Le SYNDROME D'ALIÉNATION PARENTALE, une maladie du siècle ? – Mise au point

Publié le 14 octobre 2016 par Santelog @santelog

Dans le champ de la psychopathologie, la nosographie a toujours proposé des ensembles symptomatiques proches de la caractérologie, marquée naturellement par l’individualisation et la subjectivité, tout en prétendant accéder à l’universalité et à l’objectivité. Tout au long de son histoire, les exemples abondent de  » maladies du siècle « . Autant de dénominations qui sont sorties de la spécialisation clinique pour envahir l’espace du domaine public. Or, si une vulgarisation peut être bonne quand il s’agit de rendre compte en expliquant simplement, c’est à dire de partager des connaissances, elle peut être mauvaise lorsqu’elle s’opère au moyen de simplifications, travestissements et d’affadissements. C’est bien le cas avec le  » syndrome d’aliénation parentale « .

Quelques exemples de terminologies subjectives :

Il y a toujours un décalage temporel important entre le moment d’apparition d’une découverte et celui de son insertion dans le corps social. Rappelons-en brièvement quelques exemples.

   Les nouveaux psychopathes : au début du XXème siècle, la littérature spécialisée fourmille de dénominations voisines pour désigner ceux qu’on ne peut ranger ni du côté des névrotiques, ni du côté des psychotiques : schizoïdes, paranoïdes, pseudo-névrotiques, pseudo-psychotiques, caractéropathes, héboïdophrènes, schizonévrosés, insanité sociale, etc. On le sait, c’est la catégorie des  » états limites  » qui gagnera. Ce faisant, ils seront aussi  » les nouveaux psychopathes  » ! C’est ainsi que, nés aux Etats-Unis, chez C. Hugues (1884) et chez J.C. Rosse (1890), sous l’appellation de "borderline cases", ces états limites et leurs diagnostics vont littéralement exploser et envahir l’Europe de 1950 à 2000, puis le reste du monde. Nombre de psychiatres et de psychanalystes, plus ou moins médiatisés, vont ainsi participer à la multiplication des états limites de telle sorte qu’aujourd’hui chacun d’entre nous peut se sentir l’un d’entre eux !

   La personnalité multiple :elle oscille entre l’hystérie de la psychanalyse, et le dédoublement de la personnalité de la psychiatrie. Théâtralité, séduction, versatilité, adhésivité, instabilité, dépendance, d’un côté, et fausseté, manichéisme, dépersonnalisation, automatisme mental, de l’autre. Plus concrètement, aux Etats-Unis, d’abord, puis en Europe, à un moindre degré, on a noté, entre 1970 et 2000, une bien curieuse  » épidémie  » -parallèlement d’ailleurs à celle des faux souvenirs (des centaines de patients se voyaient découvrir grâce à leurs "thérapeutes" des séductions et des abus sexuels subis autour de leurs 2 ou 3 ans, ce qui s’avéra peu à peu faux) – celle de ces sujets capables de présenter plusieurs personnalités différentes. Selon les moments et/ou selon les interlocuteurs. Les premières descriptions de cette anomalie sont en réalité anciennes : Paracelse (1646) et Morton Price (1906) et, surtout, F. Rhéta Schreider et son célèbre cas "Sybil" (1973).

Les psychiatres ont parlé d’héautoscopie, soit de la perception de son propre être en dehors de soi, d’hallucinose, de délire, en incriminant fragilité constitutionnelle, encéphalites, épilepsie, tumeurs pariéto-occipitales, toxicomanie, perte de mémoire, etc… tout en mettant en avant une dissociation de nature psychotique, tandis que les psychanalystes évoquaient des patients imposteurs, "comme si", faux self, etc…ayant développé trop précocément et trop fortement les processus psychiques du refoulement et de la projection ainsi que du clivage.

   Le pervers narcissique. Lui balance entre le pervers de la psychiatrie et le narcissique de la psychanalyse. Ses traits majeurs sont donc ceux de la perversion entendue au sens de perversité, c’est à dire d’inclination au mal et à la manipulation et ceux du narcissique, c’est à dire qu’il serait égoïste, dominateur, mégalomane, peu sûr de lui et de son identité. Le pervers narcissique serait celui qui par suite de cette double pathologie ne peut traiter autrui comme un autre être séparé, seulement comme un objet qui doit se soumettre à ses exigences. ll paraît important de souligner que S. Freud qui a conceptualisé, plus particulièrement entre 1905 et 1920, les termes de perversion et de narcissisme a toujours défendu l’idée que ces deux composantes étaient présentes en chacun de nous, dès notre prime enfance, au même titre que le sadisme, le masochisme, etc. Pourtant, un nombre important de ses disciples vont les approfondir et en faire des pathologies spécifiques. C’est ainsi que pourra se produire la réunion des deux sous un seul vocable pour décrire une nouvelle entité. Cela s’effectuera en 1986 sous la plume du psychiatre-psychanalyste français P-C Racamier, lequel y reviendra jusqu’en 1992. Les auteurs suivants (A. Eiger, M-F. Hirigoyen, etc.) poursuivront jusqu’à aujourd’hui en mettant l’accent sur un trouble précoce de la construction du Self et sur la dimension de harcèlement chez un sociopathe prédateur.

Aujourd’hui, voici donc le  » syndrome d’aliénation parentale « .

Il est apparu aux Etats Unis dans les années 1980 dans les écrits d’un pédopsychiatre, R.A. Gardner, suite à ses rencontres avec des enfants qui critiquaient et insultaient systématiquement l’un de leurs parents.

