Pierre qui roule...

Par Pierre-Léon Lalonde
Je m'arrête sur le coin de Berri et Sainte-Catherine pour déposer un client. Alors qu'il me règle le prix de la course recule vers moi un homme en fauteuil roulant qu'il pousse à l'aide de ses pieds. L'homme à bord cherche de la monnaie et prend son temps. Déjà, j'ai engagé la conversation avec l'homme qui cherche à formuler une phrase que j'ai devinée.
— Vous avez besoin d'un taxi?
Il fait oui de la tête. Son bras replié sur son épaule suit le même mouvement et un sourire se dessine sur son visage.
— Ça ne sera pas très long. J'éteins le moteur, car mon client n'a toujours pas fini de trouver son change dans le fond de ses poches. D'ailleurs si je peux ouvrir ici une petite parenthèse : quand vous prenez le taxi, préparez donc le montant de la course avant d'arriver à destination. Un petit deux minutes ici, un petit deux minutes là, ça fera toujours ça en économie d'essence. OK, je referme.
Deux minutes plus tard, j'ouvre le coffre et je sors dans le sillage de mon client, contourne l'auto et m'approche du handicapé. Je m'assure qu'il comprend que je ne suis pas un transport adapté et qu'il va falloir qu'il s'adapte. J'approche son fauteuil roulant le plus proche de la portière, recule la banquette au maximum et aide l'homme à monter. Il n'est pas gros, mais est plus lourd que j'aurais cru. J'arrive à l'asseoir, je rentre ses pieds à l'intérieur du taxi et l'aide à se remonter un peu sur le siège. Pendant cette opération, je continue de lui parler et lui demande si tout est correct. Il m'assure que oui, mais est essoufflé par l'effort qu'il vient de fournir. Je déplie ensuite le fauteuil pour le mettre dans le coffre et reviens derrière le volant.
Encore essoufflé, il tente de me dire où il veut que je l'amène. Je ne comprends rien et tente de décoder. Quelque chose et Masson? Non. Hôpital Rosemont? Non. Je lui demande s'il n'a pas un papier avec l'adresse dessus. Non. Peu à peu, il reprend son souffle et je parviens à comprendre théâtre. Théâtre Outremont? Oui!
Eurêka! Je peux décoller.
Chemin faisant, je parviens à comprendre de plus en plus ce qu'il me raconte. Je songe que bien souvent, j'ai des clients qui sortent des bars qui s'expriment à peine mieux que cet homme souffrant de paralysie cérébrale. Lentement, il m'apprend qu'il est parti de Trois-Rivières pour venir voir son artiste préféré : Georges Moustaki. On parle un peu de ce grand humaniste de la chanson puis il me raconte qu'il travaille comme animateur au cégep d'où il vient. Je suis impressionné par sa vivacité d'esprit et par son sens de l'humour. Ensuite, il me pose des questions sur mon job. Je répète la plupart des ses questions pour être sûr de comprendre et je m'en excuse auprès de lui. Ça le fait rire. Alors qu'au départ, j'arrivais à peine à comprendre deux mots de ce qu'il me disait, j'ai maintenant une sacrée bonne conversation avec cet homme intéressé et intéressant. Il me dit qu'il a beaucoup voyagé et qu'il a même écrit des livres sur ses pérégrinations. Il me demande mes coordonnées pour qu'il m'en fasse parvenir un exemplaire. Je suis vraiment sous le charme.
À destination, je me gare juste sur le coin. Pendant qu'il cherche son argent, je sors de mes affaires un exemplaire de mes propres déambulations et pour souligner cette belle promenade, je lui offre mon livre en cadeau. Il semble content, en tout cas moi je le suis. Je l'aide ensuite à retrouver ses propres « roues» et le roule jusqu'à la porte du théâtre. Il me remercie encore et encore. Je lui dis que tout le plaisir était pour moi et me rends compte qu'on ne s'est toujours pas présenté.
— Je m'appelle Pierre! Me dit-il difficilement, de nouveau essoufflé.
— Es-tu sérieux? Je m'appelle Pierre aussi!
Un autre beau hasard de la route...
On s'est serré la pince et je suis retourné dans mon taxi, rouler dans le soleil couchant.