(Note de lecture) Thomas Clerc, "Poeasy", par Véronique Pittolo

Par Florence Trocmé


Poésie light, poésie éclair

Que se passe-t-il quand un prosateur, connu comme romancier ou essayiste, passe à la poésie ?
Il coupe ses phrases.
La mise en page raccourcie ne suffit cependant pas à faire poème. Le ton poétique nécessite une focalisation différente de la phrase. Il faut s’affranchir du déroulé narratif pour adopter le plan rapproché du poème, où chaque mot compte.
Lectrice de poésie, mon attention n’est pas la même lorsque je lis un roman. Je suis pourtant la même personne. Thomas Clerc se soucie peu de quitter la généralité (du roman, récit), pour explorer l’essence (du poème). Il ne ressent pas le besoin de compter les strophes, le nombre de pieds, la longueur de ses paragraphes. C’est ce qui fait de ce livre un objet au charme indicible et addictif : tous les sujets peuvent y être traités, dans une forme qui ne s’embarrasse pas de contraintes autres que celle de la brièveté.
J’ai pensé que la … poésie
Pourrait s’atteindre
Par une certaine … précision
Non certes ça ne…  suffit pas
Mais du coup me contraindre
A la plus constante… inattention.
C’est en effet l’inattention, la désinvolture, le non vouloir saisir qu’évoquait Barthes dans Fragments d’un discours amoureux, qui ponctuent ce recueil. L’auteur y assume une subjectivité sincère, à une époque où l’ego est travesti par les multiples like du virtuel. Thomas Clerc expérimente le selfie en poésie sans la superficialité du procédé. S’il se souvient avec émotion de la personne aimée, il en rend compte de cette façon :
Je te parlai au téléphone
Dehors, et je serrais dans le même temps
Ton petit cardigan noir

Qu’il pense à de chers disparus (Claire Guezengar, Edouard levé), il leur rend hommage ainsi :
… l’amitié non plus n’est pas
un thème. Plus.

Tu avais un geste de cigarette
Très particulier, très fin, et pourquoi
N’y a-t-il pas plus de dandysme au féminin
As-tu lancé….

Je pense à la poésie de Richard Brautigan et parfois à
Stéphane Bouquet : la même délicatesse sentimentale, une manière de tenir le lyrisme à distance.
Thomas Clerc dresse également le portrait d’une génération, celle des années Mitterrand au tournant des années 80 :

La new wave naquit à la toute fin des années 70 et succéda
au punk, dont elle améliora la forme. Elle donna
Un sens plus léger au chaos.

Une jeunesse qui espérait.
Je peux aussi par conséquent lire ce livre comme la chronique d’une époque révolue, tandis que nous sommes aujourd’hui au seuil d’un moment trouble, incertain, anxiogène.

Il n’y a plus nous dit-on
d’ « être-là-des-choses »
mais juste des images
Où nous baignons comme des noyés
dans l’eau d’écrans plate …

Véronique Pittolo

Thomas Clerc, Poeasy, éd l’Arbalète, Gallimard, 2017
On peut lire un extrait de ce livre ici.