Anna Held : gloire et désillusions d’une étoile de Broadway

Par Plumehistoire

   Dans la première partie de cet article, vous découvriez Anna Held à ses débuts, depuis sa fuite de Pologne aux vaudevilles de Paris en passant par les théâtre yidish de Londres. Lorsqu’elle rencontre Florenz Ziegfeld, elle abandonne son premier mari et sa fille Liane pour le suivre en Amérique. Producteur de génie et précurseur de ce que l’on appellera plus tard la « communication », il parvient à exploiter au mieux les talents et spécificités d’Anna.

   Les yeux impertinents (véritable marque de fabrique), la taille de guêpe et la « french touch » très sensuelle de la belle font des ravages sur les scènes de Broadway. Amoureux, mariés aux yeux de la loi américaine, Anna et Ziegfeld forment un duo de choc… Intelligente et unique en son genre, Anna Held va maintenant enchaîner les succès : un parcours jalonné d’épreuves !

The Little Duchess ou l’art du costume

   Dans The Little Duchess qui débute à la fin de l’été 1901, Anna joue le personnage très complexe de Claire de Biron, une actrice fauchée qui se déguise en duchesse pour échapper à ses créanciers.

   Fruit de la « recette Ziegfeld » (un tiers d’humour, un tiers de mérite et un tiers de publicité), le show montre Anna dans les costumes les plus élaborés qui n’aient encore été vus sur scène.

   Sa robe la plus célèbre se compose d’un corsage décoré de paillettes d’un bleu électrique, de manches trois-quarts brodées de gaze et d’un grand chapeau orné de plumes d’autruche roses, blanches et violettes.

   Dans le final, elle apparaît vêtue d’une robe blanc cassé en velours, avec un dessin de narcisses brodés, la chevelure coiffée d’un immense chapeau noir, un boa enroulé autour de ses divines épaules.

   En 1902, The Little Duchess part en tournée sur la côte. A Boston on s’extasie : « Miss Held est un bonheur de comédienne » !

   Et après un intermède parisien avec sa fille Liane, la voilà repartie pour une seconde saison.

Anna Held dans The little duchess (Album Reutlinger vol.12 – Gallica BNF)

   Elle arbore de nouvelles toilettes qui font sensation : un corset couvert de dentelles et orné de soie rose, une paire de gants en cuir de chevreau blanc à revers écarlate et chaussures à talon argentées ornées d’étoiles en rubis et diamants !

   Un Journal rapporte que, selon les dires de la Belle Otero, Anna porte un jour une robe façonnée avec du miel pour donner l’impression d’une peau de serpent !

   D’octobre 1902 à mai 1903, Anna part avec Ziegfeld en tournée internationale : au total, le show fait un profit de 142 000 dollars ! Pour leurs vacances d’été, ils font voile vers l’Europe, accompagné de toute leur petite troupe qui les suit maintenant partout : parmi eux, les douze « Anna Held Girls ».

Anna, au centre, et les Anna Held Girls, en 1903

Anna Held intime

Anna Held (Album Reutlinger vol.25 – Gallica BNF)

   Anna a ses habitudes. Elle prend des bains glacés tous les matins pour rester en forme, mange assez peu pour garder la ligne, et créé ses propres décoctions de parfum, ainsi uniques.

   Il lui faut au moins une heure de préparation avant ses entrées sur scène et elle a l’habitude de faire une sieste juste avant, car ses soirées sont longues.

   Pourvue d’une très bonne mémoire qui lui a permis d’apprendre au moins cinq langues, Anna s’assure de toujours retenir les noms des personnalités qu’on lui présente : journalistes, politiciens, élites…

   Annie et Flo, comme ils se surnomment, sont ensemble depuis 6 ans, et s’accordent dans leurs différences. Anna est bavarde et pleine d’humour, Ziegfeld silencieux et d’humeur changeante. Sa seconde femme Billie Burke dira de lui qu’il avait « trois ou quatre personnalités ».

   Anna n’a plus besoin de son mari pour se faire de la publicité, sa réputation est établie. Son avis est recherché des journalistes, à qui elle aime se confier de temps à autre, comme à la fin de l’année 1901 :

J’ai peur de perdre ce que vous appelez mon individualisme, mon charme, ce qui fait de moi Anna Held…

   Au fond, elle aime de moins en moins jouer à la française dévergondée, rouler des yeux devant les photographes et avoir l’air charmante. Elle avoue : « J’aime parler. J’aime être naturelle, être moi-même ». Plus tard, en regardant ses photos, elle demandera : « Vous ne vous en lassez jamais ? Moi si. »

   En public, Anna joue son rôle de séductrice, offre des œillades aguicheuses, moulée dans ses costumes sublimes. La Anna Held privée est affectueuse, drôle, simple et naturelle, une parfaite épouse qui aime décorer ses intérieurs et faire la cuisine, une femme qui s’intéresse aux évènements de son temps, très aimée de ses camarades de scène et des producteurs.

