Cerveau et maintien de l’ordre, comment améliorer l’information scientifique du grand public ?

Publié le 15 novembre 2011 par Jacadi

Plusieurs articles parus dans la presse britannique ou sur le Web ont relayé les résultats d’une étude scientifique qui aurait expliqué les émeutes londoniennes d’août par des carences en une certaine substance chimique présente dans le cerveau humain. Des conclusions totalement infondées.

Consternés, les scientifiques à l’origine de cette recherche nous ont fait parvenir la tribune ci-dessous, publiée à l’origine dans le Guardian

Par Petroc Sumner, Frédéric Boy et Christopher Chambers, chercheurs en neurosciences cognitives, School of Psychology, Cardiff University.

REUTERS/STEFAN WERMUTH

Avez-vous entendu dire que les émeutes dévastatrices à travers l’Angleterre1 étaient dues à une carence d’une substance chimique dans le cerveau ? Ou bien que nous allions bientôt être en mesure de réduire le nombre d’émeutes en utilisant un spray nasal contenant des extraits de cette substance ? De telles informations ont été diffusées, au cours des dernières semaines, dans des quotidiens grand public, donc, potentiellement lues par des millions de personnes.

Pourtant, ces allégations sont totalement infondées. Nous sommes l’équipe de scientifiques à l’origine des recherches sur lesquelles, justement, ces articles sont fondés. Si nous réagissons aujourd’hui, c’est parce que nous pensons que la prolifération de telles informations erronées ou mensongères est dangereuse. Non seulement elles désinforment le public, mais elles affaiblissent également le respect de celui-ci pour la science et ainsi son soutien pour l’utilisation des moyens, publics et privés, nécessaires à son financement.

Les recherches. Revenons maintenant aux faits et à leur chronologie. Notre équipe a fait une découverte potentiellement importante pour la compréhension des maladies mentales. Dans une certaine partie du cortex préfrontal (partie du cerveau situé à l’avant de la boite crânienne), la concentration d’un neurotransmetteur (une substance chimique permettant aux neurones de communiquer entre-eux) appelé GABA (ou acide gamma aminobutyrique) est proportionnelle à la façon dont nous déclarons pouvoir contrôler nos propres impulsions dans la vie, évaluée, par exemple, par une des échelles utilisée par les psychiatres du monde entier.

Plus précisément, nous avons constaté que les jeunes adultes qui possédaient une basse concentration en GABA faisaient état d’une plus grande impulsivité. Ce résultat est particulièrement intéressant car il fait écho à de récents travaux en biologie moléculaire sur la génétique de l’alcoolisme et de certaines toxicomanie ; troubles dans lesquels le contrôle pulsionnel se trouve amoindri. Après examen par plusieurs experts internationaux anonymes (une procédure de règle dans la publication scientifique), l’article a été publié dans Biological Psychiatry, un journal de psychiatrie réputé pour son sérieux et l’impact de ses articles.

Par la suite, compte tenu de l’originalité et de la portée des résultats, nous avons décidé de diffuser vers les agences de presse et les principaux journaux nationaux britanniques un communiqué de presse présentant notre découverte et de le publier sur le site de notre université.

Émeutes et « spray nasal ». Après que ce sont répandues de violentes émeutes dans les principales métropoles d’Angleterre (6-10 août 2011), nous avons eu la mauvaise surprise de voir apparaître de nombreux articles de presse basés sur notre recherche. C’est alors que nous avons découvert qu’une dépêche d’agence de presse (Press Association, agence multimédia, leader au Royaume-Uni) avait annoncé que « la carence en une substance dans le cerveau incitait aux émeutes », et avait malicieusement placé « incite aux émeutes » entre guillemets, impliquant faussement que ces mots puissent être les nôtres. A partir de cette dépêche, la presse tabloïd a fait preuve d’un magnifique élan de créativité.

Par exemple, The Sun, tiré à 2,8 millions d’exemplaires quotidiens, annonçait qu’un « spray nasal pourrait freiner les ivrognes et les bagarres », et même qu’un « remède pourrait être développé au cours des dix prochaines années ». Suite à notre plainte auprès de l’éditeur en cause, ce journal a immédiatement retiré son article de son site Internet. Quant au Daily Mail, concurrent du Sun, il affirmait que « les émeutiers avaient des niveaux inférieurs dans le cerveau d’une substance chimique qui garde les comportements impulsifs sous contrôle ». Il réitérait ces affirmations fausses dans la légende d’une illustration où l’on voyait une scène de pillage avec des émeutiers masqués : « Les émeutiers, pillant une boutique à Hackney2, ont-ils des niveaux réduits d’une substance chimique dans le cerveau ? Les scientifiques pensent que oui. »

Dans la même journée, comme une traînée de poudre, ces affirmations totalement fausses se sont répandues dans de nombreux articles et blogs, tout d’abord au Royaume-Uni, puis partout dans le monde. Le jeudi 11 août 2011, soit 3 jours après notre communiqué de presse, une simple requête sur Google avec les mots « Riot » (émeute en anglais), « GABA » et « Dr Frédéric Boy » produisait 25 réponses, dont des articles publiés en Inde, en Russie, en Malaisie, en Pologne, en Hongrie et en Finlande3.

