taxe, affermée par l'administration à des entrepreneurs privés, étaient perçue à cet endroit sur les marchandises qui y étaient débarquées, portant sur une partie de la valeur de celles-ci.

Un des ouvrages majeurs lié à l'Euphrate est le pont long de plus de 120 mètres qui l'enjambait au niveau du quartier sacré et permettait de relier les deux parties de la ville intérieure. Il a pu faire l'objet de fouilles car il est désormais à sec en raison du déplacement du cours du fleuve. Il était supporté par sept piliers en briques et en pierre dont trois ont pu être bien dégagés, en forme de bateaux et mesurant 21 × 9 mètres. Le tablier était constitué de madriers de bois, et selon Hérodote il était déplaçable la nuit (ce qu'il faut sans doute comprendre comme la possibilité de retirer une partie du tablier). Le texte concernant la taxe de débarquement évoqué ci-dessus indique que le pont servait également de lieu de transit de marchandises, et qu'il était placé sous la responsabilité de trois « gardiens » rémunérés par une partie des taxes qui y étaient perçues.

Le cours du fleuve était en partie dérivé vers des canaux qui servaient de voies de communication aux échelles locale et régionale et permettaient l'irrigation de la campagne environnante. Une vingtaine de canaux est mentionnée dans les textes, partant du fleuve et coulant sans doute entre la zone des palais et celle du quartier sacré en direction du nord-est de la ville et au-delà dans la campagne. Leur entretien est un souci constant pour les autorités locales et avant tout le roi, d'autant plus qu'ils ont un rôle dans le système défensif dans lequel ils sont intégrés.

L'eau du fleuve et des canaux constituait un risque avec lequel les Babyloniens ont dû composer. Le cours moyen du fleuve et celui de sa nappe phréatique semblent être montés progressivement au cours de la période néo-babylonienne, et c'est pour cela que les rois de cette période ont mis en place un vaste programme de rehaussement des constructions principales de la ville. Des canaux de drainage parcouraient la ville et amenaient les eaux usées et celles des précipitations vers le fleuve. Il fallait également faire face à l'érosion des constructions bâties sur les berges du cours d'eau, qui a justifié au temps de Nabuchodonosor II la construction du fort occidental pour protéger le secteur des palais face au fleuve. L'Euphrate pouvait également être dangereux en période de crues, et parfois même son cours se déplaçait : il est ainsi possible qu'à l'époque achéménide une deuxième branche du fleuve soit apparue, passant entre le secteur des palais et celui de Marduk avant de rejoindre le cours principal. Plus tard le cours principal dévia vers l'ouest, où il coule encore, recouvrant une partie de la moitié occidentale de la ville intérieure.  

La ville intérieure

L'urbanisme et la ville intérieure

Les axes de communication terrestres sont également importants dans la structuration de l'espace urbain. Tintir indique que chaque porte ouvrait sur une grande avenue, mais les seules à avoir été repérées clairement sur place sont la « Voie processionnelle », rectiligne de sens nord-sud sur environ 900 mètres, entre la porte d'Ishtar et le quartier sacré et une autre voie tout aussi rectiligne la coupant en angle droit au niveau du complexe cultuel, longue d'au moins 500 mètres et passant entre l'enceinte de la ziggourat et celle de l'Esagil pour mener au pont. Elles étaient pavées de dalles cuites liées avec du bitume. La Voie processionnelle, qui est comme son nom l'indique un axe majeur lors de cérémonies religieuses, est large de plus de 20 mètres, et ornée au moins sur une partie de frises en briques glaçurées décorées de lions et de rosaces.

Le seul quartier d'habitation à avoir été fouillé est situé sur le site du Merkes, à l'est de la Voie processionnelle et du complexe sacré, entre les anciens quartiers de Ka-dingirra, Eridu et Shuanna. Sa voirie est caractérisée par des rues étroites approximativement rectilignes et se coupant quasiment en angles droits. Il s'agit peut-être de l'héritage d'un ancien plan orthogonal planifié qui a été altéré à la suite de remaniements de constructions, courants en raison de l'altération rapide des constructions en briques crues qui doivent régulièrement être restaurées.