   Malgré le succès éclatant de sa carrière, Anna ne peut s’empêcher de songer à jouer des rôles dramatiques, de montrer qu’elle peut, comme Sarah Bernhardt, émouvoir les cœurs. Malgré les réticences de Ziegfeld, elle décide de tenter le coup, dans Mam’zelle Napoléon. C’est un échec : «  Miss Anna Held va devoir trouver quelque chose plus digne de sa vive personnalité ».

   Désireuse de s’éloigner du monde du show-business, elle gagne Paris au printemps 1905. Une première fêlure se fait jour dans son mariage : elle perd un peu de l’estime et de la confiance qu’elle avait dans son mari lorsque ce dernier, accro au jeu, perd une somme si faramineuse au Casino de Biarritz qu’il est assigné en justice et qu’Anna est obligée d’engager son propre argent…

L’Apogée 

   Anna ne remonte sur scène qu’en octobre 1906 avec A Parisian Model. 

   Ce nouveau show dont la grande première a lieu le 27 novembre au Broadway Theater comporte plus d’une douzaine de chansons. L’une d’elles, I Just Can’t Make My Eyes Behave, qui fait référence aux yeux d’Anna à présent légendaires, devient un vrai hit que le public reconnait dès la première note et sifflote encore en sortant du théâtre.

   Le show « à la limite de la décence » est un succès éclatant. Dans une scène, les Anna Held Girls cachées derrière des écrans laissent tomber leurs robes et dévoilent juste leurs épaules, parfaitement nues.

   Dans A Gown for Each Hour of the Day, Anna change plusieurs fois de costume sur scène : pas facile à l’époque où zips et fermetures éclairs n’existent pas !

   Les louanges fusent : « Elle conquiert avec ses sourires et ses danses, son espièglerie et son allure séduisante ; elle est merveilleusement jolie, ensorcelante ; une Lorelei de la musique ».

   C’est qu’Anna a l’art de poser en paraissant naturelle, et faire transparaître toutes les émotions sur son visage en restant toujours belle. Elle ressemble à une « galerie d’images remplie de beaux portraits » !

The Parisian Model bat tous les records du Broadway Theater et est reconduit pour une seconde saison en septembre 1907.

Anna Held (Album Reutlinger vol.54 – Gallica BNF)

   Une nouvelle toilette fait sensation : une cape à 25 000 dollars, touchant terre, toute de satin blanc et dont la doublure est brodée de glycines bleu pâle. A Washington, le Président Théodore Roosevelt en personne la complimente pour sa prestation !

   Durant l’été 1907, Anna passe du temps à Paris avec sa fille. Les deux femmes ont des relations parfois difficiles, d’autant que Liane, manquant de charme et de beauté, est jalouse de sa mère, et lui en veut de ne lui témoigner qu’un intérêt limité. Anna ramène sa fille avec elle en Amérique pour la première fois. La presse ne manque pas de commenter cette maternité découverte.

Miss Innocence, fin d’une époque

Anna Held (Album Reutlinger vol.12 – Gallica BNF)

   En septembre 1908, nouveau succès pour Anna dans Miss Innocence. Une large publicité est faite autour de la loge d’Anna, une pièce gigantesque avec murs et canapés recouverts d’épaisse peluche rouge : son sofa en velours aurait appartenu à Mme de Pompadour !

   « Aussi piquante qu’à l’ordinaire »,« aussi belle qu’un rêve », Anna chante des chansons pleines d’entrain d’une voix « splendide ». Les Anna Held Girls de Miss Innocence sont considérées comme les plus belles de la scène américaine, et il est de notoriété publique qu’elles sont mieux payées et mieux traitées que la plupart de leurs semblables. Dès qu’un casting est annoncé, des milliers de filles à la recherche de la gloire se précipitent.

   En septembre 1909, Anna est de retour pour Miss Innocence, et sa robe de satin rose brodée de fleurs faite de 3 000 vrais diamants inspirent à un critique cette phrase poétique :

On ne pourrait décrire cette robe avec justesse qu’avec un stylo trempé dans l’encre magique des dieux !

   Anna fait courir le bruit qu’il s’agit de sa dernière saison sur scène. Pourtant, la tournée est un triomphe, et beaucoup ne veulent pas y croire. Mais voilà : non seulement Anna est fatiguée du spectacle, mais elle l’est aussi de Ziegfeld, qui l’humilie publiquement depuis des mois.

