Haro sur Barroso, la honte de l’Europe ? (2)

Publié le 22 juillet 2016 par Sylvainrakotoarison

Faut-il tirer sur une ambulance ? Faut-il hurler avec les loups ? Pour ce sujet qui met en péril une nouvelle fois la confiance que les citoyens européens peuvent avoir de leurs institutions, la réponse est doublement oui, doublement en colère sur le comportement qui aura montré jusqu'au bout qu'il était une erreur de casting. Grâce au Traité de Lisbonne, les députés européens ont désormais un réel pouvoir pour ne plus se tromper de personne ; qu'ils l'exercent ! Seconde partie.

José Manuel Barroso revient sous les projecteurs éblouissants de l'actualité parce qu'il vient d'être recruté par Goldman Sachs. Le plus scandaleux est néanmoins son immobilisme de type ectoplasmique qui a conduit l'Europe au bord du gouffre populiste.
L'Europe de monsieur Barroso
Revenons en effet à la politique, car la situation personnelle de José Manuel Barroso est une chose (qui crée à juste titre la polémique), mais son bilan politique me paraît encore plus critiquable et même désastreux.
Et je n'ai entendu que son successeur, Jean-Claude Juncker, le premier Président de la Commission Européenne choisi par les citoyens européens qui avaient le choix entre plusieurs candidats le 25 mai 2014 (notamment entre ce dernier, Martin Schulz, Guy Verhofstadt, Alexis Tsipras et Ska Keller), affirmer qu'il fallait sortir de l'Europe de Barroso.
Commençons par la désignation de José Manuel Barros. Les élections européennes du 13 juin 2004 ont apporté une majorité relative au PPE (chrétiens-démocrates) avec 268 sièges sur 732, suivi du PSE (sociaux-démocrates) avec 200 sièges, de l'ADLE (centristes européens) avec 88 sièges et des écologistes avec 42 sièges.
La désignation du successeur de Romano Prodi fut assez laborieuse. Aucun nom n'a fait l'unanimité. Les Britanniques ont refusé obstinément la candidature de Guy Verhofstadt (ADLE), alors Premier Ministre belge, soutenu par la France et l'Allemagne mais considéré comme trop fédéraliste. La candidature du commissaire européen britannique Chris Patten ne fut pas non plus retenue.

Le Premier Ministre britannique Tony Blair proposa alors une candidature de compromis avec José Manuel Barroso, Premier Ministre portugais, qui a eu les faveurs des Espagnols. Le 29 juin 2004, réunis en Conseil Européen extraordinaire, les chefs d'États et de gouvernement de l'Union Européenne l'ont donc officiellement désigné Président de la Commission Européenne. Le Parlement Européen a ratifié ce choix le 22 juillet 2004 par 413 voix sur 711 (251 contre et 44 abstentions).
José Manuel Barroso a eu des positions ultralibérales et atlantistes qui ont miné pendant une décennie le projet européen. Parlant un très bon français, il a participé de manière très contreproductive à la campagne du référendum du 29 mai 2005 sur le TCE en France en soutenant la directive Bolkestein (du 12 décembre 2006 mais initiée le 13 février 2003 qui permet aux travailleurs d'être sous la législation sociale du pays d'origine), ce qui a fait du "plombier polonais" l'étendard des europhobes.