La voirie du Merkes délimite des îlots d'habitations d'environ 40 à 80 mètres de côté, où une dizaine de résidences, datées de l'époque néo-babylonienne jusqu'à l'époque parthe, les seules connues de Babylone, a été fouillée. Elles permettent d'approcher les aspects matériels de la vie des anciens habitants de Babylone. Construites en briques d'argile crues, elles ont une surface moyenne située autour de 200 m2. Cela illustre donc une société très hiérarchisée mais sans séparation forte entre riches et pauvres. Les résidences ont au minimum 8 pièces et au maximum une vingtaine. Elles sont organisées de façon caractéristique autour d'un espace central qui peut-être ouvert, et d'une pièce de réception rectangulaire, donnant sur les autres salles dont la fonction est généralement impossible à définir. Ces maisons disposaient probablement d'un étage (même trois ou quatre si on suit la description d'Hérodote). Aux époques hellénistique et parthe, elles conservent la même organisation générale, mais les espaces centraux de certaines maisons riches sont réaménagés pour prendre la forme d'une cour péristyle, témoignage d'une influence grecque. Le mobilier trouvé dans les résidences est modeste : essentiellement de la vaisselle en terre cuite, parfois en pierre ou en verre, ainsi que diverses plaques et figurines en terre cuite représentant des génies ou démons ayant sans doute une fonction protectrice.

Avant -539 et la conquête perse, Babylone est la capitale du plus puissant empire du Moyen-Orient, ce qui explique sa croissance. Les rois y ont construit de vastes palais reflétant leur puissance. Ils ont été plus ou moins bien dégagés lors des fouilles. Ces édifices servent encore au pouvoir politique après la perte d'autonomie politique de la ville, car elle reste la résidence d'un gouverneur important, et que des rois peuvent s'y rendre et occuper les anciens palais royaux, comme Alexandre le Grandqui souhaitait faire de la ville sa capitale avant sa mort. La vie des élites politiques de Babylone est cependant très mal connue en l'absence de sources similaires aux dizaines de milliers de tablettes des capitales de l'empire assyrien : on ne sait donc pas grand-chose de la cour et de l'administration centrale de l'empire babylonien, ou de celles des gouverneurs des empires successeurs.

Décoration de mur, palais

Les palais de Nabuchodonosor Babylone de l'époque de Nabuchodonosor II comportait trois palais royaux : deux dans le secteur du Kasr à côté des murailles et de bastions, le « palais Sud » et le « palais Nord » ; et un autre isolé plus au nord à tell Babil, le « palais d'Été ». Seul le premier a pu être correctement exploré par les archéologues, et les deux autres sont mal connus. Plusieurs inscriptions de fondation de Nabuchodonosor II, qui les a restaurés ou reconstruits, permettent de mieux les connaître. Elles ne permettent pas pour autant de définir avec certitude les fonctions exactes de ces palais et les liens qu'ils entretiennent entre eux