Liliane Lorraine et les Ziegfeld Folies

   Liliane Lorraine a 16 ans au moment où elle est recrutée pour Miss Innocence. Très vite, Ziegfeld entame une liaison avec elle. Après la calme, raisonnable et drôle Anna, avec laquelle il vit depuis 12 ans, il se prend de passion pour l’irrationnelle et nerveuse Lillian Lorraine, grande beauté mais médiocre chanteuse.

   Portée sur la boisson, elle est mise dehors par Anna avant la fin des représentations de Miss Innocence à New-York. Ziegfeld poursuit pourtant sa relation avec elle, et l’engage dans son nouveau projet : les Ziegfeld Folies.

   Jusqu’à ce point de la carrière d’Anna, Ziegfeld n’est pour le public et la presse qu’un satellite, mari et manager de la star. Mais à l’été 1907, il se lance dans une aventure qui va le propulser sur le devant de la scène, et l’installer dans une célébrité qui survivra à celle de sa femme. Pourtant, au départ, c’est l’idée d’Anna…

   Elle suggère à son mari de créer une version américaine des Folies Bergères. Ziegfeld comprend immédiatement le génie de ce projet.

   Il s’inspire encore d’Anna, qui lui a appris l’importance du vêtement dans le spectacle, pour créer ses costumes, qui deviendront légendaires.

   Ainsi les Ziegfeld Folies, largement inspirées d’Anna, seront copiées à Paris et feront la renommée des Folies-Bergères et du Casino de Paris où triomphera Cécile Sorel dans les années 1930.

   A l’été 1910, ne supportant plus la liaison de Ziegfeld étalée dans la presse, Anna déménage au Savoy, puis embarque pour la France. Leur « séparation » est rapidement connue. Lors de ses interviews, Anna reste toujours très digne, et plutôt discrète.

   En vérité, elle supporte mal la situation. Lorsqu’il arrive en France les poches pleines de bijoux pour la reconquérir, brandissant un contrat pour une troisième saison de Miss Innocence, elle retombe sous son charme et il repart avec son contrat signé pour 1911. Anna se justifie :

Pourquoi être jalouse ? La jalousie enlaidie les femmes. S’il existe un homme qui vous aime sincèrement, il vous aimera sans vous causer d’angoisses. Et s’il n’est pas de cette sorte… Pourquoi le laisser vous inspirer de l’inquiétude ?

Le divorce

Anna Held (Album Reutlinger vol.10-11 – Gallica BNF)

   Son contrat avec Ziegfeld ne l’empêche pas de se produire ailleurs. Elle avoue au Morning Telegraph :

Travailler vous fait rester jeune. Et je déteste vieillir.

   Pour la première fois depuis une dizaine d’années, elle accepte de se produire à Londres au Palace Theater of Varieties. Son avis est recherché sur les droits des femmes, à l’époque où les Suffragettes tentent d’obtenir le droit de vote. Elle répond avec humour, de façon ambiguë :

Ce n’est pas que je pense que les femmes ne soient pas aussi intelligentes que les hommes. Elles le sont… Elles pourraient s’intéresser aux élections, si elles le voulaient, mais pourquoi le voudraient-elles ? Un torchon est bien plus intéressant qu’une élection…

   Elle passe son été à voyager et retrouve New-York en septembre 1911 pour une saison épuisante : Anna, suivie par une foule de journalistes, parcourt 19 000 miles en 210 jours.

   Au début de 1912, elle vit une romance avec Charles Hanlon, un veuf cinquantenaire qu’elle connaît pour être l’avocat de son époux. Il parvient à la convaincre que son mari lui est toujours infidèle. En avril 1912, Anna s’arme de courage et demande le divorce avant de prendre le bateau pour la France.

   Elle commence à accepter l’idée qu’elle va réellement divorcer. C’est chose faite le 9 janvier 1913. La vie d’Anna est à deux doigts de prendre fin en même temps que son mariage… Le 26 février, sur la route de Monaco qui sera fatale à Grace Kelly sept années plus tard, elle a un accident de voiture qui aurait pu lui être mortel !

L’heure du changement

   Anna est de retour sur la scène française en avril, avec La Chic Américaine, et fréquente toujours Hanlon mais avoue officiellement n’avoir pas envie de se remarier. Elle passe du temps avec sa fille, qu’elle ramène en septembre 1913 à New-York après plus d’un an à l’étranger.

   L’Amérique change, aussi Anna se renouvèle. Elle accepte d’autres propositions, comme de tourner un petit film dans Central Park, dans lequel elle danse avec un éléphant nommé Hattie ! Elle sortira un autre mini film, Madame la Présidente, le 15 janvier 1916.

   Son nouveau manager John Cort lui fait co-rédiger des articles beautés. Elle donne notamment ses secrets pour prendre soins de ses célèbres yeux.

