[Avant-Première] Where to invade next, la révolution molle et approximative de Moore

Par Rémy Boeringer @eltcherillo

Where to invade next. Sans point d’interrogation. Comme s’il était évident que, l’une après l’autre, pour maintenir leurs rangs, les États-Unis d’Amérique devait persister dans leur politique impérialiste, guerrière ou culturelle. Voilà l’idée contre laquelle s’insurge Michael Moore dans son dernier documentaire, que nous avons pu voir en avant-première et qui sortira sur nos écrans, le 14 septembre 2016. Par bien des aspects, ce dernier est décevant, truffé d’approximations, et par son style tranquille, bien loin du Moore offensif que l’on a connu. Le réalisateur y fait le tour du monde des bonnes idées capables d’améliorer la vie des américains, à la manière de Demain.

Suivant une rhétorique militariste, Michael Moore s’amuse à « envahir » le monde, non pas pour y imposer la démocratie mais pour s’imprégner des initiatives positives fleurissant à l’étranger en matière politique, fiscale, économique, éducative et sociale.

Michael Moore et le président de centre-gauche slovène Borut Pahor

Avec ce nom trompeur, on s’attendait à une diatribe contre les guerres financières des États-Unis. Finalement, il s’agit d’un détournement humoristique de cette culture martiale, Moore se promenant à travers l’Europe, drapeau à la main, pour le planter symboliquement à chaque nouvelles conquêtes. Mais ces nouvelles conquêtes sont des conquêtes humanistes, des idées qui ont fait leurs preuves et qui mériteraient d’être testé aux États-Unis. Moins tournés vers l’international que ces précédents productions, Moore semble ici ne s’adressait vraiment qu’aux américains. Sur un ton un poil condescendant dont nous doutons qu’il convienne parfaitement à la visée fédératrice du reportage, le réalisateur fait la leçon en plusieurs points au peuple américain. Pour ce faire, il rencontre des européens et choisit, dans chaque pays, l’aspect le plus fort à présenter, interrogeant des ouvriers, des membres de la classe moyenne et même des PDG. Durant ces interview, tout semble idyllique. Comme si les USA étaient le seul pays du monde à négliger se classe laborieuse. On peut comprendre que Moore veuillent faire du cinéma de propagande, entremêlant fiction et réalité, dans un but humaniste. Nous défendions même cette vision des choses dans un article récent où nous reproduisions les propos de Gustavo Amora, réalisateur brésilien suivant ce cheminement, et que nous avions eu la chance de rencontrer lors de Mostra no jardim, organisé par Casa Doc’. Cependant il s’agit davantage de romancer une réalité tangible que de la travestir totalement. En cela, et avec notre regard d’européen bien conscient de nos propres failles, nous avons ressenti souvent un réel malaise au visionnage de Where to invade next. Plusieurs exemples nous ont hérissés les poils sur le dos. De manière certaine, pour culpabiliser les américains, Moore a embelli la situation européenne en excluant systématiquement tout témoignage contradictoire. Dans un pays comme l’Allemagne, comptant près de huit millions d’emplois précaires pour une masse salariale de vingt-quatre millions, soit près du quart des emplois, Moore ose affirmer qu’il fait bon vivre pour les salariés. A l’appui de son propos, une entreprise modèle de fabrication de crayons dont tous les employés interrogé s’enorgueillissent de faire parti.

