Goldfish

Par Thomz
Je ne sais plus ce qu’il faut penser ; le jour où mon poisson rouge est mort je suis resté prostré devant l’aquarium, sale, le dit poisson sur le ventre, aucune bulle ne sortant de sa ravissante bouche ourlée elle aussi d’écailles, bien que je n’en sois pas sur. Les algues avaient commencé à envahir les parois du bocal de verre si bien qu’on ne pouvait y distinguer les prédateurs qui pouvaient se nicher dans les amas de gravier qui tapissaient le fond, parfaitement réels et non artificiels comme était devenue la mode. Je m’étais habitué à sa présence giratoire, à son peu d’exigence en matière littéraire et musicale. Sa frugalité m’intriguait elle aussi et je ne savais y répondre. Je me posais certaines questions dont j’étais sur d’avoir la réponse, fût-ce après un moment de réflexion intense, mon front couvert de gouttelettes de sueur, ma lippe étriquée, les yeux à demi plissés afin de resserrer mon champ de vision, concentré sur cette tache rouge qui faisait des ronds. Je ne pouvais m’imaginer que ces frêles instants méditatifs allaient prendre fin. Je ne pouvais réaliser à quel point ce petit animal, pourtant si commun, écailles, nageoires caudales et dorsales, yeux noirs, pas de paupières, allait influer sur le cours de mon isolement choisi.
Le corps misérable se décomposait alors, gris pâle, putride, l’eau verdâtre captant toute odeur de morgue. De minces filaments s’échappaient à présent du cadavre renversé et je ne m’alimentais plus depuis plus d’une semaine déjà. La simple vue de l’eau me dégoutait à jamais de l’idée de vie, je ne l’expliquais pas ; personne ne venait me le demander. Je serais sûrement un de ces fous que l’on internerait, où un de ces cadavres que l’on exhumerait quelques semaines après ma mort, après l’aboiement d’un chien, un propriétaire furieux de n’avoir pu percevoir son loyer à temps. Aux informations télévisées l’on découvrirait alors une petite mansarde comme il en existe tant, pans muraux de livres et de dictionnaires, quelques lignes interrompues au milieu d’un mot, au moment où je découvrais la mort du dernier être sur lequel j’avais porté mon amour et mon attention. Immobile dans une couverture, une odeur pestilentielle et quelques mouches flotteraient dans le peu de mètre carrés. Ma tête serait inclinée en avant, les lèvres closes. Je n’avais rien voulu dire au moment où je me suis senti partir. Je n’avais rien voulu dire.