Le « palais Sud » est le mieux connu. Il est encastré dans la muraille intérieure. C'est un vaste bâtiment de forme trapézoïdale, mesurant 322 × 190 m, où l'accès se faisait depuis une porte monumentale à l'est, donnant sur la Voie processionnelle à proximité de la porte d'Ishtar. Cet édifice, qui comptait sans doute un étage supérieur, avait un plan original : il était organisé autour de cinq unités architecturales se succédant d'est en ouest, chacune organisées autour de grandes cours situées en leur centre et assurant la communication. Elles séparaient chacune de ces unités en des espaces distincts au nord et au sud, organisés eux-mêmes en petites pièces desservies par des espaces centraux. Il semble que les salles de la partie nord avaient une fonction administrative, tandis que celles du sud servaient d'appartements royaux, mais la séparation de l'espace entre ces deux fonctions ne semble pas aussi net que dans les palais assyriens. La troisième cour, au centre de l'édifice, est la plus vaste de toutes et ouvrait par trois portes sur son côté sud vers la salle du trône. Cette grande pièce rectangulaire comportait un podium pour le trône en son centre. Ses murs étaient décorés de briques glaçurées représentant des lions, ainsi que des palmiers stylisés et des motifs floraux. Une autre partie notable du palais est le « Bâtiment voûté », situé au nord-est, disposant de murs épais, sans doute une sorte d'entrepôt. C'est là qu'a été mis au jour le seul lot d'archive palatial notable de l'époque néo-babylonienne, daté de -595 à -570, un ensemble de tablettes enregistrant les livraisons et la distribution de produits pour des rations alimentaires d'entretiens en céréales, dattes et huile distribuées à des dépendants du palais. À l'extrémité occidentale du palais Sud, Nabuchodonosor avait fait construire le « bastion Ouest » de forme rectangulaire aux murs très épais, qui débordait sur le fleuve dont il obstrua le cours, obligeant à un réaménagement du quai.

Le « palais Nord » est construit à l'époque de Nabuchodonosor II sur une hauteur et à cheval sur les remparts, juste au nord du palais Sud. Il avait été bâti sur une terrasse, formant une sorte de citadelle de plan rectangulaire plus petite que le palais Sud où ont été repérées deux grandes cours ouvrant sur plusieurs corps de pièces mal repérés lors des fouilles en raison de l'érosion du site. Il était protégé par le « bastion Nord ». Le palais Nord fut le lieu de trouvaille d'un trésor de guerre des rois babyloniens, constitué de statues, stèles et autres œuvres apportées à Babylone à la suite des campagnes militaires. Les inscriptions de Nabuchodonosor semblent indiquer que cet édifice avait été construit comme un espace d'agrément, un véritable palais servant de résidence royale. Il pourrait même s'agir de la résidence principale de ce roi, le palais Sud ayant peut-être une fonction plus administrative.

Plus de 2 kilomètres au nord du Kasr, au bord de l'Euphrate sur l'actuel tell Babil, les fouilleurs allemands ont dégagé un édifice qu'ils ont qualifié de « palais d'Été » parce que des salles y semblaient ventilées par des sortes de puits à vent servant à rafraîchir des pièces en période de forte chaleur. Sans doute érigé vers la fin du règne de Nabuchodonosor II, les inscriptions indiquent qu'il avait plutôt une fonction défensive, au nord de la muraille extérieure récemment construite. Il ne reste que ses soubassements laissant apparaître un édifice de forme carrée (250 m de côté) organisé autour de deux vastes cours, qui a été remanié à plusieurs reprises après l'époque néo-babylonienne.  

 

Le secteur des palais, de nos jours

Les jardins suspendus

Dès les premières campagnes de fouilles, on chercha la « merveille du monde » de Babylone : les fameux Jardins suspendus décrits par cinq auteurs de langue grecque et latine, qui selon une version auraient été construits par Nabuchodonosor II pour son épouse mède, nostalgique de son verdoyant pays natal. Aucune mention de ces édifices n'ayant été retrouvée dans les nombreuses inscriptions de fondation du roi babylonien, leur repérage n'a pu être effectué. Ils ont été recherchés dans le secteur palatial du Kasr à la suite des textes les décrivant, en privilégiant les constructions aux murs épais, propres à supporter les lourds jardins, et les édifices aux fonctions mal identifiées. Le problème est qu'une construction surélevée a forcément disparu depuis l'Antiquité et est donc introuvable par l'analyse des relevés archéologiques sans plus d'indications des textes. Les identifications les plus vraisemblables sont celles qui les situent en partie ou en totalité sur le bastion Ouest.