Claudio Domenicali, PDG de Ducati et Michael Moore

Pas un mot, par contre, d’un employé sous payés de la restauration ou d’une femme de ménage. A peine est-il évoqué que la situation favorable des salariés des grands groupes est aussi du à la lutte syndical. Dans un autre ordre d’idées, nous voilà en Italie. Dans ce tronçon, le mensonge est presque grossier. Interrogeant un policier, il affirme que les congés payés des italiens s’élèvent à huit semaines. Il ignore sciemment que c’est le statut de fonctionnaire de l’homme qui fait augmenter ses vacances mais que seulement quatre semaines de congés payés sont prévus par la loi. De la même manière, il affirme qu’en Italie, tous les salariés disposent de deux heures de pause déjeuner. Si c’est une tradition qui existe, elle tend à se perdre. Interrogeant le PDG de Ducatti, il obtient comme réponse que le bonheur des salariés fait le sien et n’est pas incompatible avec le profit. Une conduite exemplaire qui n’est pas représentatif de la classe dirigeante italienne, un miroir aux alouettes loin de la réalité post-berlusconienne. En ce qui concerne la France, il préfère, bizarrement, mettre en exergue notre gastronomie, laissant croire que toutes les cantines d’écoles de France mettent en place des repas équilibrés, ce qui est évidemment faux si l’on considèrent les self-service des collèges et des lycées, même si un effort est fait. Pire, il cache que la plupart sont gérés par de grands groupes agroalimentaires peu soucieux de la qualité. Ici, on a seulement droit à l’image d’Épinal d’un vrai chef en cuisine. Dans ces trois cas, Moore édulcore une réalité loin d’être aussi rose, et en ce sens, ne sert pas les progressistes européens à qui l’on pourrait demander de quoi se plaignent-ils. C’est en revanche, du côté de la noirceur du tableau américain qu’il réussit à dépeindre une situation dramatique. Aux États-Unis, la loi ne prévoit aucun congé payés, près de 25% des américains ont un contrat qui n’en inclut pas. Les repas de cantines sont plus chères et de piètre qualité. Les américains payent sensiblement moins d’impôts mais l’État n’assure que les besoins régaliens, la sécurité et l’armée, grossièrement.

Michael Moore partage le repas d’écolier français

Si l’on additionne les frais qui sont pris en charge par les prélèvement en France, le coût de la santé, de l’éducation, du logement est nettement supérieur et écrase les ménages américains. Du point de vue de l’éducation, effectivement, il y a peut-être quelque chose à apprendre du côté de la Suède, où l’accent est mis sur l’épanouissement de l’enfant. Concernant l’incarcération, la justice et l’application des peines, les prisons modèles norvégienne sont également de bonnes pistes, prônant la réinsertion avant la coercition. Toutefois, on s’interroge sur l’ambiguïté de la dépénalisation de toutes les drogues au Portugal, qui semble pour Moore, une avancée. Si la pénalisation des usagers est problématiques, et à souvent permis de biais politique, notamment aux USA, pour se débarrasser des populations les plus pauvres et les plus enclines à voter à gauche, comme l’instructif Secret d’État a pu en faire la chronique, la dépénalisation rend invisible les populations touchés et nécessite une prévention plus poussée encore. Un point positif, tout de même, est à signaler concernant l’approfondissement proposé de la crise financière suédoise où la justice insulaire à fait condamner la plupart des responsables banquiers. Ambiguïté suivante de Where to invade next, celle qui dénonce le prix de la scolarité aux États-Unis en suivant l’exemple des universités slovènes et en citant également les universités françaises où si la gratuité est inscrite dans la loi n’est plus, vu l’augmentation constante des frais de scolarité qu’une chimère. Si un étudiant français a peu de chance de devoir s’endetter pour sa scolarité, il devra très certainement le faire pour la vie courante s’il n’est pas soutenu par sa famille. Un dernier point commençait à ce stade à nous agacer. Contrairement à d’autres reportages militants ayant choisi d’orienter leur narration dans un sens positif, proposant des alternatives, comme le très réussi Demain, Where to invade next se contente, à l’exception d’un tour en Tunisie pour parler de la lutte des féministes, de parcourir l’Europe, comme si aucune troisième voie sérieuse ne pouvaient surgir d’un pays émergeant… Drôle de positionnement.

Michael Moore et le procureur spécial islandais Olafur Thor Hauksson

Where to invade next nous a fait l’effet d’un pétard mouillé, Moore se contentant pour l’essentiel de reprendre des exemples archiconnus dans une sorte de paresse documentaire où il semble s’être affalé. Rajoutant à cela, le manichéisme de son positionnement, passant quasiment sous silence, d’une part que les avantages des européens sont le fruit d’une longue lutte de classe, que ceux-ci sont loin d’être garantis et sont constamment remis en cause par les gouvernements libéraux et pire, oubliant de mentionner, si ce n’est succinctement en conclusion, la longue histoire populaire des États-Unis, brillamment relatés dans Howard Zinn : Une histoire populaire des États-Unis, cédant quelques parts, au lieu de s’inspirer des combats locaux, de cette maladie qui consiste à tout comparer tout le temps, souvent sur des échelles faussées et partisanes, comme aime le faire, c’est paradoxale, celui que l’on désignera conjointement avec lui comme l’ennemi principal, le capitalisme triomphant.

Boeringer Rémy

Pour voir la bande-annonce :