   De quoi s’agit-il ? De la situation de certains enfants qui, lors de la rupture du couple parental, ne peuvent faire autrement de faire leurs les pensées et les sentiments de haine de l’un des parents contre l’autre. Soumis à une pression continue, insidieuse ou/et manifeste, ils deviennent son allié pour dénigrer et détruire l’autre désormais perçu comme le responsable unique du malheur actuel, voire l’auteur méconnu de maltraitances et d’abus sexuels. Celui-ci est généralement décrit comme un être état-limite, une personnalité multiple, un pervers narcissique…Avocats et "psys" sont alors convoqués pour confondre le coupable dûment désigné avec force témoignages de l’entourage et expertises multiples. Tout se passe comme si le fantasme idéal et illusoire d’un amour éternel et d’une famille parfaite avait volé en éclats.

   L’enveloppe du couple s’est donc déchirée et, naturellement, les enfants ne peuvent échapper au devoir d’y faire face. Certains se taisent, quitte à réagir après-coup, notamment à l’adolescence. D’autres souffrent d’être prisonniers de l’agressivité qui anime leurs parents et décident de ne plus montrer tout sentiment. Tous craignent de trahir l’un ou l’autre. Perdus dans ce  » conflit de loyauté « , ils sont à haut risque de chercher à vouloir colmater les blessures du parent qu’ils jugent le plus en souffrance et de nouer avec lui une relation quasi  » incestuelle « .

   L’enfant s’allie à ce parent au point de s’aliéner à lui. Ou si l’on préfère, il s’identifie totalement à celui-ci, en général il s’agit de la mère. Ainsi, fait-il sien son discours de mépris à l’égard du père. En réalité, on peut se demander si cette nouvelle catégorie – qui peine pour l’instant à s’inscrire dans le DSM américain (répertoire officiel des troubles mentaux) comme à être entérinée par les professionnels européens de la petite enfance – ne désigne rien d’autre que toutes les personnes qui manipulent pour se venger d’avoir été trompées, trahies, abandonnées et qui relèvent autant de la psychologie que de la justice.

    » Je souffre, donc je suis « . N’a-t-on pas droit au bonheur, au même titre qu’à la santé, au logement, etc… ? On oublie que toute frustration provoque de la haine et convoque la volonté d’emprise. On feint d’oublier que toute relation humaine privilégiée peut être appelée à s’arrêter : divorce, fin d’union libre, rupture de PACS…et que tout couple ou toute famille est traversé(e) par la violence. Qui plus est, on veut obtenir réparation en étant reconnu comme une victime. De nombreux sociologues et philosophes actuels parlent même de notre société, sur fond d’individualisme et de consumérisme, et entre société du spectacle et société du refus de toute frustration, comme d’une société victimaire, dont le gouvernail serait la formule :  » je souffre, donc je suis « . Quant à l’aliénation des enfants, elle ne date pas d’aujourd’hui. On a beaucoup parlé d’elle à propos des fils et filles de parents "fous" ou de parents "névrosés". La question de la maltraitance est devenue omniprésente. C’est d’ailleurs comme ça que le concept de parentalité est devenu un cadre social normatif. Au-delà et au demeurant, chacun d’entre nous a nécessairement été un enfant soumis aux "psychés" de ses mère et père. Ce que les psychanalystes et leurs patients (adultes ou enfants) tentent de détricoter au fil des séances d’une cure psychanalytique…au-delà de toute allégation ou condamnation, pour autant qu’une telle aventure ne saurait constituer une enquête policière ou une recherche morale.

Toute dénomination nosographique en matière psychologique est relative, c’est-à-dire inscrite dans le temps et dans l’espace. Elle n’est qu’une approximation d’un fonctionnement psychique. En fait, le vocabulaire utilisé ne rend compte que de stratégies d’adaptation et de défense à soi, à autrui, aux difficultés de l’existence. Parler de syndrome implique, par ailleurs, de se référer au modèle médical. On est ainsi sur le terrain de la maladie, avec ses processus étiologiques essentiellement organiques (génétique, neurologie, biologie, etc.). En outre, l’étiquetage nosographique profite d’abord à celui qui l’utilise. Elle permet à son créateur de concourir à la cotation de la grande bourse des entités et d’entrer sur le marché de la postérité et elle flatte ses utilisateurs d’appartenir au cercle savant, pour ne pas dire au lobbying, des initiés et des divulgateurs de la vérité scientifique. Plus globalement, d’une certaine manière, on pourrait dire qu’il en va souvent des idées et des concepts comme des êtres humains. Certains sont directs, d’autres fuyants. Il y a des doux et des durs, des séduisants et des taiseux, des authentiques et des faux, voire des creux. Certains tombent dans l’oubli, d’autres se transforment en marques.

Pour tout cela, faisons attention de ne pas trop nous gargariser d’expressions devenues des  » ready made « . Même si une telle gadgétisation et une telle mode peuvent nous révéler combien notre civilisation post-moderne souffre à être au profit du paraître… Et devons-nous pour cela, d’une part, nous faire complices de l’unification de la psychologisation et de la judiciarisation ambiantes et, d’autre part, c’est le cas de le dire, pervertir la complexité de la clinique ?

Auteur :Jean-Tristan Richard, Psychanalyste

Biblio :

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RACAMIER P-C.: Les perversions narcissiques, Ed. Payot, 2012

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