Devant cette impossibilité de trouver une preuve déterminante de l'existence des Jardins suspendus à Babylone, S. Dalley a proposé de les rechercher à Ninive, où des grands jardins sont longuement décrits dans des textes de fondation tandis qu'un bas-relief pourrait les représenter. Cette interprétation a été diversement reçue et est loin d'avoir mis un terme à la discussion car il n'y a pas de mention explicite de Jardins suspendus à Ninive, et rien n'excluant leur présence à Babylone. Une autre solution pour clore le débat est de supposer qu'ils dérivent d'une exagération à partir des jardins royaux babyloniens due à un auteur antique qui aurait servi de source unique aux autres. En effet, la seule certitude reste le fait que des jardins royaux existaient à Babylone comme dans les capitales d'Assyrie, notamment ceux mentionnés dans une tablette du règne de Merodach-Baladan II (722-703 av. J.-C.) recensant les diverses plantes qui poussaient dans un d'entre eux, provenant parfois de régions lointaines.

Les lieux du pouvoir politique sous domination étrangère

Après la conquête de Babylone par les Perses, les palais royaux continuent à être occupés de temps à autres par les rois achéménides lorsqu'ils résident dans la ville. Ils sont en permanence occupés par un gouverneur et son administration. Les niveaux connus du palais Sud sont généralement attribués aux rois néo-babyloniens, mais une partie de l'édifice date peut-être de la période achéménide. La seule construction d'époque perse identifiée clairement par les fouilleurs du site dans ce palais est le « Bâtiment perse », une construction sur terrasse localisée à l'ouest entre le palais et le bastion Ouest et qui est accessible depuis le premier par une porte donnant sur une esplanade. Y ont été retrouvés des fragments de décorations en briques glaçurées représentant des guerriers et des rosettes, rappelant celles des palais perses de Suse et Persépolis.

Après la chute de l'empire perse, Alexandre le Grand réside quelque temps dans un des palais de Babylone, où il meurt. Les Séleucides qui dominent la région après lui établissent leur capitale mésopotamienne à Séleucie du Tigre, mais continuent à demeurer de temps à autres dans les palais royaux de Babylone. Le gouverneur de la cité doit également occuper un des palais. Celui de tell Babil est alors réaménagé et doté d'une cour à péristyle, et peut-être aussi les palais du Kasr. À la période parthe, le palais de tell Babil devient une forteresse aux murs épais. Les autorités politiques locales des périodes séleucide et parthes occupent quant à elles de nouveaux lieux. La communauté des citoyens grecs se réunit dans le théâtre construit au nord-est dans la « Ville neuve », vaste édifice dont les gradins sont construits sur un remblai (le tell Homera) apparemment constitué des débris exhumés lors des travaux de terrassement entrepris en vue de la reconstruction de la ziggourat sous Alexandre et les premiers Séleucides. Il est jouxté au sud par un vaste édifice à cour à colonnes érigé vers la fin de la période séleucide et le début de la période parthe, identifié comme un gymnase ou comme une agora. Quant à l'organisme dirigeant la communauté babylonienne autochtone, le conseil issu de l'administration du temple de l'Esagil et dirigé par l'administrateur de ce dernier, il se réunit dans le « Bâtiment des délibérations », situé dans un parc intra-urbain, le « Verger aux Genévriers » qui serait localisé au sud de la ville près de la porte d'Urash et qui abriterait également des temples.  

Reconstitution sur le site touristique

Une capitale religieuse

La « porte des Dieux » est devenue progressivement le principal centre religieux de la Mésopotamie, évolution qu'il est difficile de ne pas mettre en parallèle avec son affirmation comme capitale politique majeure de la partie sud de celle-ci, qui était la région la plus rayonnante sur le plan culturel et religieux. Le clergé de l'Esagil, sans doute appuyé par le pouvoir royal, a progressivement élevé le dieu Marduk au rang de principal dieu du panthéon mésopotamien grâce à une production théologique impressionnante. Les sanctuaires de ce dieu sont devenus le plus vaste et le plus prestigieux ensemble cultuel de la Mésopotamie antique, et cette l'affirmation de Babylone comme ville sainte s'est aussi répercutée dans le développement de nombreux autres sanctuaires. Cela a donné naissance à une vie cultuelle et intellectuelle très dynamique. 

