Jane Grey : destin tragique d’une Reine de neuf jours

Par Plumehistoire

   

   Lorsqu’Henry VIII Tudor s’éteint le 28 janvier 1547, ce n’est ni sa fille aînée Mary, issue de son union avec Catherine d’Aragon, ni sa fille cadette Elizabeth, qu’il a eu avec Anne Boleyn, qui lui succèdent. Comme stipulé dans son testament, c’est le fils que lui a donné sa troisième épouse Jane Seymour qui monte sur le trône : Edward VI est âgé de neuf ans.

   L’oncle et tuteur du jeune monarque est rapidement évincé du gouvernement (et même exécuté), et remplacé par l’instigateur de cette révolution de palais, John Dudley, fait duc de Northumberland. Ce personnage ambitieux, intelligent et capable, devient progressivement l’homme le plus influent du Conseil du Roi. Il contrôle presque tous les postes stratégiques du pays : Conseil, administration, forces navales et militaires. C’est Northumberland qui va soutenir la candidature de Jane Grey à la succession d’Edward VI.

L’épineuse succession d’Edward VI

Edward VI aux alentours de 1546

   Beau et délicat, comme les Seymour, la famille de sa mère défunte, le petit Roi ne jouit pas d’une santé robuste. Il est souvent malade. En janvier 1553, après avoir pris froid, il est obligé de s’aliter et son état se dégrade progressivement, empirant au fil des mois malgré une courte rémission en mai.

   Il est temps de s’occuper de sa succession : le Roi n’ayant ni épouse ni descendance, le problème est de taille. Faut-il laisser la couronne à Mary Tudor, et à défaut à Elizabeth si celle-ci venait elle aussi à décéder sans héritier ? Il s’agissait en effet des dernières volontés d’Henry VIII, si jamais son fils décédait prématurément.

   Mais c’est oublier deux autres branches de la famille ! Attention, suivez bien. Nous avons tout d’abord la branche écossaise des Tudor : Margaret, la sœur aînée d’Henry VIII, avait épousé en 1503 Jacques IV, Roi d’Écosse. Sa petite-fille Mary Stuart peut donc tout à fait prétendre à la couronne d’Angleterre.

   Reste également la branche anglaise : Mary, la petite sœur d’Henry VIII, après avoir été brièvement mariée au Roi de France Louis XII, avait épousé en seconde noce le meilleur ami de son frère, Charles Brandon, duc de Suffolk, en 1515. Frances, leur fille aînée, est mariée à Henry Grey, marquis de Dorset. Ils ont trois filles : Jane, Catherine et Mary Grey.

   C’est Jane, élevée comme lui dans la religion protestante et qu’il adore, qu’Edward VI décide de coucher dans son testament pour lui succéder. On a souvent prétendu que c’est alors l’insatiable et trop ambitieux Northumberland qui oblige le Roi à écarter ses deux demi-sœurs du trône au profit de Jane Grey, cette dernière venant tout juste d’être mariée à son propre fils Guilford Dudley !

   Ce qui est certain, c’est que Northumberland ne s’oppose pas à cette décision. En revanche, c’est bien Edward lui-même qui considère ses demi-sœurs inaptes à la succession, en particulier la très catholique Mary. Il est persuadé que son fanatisme mettrait à mal la Réforme introduite par son père Henry VIII : « Je suis convaincu que ma sœur Mary provoquera de grands troubles après que j’aurai quitté cette vie ».

   Ironie de l’Histoire : alors que Henry VIII s’est évertué toute sa vie à engendrer un garçon pour lui succéder et perpétuer sa lignée de mâle en mâle, il ne reste pour succéder à ce fragile Edward VI que des femmes ! Au total donc, quatre prétendantes légitimes :

Mary et Elizabeth, nommées dans le testament d’Henry VIII, Jane Grey, désignée par l’acte des dernières volontés d’Edward VI, et l’Écossaise Mary Stuart, inattendue mais légitime puisqu’elle était l’arrière-petite-fille d’Henry VII au même titre que Jane.

