Kei Miller : L'authentique Pearline Portious

Par Gangoueus @lareus

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Qui est Pearline Portious ? Qui est l’authentique Pearline Portious ? Comme lecteur, je dois dire que j’ai bloqué ou je me suis focalisé sur l’adjectif qualificatif «  authentique » . Est authentique, un acte, une transaction dont l’origine, la réalité, l’auteur ou les acteurs sont certifiés. En terminant ce livre, je ne saurais vous dire si Pearline Portious est authentique. De toute façon, peut-il sortir quelque chose d'authentique d'un roman ?
L’affaire de ce roman est complexe. Kei Miller est un auteur jamaïcain qui décide de nous introduire dans son texte par le biais d’une léproserie placée en plein coeur de Spanish Town, un ghetto, un coin mal famé de Kingston. Une jeune femme de 17 ans débarque dans cette institution après avoir voulu le relevé le défi de vendre des foulards et napperons qu’elle confectionne avec la foi de l’artiste autiste qui croit à l’impact de son oeuvre. Elle s’appelle Pearline Portious. Personne ne s’intéresse à ses oeuvres aux couleurs vives, chatoyantes qui ne rentrent pas dans les canons de l’esthétique jamaïcaine. Le défi qui lui est imposé par sa mère est de réussir à vendre ses produits improbables ou de grandir. Et cette jeune femme va courir les marchés de la ville le jour durant et même la nuit… Dans cette première phase du roman, on s’attache à ce personnage créatif, qui a la sensibilité fragile des artistes, qui s’adresse comme Saint François d’Assise aux animaux… Elle trouve preneur, finalement, pour ses produits auprès d’un prélat blanc qui s’occupe d’une institution, sans qu’elle n’est une idée précise de l’exploitation de ses napperons.
Le narration est entrecoupée par un autre propos, celui d'une autre oratrice dont la langue est beaucoup
moins structurée du conteur principal. Cette narratrice s’invite dans une langue où transpire le créole et raconte une histoire qui semble être en lien avec celle de Pearline Portious . Elle nous livre une histoire qu’elle affirme comme authentique. On y revient. L’authenticité. Ecoutez ce qu’elle dit aux lecteurs que nous sommes : 
«  Qui t’es, j’en sais rien du tout. J’ai pas même tite-idée de l’endroit où tu te trouves mais je t’imagines, assis, bien à l’aise entrain de m’écouter. Paroles-là que je vais te dire, je dois les chuchoter. Il faut surtout pas réveiller l’autre usurpateur qu’écrit tout un tas d’ablabla, comme je viens de le découvrir » p.33, L'authentique Pearline Portious
Il y a donc une distorsion de la vérité au niveau même de la narration puisqu’un personnage conteste des faits ou la retranscription de faits qu’il raconte à son scribe. D’où la nécessité d’introduire sa propre voix bancale au lecteur, sans intermédiaire.
Vous l’aurez compris, le lecteur que vous êtes se doit d’être attentif puisque cette voix est celle d’Adamine Bustamante née dans une léproserie et connue dans les registres d’état civil jamaïcain sous le nom de Pearline Portious. Vous avez donc deux Pearline Portions dans cette histoire de Kei Miller. Je vous dis cela et je ne vous ai rien dit dans cette histoire de fous, de folles, d’exclusion, d’amour, d’écriture et de reconnaissance. La trame est telle que je m’arrêterai là. Car là où s’arrête de l’une se poursuit celle de l’autre. Et c’est compliqué à décrire. 
Pourquoi faut-il lire Kei Miller et ce roman précis ?
  • Tout d’abord à cause de cette trame complexe où le lecteur ne sait absolument pas dans quoi l’embarque le romancier. Alors qu’il croit tenir un fil d’Ariane, l’histoire prend un virage brutal et sans ceinture de sécurité, le lecteur est éjecté du véhicule de Mac qui me fait penser à Bernie. 
  • L’exclusion est le maître mot de ce texte. On part de la lèpre qui est la forme la plus aboutie d’exclusion que peut rencontrer un humain. Kei Miller nous fait rentrer dans cette léproserie. Et il y a des petits mots d’une profonde intensité en termes d’amour et de partage avec l’Authentique Pearline Portious que j’en suis encore remué. Miller fait de la bonne littérature, celle qui fait mal. Celle où on a très vite fait de quitter un oasis reposant pour un désert brulant et mortel.
  • Des drames de femmes. Ce livre nous parle des chaînes qu’inconsciemment, des familles, des lignées reproduisent. L’histoire d’Adamine Bustamante ressemble à celle de sa mère. La littérature me semble alors être le lieu de la rupture de l’éternel perpétuation des maux tus. 
  • Que se passe-t-il d’une prophétesse revivaliste (pour reprendre le terme de Kei Miller, traduit par Nathalie Carré). Un revivaliste est ce qui correspondrait à un prédicateur d’une église de réveil en Afrique centrale, ces mouvements évangéliques ou parfois syncrétistes. Parce que Adamine Bustamante est une crieuse de vérité dans la société jamaïcaine
  • Le traitement de l’immigration et des causes du départ de la Jamaïque est là, encore, traité avec finesse et profondeur. Avec un envers du décor rendu avec maestria.

Il y a donc plusieurs thèmes sous-jacents qui méritent que le lecteur s’accroche et se laisse porter par les différents rebondissements. J’ai aimé les variations de ce roman. Je lirai d’autres textes Kei Miller. Et je suis heureux de mettre mon pied pour la première fois en Jamaïque. Kei Miller, L'authentique Pearline PortiousTraduit de l'anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré, paru en avril 2016 aux éditions Zulma