Marduk est une divinité aux origines obscures qui s'est progressivement hissée au sommet du panthéon de Mésopotamie durant la seconde moitié du IIe millénaire avant JC. Sans doute une divinité agraire à l'origine, comme l'illustre le fait qu'il ait la bêche pour attribut, il est également devenu un dieu patron de l'exorcisme en étant assimilé au dieu Asalluhi dont c'était l'attribut. Avec l'affirmation de Babylone en tant que puissance politique à laquelle il est identifié car il est considéré comme son véritable roi, il prend son aspect de dieu souverain et concentre de grands pouvoirs dans la théologie reposant notamment sur l'Epopée de la Création. Il est parfois appelé Bēl, le « Seigneur ». 

L'ensemble cultuel principal de Babylone est celui dédié au dieu de la cité, Marduk, l'Esagil, terme qui pouvait désigner le temple bas seul ou bien l'ensemble du sanctuaire, ziggourat comprise. Les fouilleurs allemands n'ont pu dégager qu'une partie du temple bas principal, car le tell où il se trouve, Amran ibn Ali, est occupé par une mosquée limitant les explorations. Ils n'ont bien dégagé que la partie ouest de l'édifice, la cour centrale menant aux cellae des divinités et quelques-unes des pièces qui la bordaient. La partie orientale n'a pu être approchée que par des fouilles en tunnel qui en ont retrouvé le contour. Des textes anciens, avant tout la Tablette de l'Esagil, ont permis de compléter les connaissances sur les parties non dégagées, à savoir la partie est mais aussi les appartements de Marduk, lieu le plus important du sanctuaire. L'Esagil était constitué d'une première avant-cour, entourée d'une première série de pièces, accessible par une porte monumentale située à l'est, comprenant le lieu de réunion de l'assemblée des dieux que présidait Marduk lors de la fête du Nouvel An. Cette première cour ouvrait sur la cour supérieure, qui était entourée de pièces constituant les appartements des divinités résidant dans le temple, comme une sorte de cour du roi des dieux, le tout constituant le corps principal du temple. La cella de Marduk était richement décorée et pourvue en offrandes nombreuses, et sa statue, censée être habitée par le dieu en personne, était sculptée dans du bois précieux et parée de vêtements et de bijoux riches. L'Esagil s'étendait aussi au sud de la première cour, dans une unité organisée autour d'une troisième cour principale, dédiée aux divinités Ishtar et Zababa.

A 90 mètres au nord de l'Esagil se trouvait la ziggourat Etemenanki, passée à la postérité sous le nom de Tour de Babel. Elle était construite dans une enceinte de 460 × 420 m de côté au maximum, occupant donc une vaste surface de la ville, en plein centre de celle-ci. Il s'agissait donc sans doute du secteur administratif du sanctuaire de Marduk. La ziggurat en elle-même a disparu depuis l'Antiquité, et seules ses fondations ont pu être fouillées, le reste des connaissances permettant de tenter de restituer son aspect provenant de la Tablette de l'Esagil qui en donne les dimensions et également d'une représentation de l'édifice sur une stèle. Sa base était carrée, et un escalier monumental menait à son sommet depuis le côté sud, dont on a retrouvé les traces de l'avancée. Elle s'élevait sur sept étages, en fait six terrasses de taille décroissante empilées, la dernière supportant un temple haut. Selon la Tablette de l'Esagil, elle atteignait 90 m de haut, mais ce chiffre répond sans doute plus à des conceptions symboliques qu'à la réalité, et les estimations les plus récentes lui attribuent plutôt une hauteur d'une soixantaine de mètres. La symbolique de l'édifice, si on suit son nom, est de constituer une sorte de lien entre la Terre, monde des humains, et le Ciel, monde des dieux, et même de symboliser l'endroit où Marduk a créé le Monde, son centre. En revanche, sa fonction cultuelle est mal établie. Celle-ci était probablement limitée, le temple bas (l'Esagil à proprement parler) concentrant sans doute la plupart des rituels.  