En tant que scientifiques, nous sommes bien évidement consternés par une telle distorsion
des résultats de notre recherche. Mais au-delà de l’évidente frustration, des questions sur la façon dont la science est rapportée au public se posent. Premièrement, pourquoi ce genre
de recherche est-il si attrayant et pourquoi est-il si difficilement compris ? Deuxièmement,
quels préjudices subit la science quand elle est ainsi déformée dans la presse ? Et
troisièmement, que pouvons-nous faire, nous, scientifiques, pour mieux collaborer avec les
journalistes et empêcher de telles transformations ?

Pourquoi notre recherche est-elle si attrayante et pourquoi est-elle si difficilement comprise ?  L’idée que le comportement puisse être directement causé par la sous-production (ou la sur-production) d’une substance chimique dans le cerveau est séduisante, comme l’est l’implication que certains comportements pathologiques puissent être directement traités ou « guéris » par un médicament. Encore plus stimulante est la suggestion, reprise dans plusieurs blogs, que les scientifiques estiment les émeutiers en quelque sorte moins responsables de leurs propres actions – « Bien sûr ils n’y sont pour rien, ils ont trop peu de GABA dans le cerveau ! ». Soyons absolument clairs : notre recherche n’a rien à voir avec les émeutes, et ne peut certainement pas être utilisée pour justifier ou excuser un quelconque comportement.

Notre travail montre que les gens avec moins de GABA dans une certaine région du cerveau tendent à être plus impulsifs. Mais cela ne signifie pas qu’une carence en GABA causerait l’impulsivité, et ainsi génèrerait l’agressivité qui peut en découler. Il est plus
probable que les différences de GABA ne sont qu’un aspect, et peut-être même le résultat,
d’un réseau complexe qui rendrait chacun de nous unique.

Et même si les niveaux de GABA pouvaient rendre l’agressivité plus ou moins probable, est-ce que l’approfondissement de notre compréhension des bases biologiques de la personnalité devrait nous amener à changer la notion même de responsabilité individuelle ? Argumenter ainsi équivaut à suggérer que les personnes ayant une « personnalité agressive » sont intrinsèquement moins responsables de leurs propres actes. Pourtant, dans l’esprit du public (et même dans le monde scientifique), les résultats biologiques sont généralement considérées comme plus causals et concrets que les découvertes psychologiques.

Dans la plupart des articles en neuroscience, il est presque toujours supposé que les facteurs physiques ou chimiques provoquent des sentiments et des comportements associés, plutôt que l’inverse. Pourtant, nous savons aussi que des états cognitifs différents peuvent aussi causer des changements dans les équilibres chimiques du cerveau (comme cela nous arrive à tous quand nous avons peur ou quand nous sommes excités) et que des comportements tels que l’apprentissage d’un geste ou la mémorisation d’un évènement entraînent des changements à long terme dans l’architecture du cerveau.

De telles informations erronées et présentées comme validées par la science peuvent-elles causer beaucoup de dégâts ? Lorsque potentiellement des millions de lecteurs ont lu un tel article, le croient-ils, ou bien doutent-ils de son contenu ? Bien que la plupart des gens puissent prétendre ne pas faire confiance aux journalistes et les critiquent assidûment, il est intéressant de constater le peu de remise en question de la parole du journaliste. Ainsi, paradoxalement, quand le contenu de l’article est contesté, la défiance du lecteur va plutôt à l’encontre des scientifiques, avec des commentaires tels que « pourquoi gaspille-ton de l’argent public pour de telles sottises ?« 4« Bien typique des scientifiques d’excuser les gens pour leur actions ! (sic) » ou encore « les scientifiques prétendent toujours que des guérisons sont proches ».

Dans notre cas, nous avons vu un seul commentaire (sur plusieurs centaines) qui
questionnait le fait que l’article de presse pouvait ne pas être un reflet fidèle de la recherche en question.