   Le 13 avril, elle apprend dans les journaux que Ziegfeld a épousé Billie Burke deux jours plus tôt. L’émotion passée, elle s’adresse aux journaux :

Je n’ai pas envoyé mes félicitations à Mr Ziegfeld mais je leur souhaite du bonheur à tous les deux. Il a peut-être appris depuis le temps comment garder une femme.

   A sa fille Liane elle confie :

C’est trop dommage pour elle. Billie Burke est une grande star. Il va la rendre très malheureuse.

Anna pour le mini film Elevating an Elephant – Wisconsin Center for Film & Theatre Research

    Burke dira de Anna :

Miss Held, contrairement à d’autres belles femmes auxquelles mon mari a été associé, n’a jamais été mon ennemie et n’a jamais, autant que je sache, essayé de me porter préjudice.

Héroïne de guerre, star de Broadway

   Anna se trouve à Paris le 28 juin 1914, lorsque l’archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo.

   La guerre devient l’une des ses préoccupations principales. Elle visite les hôpitaux français et les tranchées. Pour éclairer les terribles journées des soldats blessés hantés par les souvenirs de guerre, elle se produit gratuitement et donne même de l’argent. Au début de 1916, elle réussit à lever 700 000 dollars pour les soldats aveugles.

   Parlant de l’agonie des mourants, des cris des veuves et des orphelins, elle ajoute, n’ayant pas perdu son sens de l’humour : « Pas facile de montrer cela dans une comédie musicale, n’est-ce pas ? »

   Plutôt que de montrer la souffrance, elle va montrer l’espoir, dans Follow Me qui débute le 29 novembre 1916. Anna fête à la fois ses 20 ans de carrière à Broadway et son come-back après 4 ans d’absence.

   Follow Me est l’un des plus gros succès de l’année théâtrale. Le New-York Journal note :

Le temps n’a que très peu d’impact sur Miss Held, que ce soit sur son apparence physique ou son jeu. Sa voix est toujours aussi particulière, et ses yeux toujours aussi impertinents…

Anna Held

The Philadelphia Star renchérit :

C’est ce qu’Anna Held a fait de mieux depuis des années… Il y a du goût, de l’esprit, de l’humour, de la grâce et du charme.

   C’est un show destiné à panser les blessures de la guerre, exalter la paix et l’amour.

   L’une de ses tenues fait sensation, comme aux beaux jours de The Little Duchess : la « robe-paon », dont la longue traîne est renforcée par de très fines baguettes de fer pour qu’Anna puisse la lever jusqu’au-dessus de sa tête.

   Pendant sa tournée, elle se tient informée des avancées de la guerre, fait envoyer des ambulances en France. A propos de l’abdication du Tsar Nicolas II en mars 1917, elle a cette réflexion :

La famille royale russe n’a pas eu une vie très heureuse (…) je crois que tant qu’aucune violence ne leur sera faite, il seront heureux d’avoir été arrachés à toutes les horreurs que le statut impérial les a obligé à endurer.

   Le tragique destin des Romanov ne sera rendu public qu’après la mort d’Anna

Anna dans sa fameuse « robe paon » dans Follow Me en 1916 – Isola Family

   En décembre 1917, Anna est diagnostiquée atteinte de pleurésie. Elle continue à jouer en janvier 1918, épuisée et dramatiquement maigre : elle est saluée par la critique, qui loue son talent ainsi que « les plus merveilleux costumes et bijoux jamais vus sur la scène ».

   Mais les forces l’abandonnent. A la fin du mois, elle est trop faible pour soulever seule la traine de sa « robe-paon ». Le 20, elle s’évanouit et est transportée à St Mary’s Hospital, puis transférée en Caroline du Nord. Un train la ramène à New-York en avril, dans son hôtel Savoy. Le nouveau diagnostic est sans appel : il ne lui reste que quelques mois à vivre. Anna éclate en sanglots à cette annonce. Elle expire le 12 août 1918, manquant la fin de la guerre de seulement 3 mois…

   Lillian Russel s’assure qu’Anna Held, qui laisse une troupe éplorée par la perte d’une amie plus que d’une partenaire de scène, ait droit à des funérailles grandioses. Après tout, celle qui incarna un style de théâtre disparu avec elle, n’avait-elle pas procuré «  du divertissement et de la joie » à toute son époque ?

Sources

♦ Anna Held and the Birth of Ziegfeld’s Broadway, de Eve Golden

♦ European Immigrant Women in the United States: A Biographical Dictionary, de Judy Barrett Litoff

Ziegfeld and His Follies: A Biography of Broadway’s Greatest Producer, de Cynthia Brideson et Sara Brideson

♦ Ziegfeld Girl: Image and Icon in Culture and Cinema, par Linda Mizejewski

♦ Albums Reutlinger (Gallica BNF)

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