 

Etemenanki, la tour de Babel ? (reconstitution de la ziggourat)

Après la période néo-babylonienne, les édifices du sanctuaire de Marduk connaissent un destin mouvementé. L'Esagil reste le lieu de culte majeur de la ville. La question de savoir s'il a été détruit lors de la répression d'une révolte sous le règne de Xerxès Ier reste en débat, mais il est manifeste qu'il continue de fonctionner. La ziggourat est peut-être détruite aussi lors de cet événement. En tout cas les textes se référant à la période d'Alexandre et au début de la domination séleucide les présentent comme étant en mauvais état. Le temple bas, sans doute restauré, fonctionne toujours, tandis que la ziggourat est arasée en prévision d'une reconstitution qui n'a jamais lieu. 

Babylone contenait 43 temples dont 13 pour le seul « quartier sacré », Eridu. Une même divinité pouvait en posséder plusieurs, puisque cinq sont mentionnés pour Ishtar et trois pour Nabu. Huit d'entre eux ont été fouillés et identifiés dans la partie occidentale de la ville intérieure, hors du complexe principal. Ils suivent le plan typique des temples locaux, qualifié de « babylonien », déjà observé dans celui de Marduk et qui rappelle celui des résidences des humains : une porte ouvrait sur une cour, qui menait ensuite à une antecella (vestibule) puis à la cella de la divinité principale du sanctuaire, chapelle au fond de laquelle se trouvait une niche destinée à recevoir la statue de culte. Plusieurs pièces servant de dépendances entouraient les espaces servant à la circulation. 

Les temples de Babylone sont des centres d'activité intense, car ils doivent entretenir le culte quotidien des divinités qu'ils hébergent, qui consiste en leur entretien alimentaire et vestimentaire, offrandes accompagnées de rituels. Cela justifie la présence d'un important personnel cultuel, seule catégorie habilitée à pénétrer dans l'espace sacré du sanctuaire et à y accomplir les rituels. Mais le culte nécessite également la participation d'un personnel plus large, notamment des artisans fournissant des aliments et des objets de culte. Pour pouvoir mener ces tâches, les temples disposent d'un patrimoine constitué de terres, d'ateliers et d'autres biens dont ils ont disposé avant tout à la suite d'offrandes, notamment celles du roi, qui est également le personnage qui entreprend les travaux de restauration les plus importants. Toute cette organisation explique pourquoi ces sanctuaires sont aussi des centres économiques majeurs, autour desquels gravite sans doute une part importante de la population de la ville et de la campagne environnante.

Le calendrier liturgique de Babylone était émaillé de fêtes religieuses plus ou moins régulières, certaines revenant mensuellement tandis que d'autres étaient annuelles, voire plus exceptionnelles. La fête religieuse principale de Babylone est l'Akitu qui avait lieu au Nouvel An, à l'équinoxe de printemps (21 mars), et qui dure douze journées, nécessitant la participation du roi en personne. Les statues de culte des grandes divinités de Babylonie rejoignaient l'Esagil où elles rendaient hommage à Marduk avant de se réunir dans le Bit Atiku. L'Epopée de la Création était récitée pour rappeler les hauts faits de ce dieu au cours d'une procession parcourant la ville. Le roi se voyait ensuite renouveler son mandat. Cette fête apparemment grandiose avait pour but de célébrer le renouveau de la nature au printemps, mais aussi d'affirmer le lien fort entre le grand dieu Marduk et le roi qui était considéré comme son représentant terrestre. D'autres fêtes importantes avaient lieu dans la ville, par exemple un rituel de « mariage sacré » entre Marduk et Sarpanitu, ou un autre mettant en scène un Marduk infidèle poursuivant Ishtar de ses assiduités tout en étant lui-même pourchassé par son épouse légitime.  