Jane Reine d’Angleterre

   Jane Grey voit le jour dans le somptueux château de Bradgate, près de Leicester, en octobre 1537. Ses parents sont, comme nous l’avons vu, Henry Grey, marquis de Dorset, et Frances Brandon, fille de Mary Tudor et Charles Brandon.

   Souvent retenu à la Cour par leur rang, ce couple frivole et ambitieux laisse sa fille aînée et ses deux cadettes aux bons soins des nourrices, puis des gouvernantes et des domestiques. Jane est élevée dans l’amour des langues, de l’humanisme et de la religion protestante, ce qui en fait rapidement une jeune fille érudite.

   Belle plante aux yeux clairs, au teint de lys et à la taille souple, elle est terrorisée par ses parents, extrêmement sévères et exigeants. Elle épouse en 1553 Guildford Dudley, le fils cadet de Northumberland, et quitte ses parents et ses deux sœur pour aller s’établir chez son beau-père, à Durham-House.

   Elle passe sa lune de miel sur les bords de la Tamise. Oubliant le monde et la Cour, elle se plonge avec délice dans les joies de l’amour.

   Elle est rapidement et brutalement tirée de ce rêve hors du temps : Edouard VI s’est éteint à Greenwich le 6 juillet 1553, désignant Jane pour lui succéder. Elle monte sur le trône le 8 juillet et est officiellement proclamée Reine à Londres. Elle se serait alors évanouie et, revenue à elle, aurait prononcé ces paroles :

Daté de 1590 et conservé à la National Gallery, ce portrait semble être une copie d’un portrait contemporain de Lady Jane Grey (une inscription en haut à gauche le confirme). Découvert au début des années 2000, il s’agirait alors de la seule représentation fiable que nous ayons de Jane Grey.

Je croyais que la couronne appartenait aux sœurs du Roi. S’il m’est démontré que mon devoir est de l’accepter, je la ceindrai à mon front, malgré mes appréhensions poignantes, et je la porterai pour la gloire de Dieu et pour la prospérité de l’Angleterre.

   Elle gagne la Tour de Londres, installée dans une barque et escortée de barges, au son d’une musique triomphale, menés par les couples Grey et Northumberland, respectivement parents et beaux-parents de la nouvelle Reine d’Angleterre.

Mary contre-attaque

Portrait de Mary Tudor en 1544 par Master John (National Portrait Gallery)

   Mais l’inflexible et sourcilleuse Mary Tudor est bien décidée à batailler ferme pour défendre ses droits et la mémoire de son père. Elle ne supporte pas que ces hommes, ces conseillers hérétiques, fassent et défassent les Rois à leur guise.

   Mary fait alors preuve de grande intelligence en quittant en secret sa résidence de Hundson la veille du trépas du Roi, pour se mettre à l’abri dans le Norfolk, peuplé d’aristocrates adaptes du catholicisme.

   Dès qu’elle apprend la proclamation de Jane, elle décide de revendiquer légitimement la couronne pour elle-même. Elle compte un peu sur ses partisans et sur l’adhésion populaire, mais surtout sur la haine que suscite Nurthumberland.

   Elle entame une vraie campagne de communication en envoyant des chevaucheurs partout dans le pays. Une stratégie couronnée de succès puisque des hommes d’influence se rallient à sa cause.

   Mary Tudor fait preuve de grand courage et d’une incroyable force de caractère en s’opposant à un homme comme Northumberland, qui concentre tant de pouvoir.

   Les rangs de son armée grossissent avec une rapidité spectaculaire et finissent par inquiéter Northumberland qui décide de mener ses troupes en campagne punitive. Mal lui en prend. Son départ de la capitale va être le signal de la débandade générale.

   Northumberland se retrouve à la tête d’une armée de 10 000 hommes, contre les 30 000 qu’à réussit à rassembler Mary. Capitaine audacieux, il est un instant tenté par le combat : ses troupes ne sont-elles pas mieux entrainés et équipés ? Mais le découragement gagne les rangs de son armée, et les soldats désertent. Il ordonne de se replier sur Cambridge, d’où il demande du renfort au Conseil privé.