Ensuite, deux cas de figure se posent. Soit le lecteur accepte l’histoire telle quelle, ce qui propage une mauvaise compréhension de la science et conduit à des vues potentiellement très dangereuses. Dans le cas présent, que certains ne devraient pas être tenus responsables de  leurs actions, ou pire, que ces mêmes individus seraient biologiquement considérés comme inférieurs. Soit le lecteur rejette l’histoire et par la même perpétue la perte de confiance dans la science. Il est déjà facile de voir les conséquences d’une telle méfiance à l’égard des scientifiques dans la question du changement climatique, où la majorité des scientifiques n’est tout simplement pas crue par une partie non négligeable de la population.

Que pouvons-nous faire pour briser ce cercle vicieux de désinformation et de méfiance, et la défiance qui en découle ? La première étape est d’accepter qu’une grande quantité d’informations scientifiques est dérivée de communiqués de presse « zombie », basés eux-même sur une rapide réécriture d’autres communiqués de presse, qui n’obtiennent pas, dans la majorité des cas, leurs informations à la source.

Qui plus est, certains journalistes et éditeurs peu scrupuleux jouent manifestement vite et fort avec la vérité, avec peu d’égard pour la réputation des scientifiques contribuant ainsi à la désinformation du public. Hélas, une fois entrés dans ce cercle vicieux de la désinformation, les scientifiques perdent tout contrôle de la situation, et, de par la nature
même des réseaux de communication, essayer de le regagner est quasi impossible.

Pour illustrer cela, sur la vingtaine de journalistes et bloggeurs contactés par nous, seul Emma Little, journaliste au Sun, cité plus haut, a répondu promptement à notre plainte.

Certains scientifiques pourraient prétendre qu’il est du caractère même de la presse tabloïd de faire fi des normes d’objectivité requises dans les articles scientifiques. Ainsi, face à de telles pratiques, nombres de nos confrères ont décidé d’éviter d’émettre des communiqués de presse et ont rompu toutes relations avec la presse (voir cette question abordée récemment dans un article de David DiSalvo paru dans le magazine Forbes).

Nous pensons qu’une telle attitude d’évitement de la presse est totalement inacceptable.
Scientifiques et journalistes ont la responsabilité collective d’assurer que les nouvelles
découvertes soient rapportées avec justesse au grand public. Une solution qui nous paraît
être viable : que les communiqués de presse que diffusent les scientifiques soient
distribués en encourageant les journalistes à vérifier avec les scientifiques la véracité des
faits avant publication (voir notre récent article qui fait état de cette idée).

Dans leur grande majorité, les scientifiques seraient disponibles pour une vérification rapide des faits dans les articles basés sur leurs recherches. Il ne s’agirait absolument pas de réécrire l’article mais seulement de vérifier les faits, le journaliste en demeurerait bien sur le seul et unique auteur. On peut même tout à fait imaginer que les articles de presse qui ont bénéficié d’une telle vérification « à la source » puissent être estampillés comme tel, donnant ainsi au lecteur un gage de confiance. Il ne s’agit absolument pas de remettre en cause la totale indépendance du journalisme, mais plutôt de fournir un outil de travail permettant de mieux informer le public.

Nous pensons que mettre l’accent sur une information scientifique de qualité dans la presse généraliste est de première importance, particulièrement à une époque où le journalisme traditionnel est menacé par la diffusion non régulée de l’information sur Internet, et où le financement public des recherches fait l’objet d’un contrôle accru. Nous pensons qu’une information scientifique de qualité ne devrait pas seulement être l’apanage des mensuels spécialisés. Il en va de la motivation des jeunes générations qui seront les scientifiques de demain et donc de l’avenir technique et scientifique.

Notes des auteurs :

1 De par leur ampleur et leur impact sur le public, ces émeutes d’août 2011 peuvent
être comparées à celles d’octobre-novembre 2005 dans les banlieues parisiennes.

2 Banlieue défavorisée de Londres.

3 La même requête réalisée le 1er septembre 2011 produisait plus de 70 documents,
majoritairement des extraits de l’article du Daily Mail, ou des réécritures partielles de la
dépêche de la Press Association.

4 La recherche en question a été financée par le Wellcome Trust, organisme non
gouvernemental de financement de la recherche biomédicale.

Les auteurs tiennent à remercier Gabriela Jiga-Boy, Aline Bompas, Remi van Reeth, Richard Palluel-Germain et Bruno Decoret pour leur assistance lors de la traduction de la version originale de l’article.

Article original dans Biological Psychiatry, disponible sur demande aux auteurs (boyf@cf.ac.uk).