Il a aussi défendu bec et ongles le sacro-saint principe de concurrence au sein de l'Union Européenne, érigé en dogme suprême, comme le souhaitaient les Britanniques, au point d'affaiblir l'industrie européenne par des luttes fratricides tandis qu'aucune stratégie économique n'a été définie face à la concurrence extérieure, si ce n'est le démarrage des négociations commerciales avec le continent américain. Entre parenthèses, rappelons qu'a eu lieu à Pékin les 12 et 13 juillet 2016 le 18 e Sommet Chine-Union Européenne, des rencontres stratégiques de la plus haute importance qui n'ont pas eu beaucoup d'écho médiatique en France.
L'atout principal de la désignation de José Manuel Barroso, c'était qu'il était l'anti- Jacques Delors : il n'a mené aucune politique européenne et ne comptait surtout pas en mener. Il laissait au Conseil Européen l'entière initiative de la construction européenne, mais à vingt-cinq puis vingt-huit États membres, c'était différent des dix, douze et quinze de l'époque Delors. Du coup, il était particulièrement passe-muraille. L'actuel Président du Parlement Européen (et à l'époque président du groupe socialiste), Martin Schulz, constatait : " Quand il parle aux socialistes, il est socialiste. Quand il parle aux libéraux, il est libéral. Il dit aux gens ce qu'ils veulent entendre. ".
Le correspondant de "Libération" à Bruxelles, Jean Quatremer, a résumé le 9 juillet 2016 cette situation : " Sous son règne (...), la Commission a été ravalée au rang de simple secrétariat du Conseil Européen des chefs d'État et de gouvernement, Barroso assumant d'être "au service des États" et non de l'intérêt général européen censé transcender les intérêts nationaux. Ce refus de faire jouer à la Commission le rôle qui est le sien explique en grande partie les errements européens dans la gestion de la crise de la zone euro. (...) Tous ceux qui l'ont combattu ne peuvent que tristement constater qu'ils ont eu raison. Mais les dégâts sont faits : désormais, comment ne pas soupçonner les Présidents de Commission et les commissaires de ménager tels ou tels intérêts pour s'assurer un avenir financièrement confortable ? ".
D'une personnalité insipide mais toujours à la manœuvre, José Manuel Barroso n'a jamais compris les subtilités de la politique intérieure française et chacune de ses interventions en France apportait de l'eau au moulin des populistes. Aujourd'hui encore, par son débauchage chez Goldman Sachs, il continue de saper l'idée européenne par son comportement dévoyé et son libéralisme appliqué en dogme.
Toujours dans sa logique ultralibérale, il a constamment critiqué l'exception culturelle française, au point de dire le 16 juin 2013 : " Cela fait partie de ce programme anti-mondialisation que je considère comme totalement réactionnaire. ".
La reconduction de 2009
Le plus attristant a été la reconduction de José Manuel Barroso pour un second mandat de cinq ans malgré les errements du premier, et juste après le krach du 15 septembre 2008. Les élections européennes du 7 juin 2009 ont également débouché sur une majorité relative en faveur du PPE avec 265 sièges sur 736, le PSE a eu 184 sièges, l'ADLE 84 et les écologistes 55 (grâce notamment au succès d'Europe Écologie en France imputable à la personnalité de Daniel Cohn-Bendit).
Les centristes et les écologistes avaient fait clairement campagne pour empêcher une telle reconduction. En particulier, Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt se sont beaucoup investis dans ce but. Hélas, en France, la campagne du MoDem (seul représentant du centrisme à l'époque) a été catastrophique en raison du faible engagement européen de François Bayrou durant cette campagne, qui aurait pourtant dû faire de cette élection un test national pour sa stratégie.
Au lieu d'argumenter sur les thèmes européens (quel avenir pour l'Europe ?), François Bayrou avait préféré surtout ferrailler contre Nicolas Sarkozy (avec un livre sorti peu avant, "Abus de pouvoir" publié chez Plon le 23 avril 2009) et il était aussi entré en conflit public avec Daniel Cohn-Bendit au cours d'un débat télévisé mémorable ("À vous de juger", émission d'Arlette Chabot diffusée en direct le 4 juin 2009). Résultat, les centristes ont perdu la moitié des sièges qu'ils avaient gagnés cinq ans auparavant.
Finalement, le gouvernement britannique a continué de faire pression pour faire reconduire José Manuel Barroso au Conseil Européen réuni les 18 et 19 juin 2009. Lors de la session plénière du 16 septembre 2009, le Parlement Européen a approuvé cette reconduction avec 382 voix sur 718 votants (219 contre et 117 abstentions). Les députés européens auraient dû se prononcer le 14 juillet 2009 mais ils s'étaient donné du temps pour discuter du programme proposé pour ce second mandat (publié le 3 septembre 2009). Cette approbation à la majorité absolue lui a permis d'appliquer immédiatement le Traité de Lisbonne alors que le Traité de Nice s'appliquait encore en 2009 (une majorité relative suffisait).