   Les lords du Conseil, sentant que la roue tourne, prennent la poudre d’escampette et fuient la Tour, cette forteresse où ils risquent de se retrouver prisonnier. Ils se rassemblent au château de Baynard, chez le comte de Pembroke. Girouettes ralliés quelques jours plus tôt à la cause des Grey et de Northumberland, ils font défection et affirment leur allégeance à Mary Tudor. Bientôt, des Te Deum résonnent dans toute la capitale en l’honneur de Mary Ière !

   Northumberland croit sauver sa peau en faisant bon accueil à la nouvelle Reine, comme si de rien n’était : sa tête étant mise à prix, il est arrêté.

Il lui avait semblé tellement évident que la victoire lui était acquise qu’il n’avait même pas pris la peine de mettre Mary en résidence surveillée début juillet, ce qui laissa à cette dernière le temps de mûrir un plan et de rassembler ses troupes.

Répressions

   La malchance de Jane fut d’être perçue par le peuple comme l’instrument de tous ces hommes qui cristallisaient les haines. Contre l’aversion que suscitaient les Grey, les Dudley et le duc de Northumberland, vus par les anglais comme des usurpateurs, Jane, avec toute la bonne volonté du monde, ne pouvait pas remporter l’adhésion populaire contre Mary Tudor.

   Cette dernière, ayant pleinement retrouvé ses droits, décide de mener une répression relativement modérée, ne faisant exécuter que quelques meneurs pour l’exemple : le duc de Northumberland ne peut y échapper, il a le cou tranché le 21 août 1553.

   Quant à Jane, on se sait pas bien quoi en faire. Frances Grey supplie la Reine d’épargner son mari : cette-dernière consent. Notons que Frances ne se préoccupe pas de sauver la vie de sa fille ! Mais Mary n’est pas prête à mettre à mort Jane. Elle ne peut y consentir, aussi décide-t-elle de la garder, ainsi que son mari Guildford Dudley, emprisonnés à la Tour. Elle essaie de convertir Jane au catholicisme en envoyant un certain John Fecknam. Peine perdue, celle-ci refuse catégoriquement.

L’exécution de Jane Grey

   Pour le plus grand malheur de Jane, son père Henry Grey s’empresse, sitôt le pardon de Mary Ière accordé, de rejoindre de nouveaux complots contre la Reine. La répression de Mary Tudor, cette fois, est terrible. Pas de quartier !

   Henry Grey, en se soulevant une nouvelle fois contre Mary, se perd, ainsi que ses acolytes et sa famille. Mary ordonne l’exécution d’Henry Grey, de Jane Grey de son époux Guilford Dudley, de Thomas Wyatt et d’une centaine d’autres rebelles.

   Jane se jette dans la contemplation de Dieu. Elle écrit à sa sœur Catherine : « Que Dieu présentement me conduise à cette gloire (la mort), et vous ensuite, quand il lui plaira. Adieu pour la dernière fois, ma sœur bien-aimée, placez toute votre confiance en Dieu seul, puisque lui seul peut vous secourir ».

   Elle est exécutée à l’abri des regards dans la Tower Garden le 12 février 1554, quelques instants après son mari. Son père sera mis à mort une semaine plus tard.

   L’exécution tragique de cette jeune fille de dix-sept ans a fortement contribué à la légende noire de Mary Ière Tudor, en partie infondée. Tout comme l’exécution de Mary Stuart par Elizabeth Ière Tudor, des décennies plus tard, jettera à jamais une tâche sur le règne de la grande Reine. Mais, l’une comme l’autre avaient-elles réellement le choix ?

Détail d’un tableau représentant l’exécution de Jane Grey, par Paul Delaroche (National Gallery, 1833)

Sources

♦ Marie Tudor : La souffrance du pouvoir , de Isabelle Fernandes 

Histoire de Jane Grey , de Jean-Marie Dargaud

Les Tudors, de Liliane Crété

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