le fabuleux destin

Publié le 15 octobre 2016 par Modotcom


dimanche soir dernier
nous soulignions en famille
le cinquantième anniversaire de mariage
de pa' et ma'
venus à montréal
célébrer la noce de ma soeur yvonne
deux mil seize est un grand millésime
pendant le souper
forts d'une tablée de trois générations
à l'exception d'yvonne partie nocer à paris
nous avons demandé à pa' et ma'
de nous raconter les années soixante
celles où ils se sont rencontrés
ils remontent donc aux années collégiales à taiwan
et à l'innocence de ma'
qui aux premières dates 
était toujours accompagnée de sa chaperonne
à l'université de taiwan
pa' a passé les concours
et obtenu une bourse du gouvernement
pour faire d'autres études en france
il a donc pris le bateau vers paris
en mil neuf cent soixante-quatre
et fait le doctorat en droit international
à l'université de paris
ma' l'a rejoint en soixante-six
et fait des études pour enseigner le français
aux immigrants à l'alliance française
ils étaient encore des kids
et sortaient et mangeaient en gang de chinetoques
ceux de taiwan et de rares de la chine
la grande chine où battait son plein
la révolution culturelle de mao
les jeunes étaient surveillés de près
par les diplomates taiwanais pour repérer
les transfuges qui succomberaient au charme
de la sirène communiste
les chinetoques travaillaient dans les restos
pour supporter leurs études et vivaient
en colocs dans les mansardes de paris
pa' et ma' se sont mariés le six décembre
dans leur mi-vingtaine
en catholiques puis en party de chinetoques
j'ai la bible de pa' de l'époque à la maison
je pense qu'il avait découvert la chrétienté
et s'était converti
mais je n'ai pas été baptisée
alors je pense qu'il n'a pas pratiqué activement
pour son mariage
les chumettes de ma' l'avait maquillée
et elle se trouvait ainsi bien laide et barbouillée
mais pa' dimanche l'a rassurée
en réitérant que lui la trouvait si belle
un mois après les épousailles ma' est tombée enceinte
elle était désemparée
autant que son jeune mari
dans une communauté de jeunes flos chinois
ces étudiants venus apprendre à l'étranger
sensés retourner au pays pour servir
loin de leur famille loin de leurs parents
les amis ont donné pleins de trucs à ma'
pour la faire avorter
laver les vitres faire des exercices
boire des médicaments à la quinine
elle a tout essayé
peut-être sans assez de vigueur
rien n'y a fait
le bébé était accroché
les avortements étaient alors
illégaux en france
durant ce temps
pa' devait aller à genève pour une recherche
à la maison des nations unies
et a ma' l'a accompagné
les avortements y étaient pratiqués légalement
à l'hôtel ils ont soudoyé la femme de ménage
pour qu'elle leur réfère un médecin
elle est partie avec le cash
et ils sont restés pantois
ils ont épluché le bottin téléphonique
et ma' s'est bientôt retrouvée
devant un obstétricien établi et bienveillant
qui lui a dit que
la mère et l'enfant étaient en bonne santé
tout allait bien se passer
ils ne devaient pas s'inquiéter
pa' garde encore en tête le souvenir
de ce bon père de famille
il a souligné
comme il y avait vraiment de bonnes personnes
c'était clairement les mots dont mes parents avaient besoin
alors si jeunes et innocents
le docteur a eu raison de leurs craintes
car je suis née en octobre la même année
ma' nous a avoués dimanche
qu'elle s'est demandée longtemps
quand elle me raconterait cette histoire
et puis elle s'est dit
que puisqu'elle s'était bien terminée
elle pouvait me la raconter sans craintes
nous avons tous bien ri au souper
et nous avons célébré les noces
avec le grand osoyoos larose de la vallée d'okanagan
le vin fruit de la grande terre
sur laquelle ils ont fait naître
une belle famille
l'ont fait voyager
et la font encore rêver
quel fabuleux destin
que celui du clan lo!
(cette semaine je salue mon
quarante-neuvième anniversaire
je comprends maintenant
que ma volonté et mon amour de la vie
sont plus forts que la noirceur
et datent vigoureusement
d'il y a presque un demi-siècle).