Même si le vote était à bulletins secrets, on pouvait connaître les grosses tendances politiques de cette reconduction : le groupe PPE a voté quasi-unanimement en sa faveur, car José Manuel Barroso était le candidat officiel du PPE. Pour l'ADLE, c'était différent : une grande partie a choisi de soutenir José Manuel Barroso malgré les réticences de Guy Verhofstadt et en dépit de l'opposition ferme des (rares) élus du MoDem. Guy Verhofstadt avait même pensé se présenter contre José Manuel Barroso et aurait bénéficié du soutien du PSE, de l'ADLE et des écologistes, ce qui aurait pu lui apporter une base de 323 voix et dépasser Barroso. Guy Verhofstadt a préféré le principe de l'influence à l'affrontement frontal.
Les socialistes européens ont, eux, préféré s'abstenir pour ne pas montrer leurs divisions internes, sauf les 21 Espagnols et les 7 Portugais qui ont voté pour par solidarité ibérique. José Manuel Barroso a même reçu le soutien du groupe eurosceptique CRE composé des conservateurs britanniques, et des partis du Tchèque Vaclav Klaus et des frères jumeaux polonais Lech et Jaroslaw Kaczynski, tous les deux opposés au Traité de Lisbonne.
Les plus résolus des opposants à José Manuel Barroso furent les écologistes. Le coprésident du groupe des Verts, Daniel Cohn-Bendit, est même allé jusqu'à dire en séance une phrase pourtant de bon sens mais qui ne manquait pas d'audace : " Nous n'avons pas confiance en vous. (...) Nous méritons quelqu'un de mieux que vous ! ". Par ailleurs, il militait pour que le vote se passât après le référendum sur le Traité de Lisbonne qui était organisé en Irlande le 2 octobre 2009 (67,1% ont voté "oui" avec une participation de 58,0%).
Les élus de la Gauche unitaire européenne ont aussi voté contre la reconduction, tandis que les élus d'extrême droite et des partis eurosceptiques coprésidés par Nigel Farage avaient décidé de ne pas participer au scrutin (par leur acte, ils ont donc, eux aussi, laissé passer la désignation de José Manuel Barroso, c'est intéressant de bien insister sur ce point !).
Renaud Dehousse, directeur du Centre d'études européennes de Sciences Po, a expliqué pour Telos le 18 septembre 2009 comment le vote en faveur de la reconduction s'est déroulé : " Adoubé du bout des lèvres par le Conseil Européen (...), M. Barroso savait qu'il devait obtenir les voix d'autres groupes politiques que le sien. Il a donc mené cet été [2009] une brève campagne, rencontrant les responsables des différents groupes politiques, promettant aux socialistes la révision de la directive sur les travailleurs détachés, aux libéraux la nomination d'un Commissaire aux droits de l'Homme (...). Autre élément notable, les fissures qui sont intervenus au sein des groupes parlementaires. " et de conclure : " M. Barroso est le produit d'un croisement entre une logique intergouvernementale et une logique partisane. (...) En délaissant les tréteaux de la campagne électorale au profit d'un dialogue exclusif avec les chefs d'État et de gouvernement, d'abord, avec les groupes parlementaires, ensuite, M. Barroso n'a fait que tirer les conséquences de cette situation, avec l'habileté du politicien chevronné qu'il est. (...) Mais cela le condamne (...) à rester à la remorque de ses grands électeurs, faute de pouvoir s'appuyer sur une légitimité alternative. ".
La légitimité démocratique des institutions européennes
Dans cette même analyse, Renaud Dehausse regrettait que la logique parlementaire n'ait pas prévalu lors des élections européennes du 7 juin 2009 : " On aurait pu assister à une campagne électorale au cours de laquelle chacun des prétendants au leadership européen aurait exposé son programme. Par leur vote, les électeurs auraient ainsi eu la possibilité de peser sur le choix des gouvernements. " (Telos, le 18 septembre 2009).

C'est exactement ce qu'il s'est passé pour les élections européennes du 25 mai 2014 où les enjeux portaient à la fois sur les programmes politiques et sur les leaders chargés de les incarner. Le choix de Jean-Claude Juncker s'est imposé aux chefs d'État et de gouvernements car son parti (PPE) l'a emporté dans les urnes et qu'il était son candidat déclaré. Cette logique parlementaire a créé un précédent qui, désormais, servira de modèle pour les prochaines désignations.
José Manuel Barroso n'a jamais montré que son vrai visage en acceptant la proposition sans doute alléchante de Goldman Sachs : il n'a jamais eu de projet européen et ce qui l'a guidé était avant tout... sa propre petite existence. Heureusement, pour un Barroso, on a eu aussi un Delors qui n'a cessé, dans sa retraite, de poursuivre ses réflexions sur la construction européenne, au risque d'être d'ailleurs inaudible...
Quant à Jean-Claude Juncker, qu'on ne s'y trompe pas, il est le premier Président de la Commission Européenne à avoir acquis une légitimité populaire, court-circuitant donc les chefs d'État et de gouvernement dont il connaît très bien le fonctionnement puisqu'il a dirigé le gouvernement luxembourgeois pendant près de deux décennies. Son plan d'investissement de l'innovation a déjà montré qu'il était volontariste.
Reste à remuer encore un peu plus pour rendre les institutions réellement démocratiques, c'est-à-dire représentatives, lisibles et transparentes. Ce que le recrutement de José Manuel Barroso n'aide pas vraiment !...
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
José Manuel Barroso.
Populismes.
Le Brexit.
L'Europe n'est pas un marché.
La parlementarisation des institutions européennes.
Débarrosoïsation.
Jean-Claude Juncker.
Guy Verhofstadt.
Jacques Delors.
Gaston Thorn.
Martin Schulz.
La situation européenne en mai 2009.
Libéralisme ?
La France des Bisounours à l'assaut de l'Europe.
L'Europe, c'est la paix.
Le Traité de Maastricht.
Le Traité constitutionnel européen (TCE).
Le Traité de Lisbonne et la démocratie.
Faut-il avoir peur du Traité transatlantique ?
L'Europe des Vingt-huit.

http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160708-barroso-2.html