Carte du monde babylonienne

Un haut-lieu du savoir

La fonction cultuelle et les moyens économiques des temples en ont fait les lieux culturels principaux de Babylone. Plusieurs des temples de la ville ont ainsi livré des tablettes techniques, scientifiques et littéraires qui ont pu constituer dans l'Antiquité des fonds de manuscrits pouvant être caractérisés comme des bibliothèques. De plus, des textes du même type ont été retrouvés dans des résidences privées de lettrés (travaillant pour le compte des temples), qui servaient aussi parfois d'école de scribes. Le lot le plus important est celui découvert en 1979 dans le temple de Nabu, ce dieu représentant la sagesse et patronnant les lettrés. Il s'agit de plus de deux mille tablettes scolaires constituant un dépôt votif offert au dieu par des apprentis-scribes. Deux autres tablettes rituelles trouvées dans un four indiqueraient la présence d'une bibliothèque propre au temple.

Le principal lieu de savoir de Babylone était l'Esagil, en dépit du fait qu'il n'ait livré que peu de tablettes faisant allusion à des activités intellectuelles. Les prêtres étaient spécialistes dans plusieurs disciplines (astronomes/astrologues, devins, lamentateurs et exorcistes/médecins). Des tablettes cunéiformes montrent comment le corps des lettrés du temple était recruté et entretenu entre la fin de la période achéménide et la période hellénistique. Un texte illustre ainsi le recrutement d'un astrologue/astronome : il reprenait la charge exercée par son père, ce qui était courant chez les lettrés de l'époque, mais il devait quand même passer un examen devant le conseil du temple pour prouver ses compétences. Il était rémunéré par un salaire annuel et un champ qui lui était concédé. Des obligations lui étaient prescrites : faire les observations célestes, rédiger des textes techniques, sans doute des almanachs ou éphémérides caractéristiques de la science qui connaît alors le plus fort développement en Babylonie. 

Plusieurs œuvres de la littérature mésopotamienne sont rattachables au clergé de l'Esagil. On peut estimer que les grands textes exaltant Marduk et l'importance religieuse de la ville sont issus de ce cercle, ainsi que les textes rituels liés au culte du grand dieu babylonien ou encore plusieurs chroniques historiques centrées sur Babylone ou ses temples et le texte sapiental parfois appelé Monologue du juste souffrant, complainte adressée au dieu par un homme frappé d'injustice. Certains textes sont attribués à des auteurs dont le nom renvoie au temple ou au dieu et qui ont manifestement été des prêtres du temple : l'Epopée d'Erra, récit cherchant à légitimer la période chaotique que connaît Babylone au début du Ier millénaire avant JC par l'abandon de la cité par son grand dieu Marduk, dupé par le dieu Erra, personnifiant la guerre sous son aspect destructeur ; la Théodicée babylonienne, un texte sapiental prenant la forme d'une discussion entre deux individus sur les rapports entre dieux et hommes. L'exemple le mieux connu des lettrés de l'Esagil est Bérose, qui a composé vers le début du IIIe siècle avant JC les Babyloniaka, livre en grec dont il ne reste plus que des citations et résumés, visant à présenter la tradition babylonienne à un public lettré grec. Suivant les éléments biographiques le concernant, il aurait terminé sa vie à enseigner l'astronomie et l'astrologie sur l'île de Cos à des Grecs, dont on sait qu'ils reconnaissaient la grande maîtrise que les Babyloniens avaient atteinte dans ce domaine.

L'Esagil et les temples de Babylone restent avec ceux d'Uruk les derniers lieux où on sait que le savoir de la Mésopotamie ancienne est transmis après la période hellénistique. C'est à Babylone qu'a été retrouvée la plus récente tablette cunéiforme connue, qui est de façon très significative un almanach astrologique, daté de 74 ou 75.

D'après Wikipédia