Persona, au centre du deuil

Publié le 14 juin 2017 par Daniel Leprecheur

Persona, la personne, c’est un masque de théâtre. C’est l’individu en tant que personne sociale, acteur de la société, y jouant un rôle qu’il endosse et assume. « La vie n’est qu’un théâtre et chacun y joue son rôle » disait Shakespeare, le sociologue et le psychologue en conviendront. On verra plus loin que la reconnaissance de ce rôle social assumé par l’individu est au centre des processus funéraires et un élément essentiel du processus de deuil.

La Personne c’est aussi une entité juridique. Le législateur a intégré sa dimension sociale en la considérant comme un individu augmenté de sa personnalité, de son rôle au sein de la société. Le Code civil impose qu’on lui doive le respect de son vivant et après sa mort, une manière de corroborer ce que l’on retrouve anthropologiquement dans les constantes des rites funéraires. Respect, y compris du au cimetière lorsque la personne est en urne, nous y reviendrons pour terminer.

Que ce soit d’un point de vue légal ou social l’on constate, après la mort physique de l’être, un phénomène de reconnaissance, de réintégration de sa personne au sein de sa société ou de sa communauté de vie.

A travers la personne-acteur, c’est son rôle, ses actes, l’incidence de ces derniers sur notre société ou notre vie actuelle, les traces et impacts qu’il a laissé que l’on reconnaît une fois qu’il ne paraît plus, qu’il est disparu.

N’est-ce pas là le mécanisme de la culture et de la transmission. Le, les morts formeraient le substrat à partir duquel les vivants vont pouvoir se former, évoluer. Comme les végétaux morts enrichissent les nouvelles plantes. La culture d’une société ainsi que l’agriculture ne sont pas fondées sur l’inné mais sur l’acquis.

Si la culture n’est plus considérée aujourd’hui comme une caractéristique spécifique à l’humain , l’humanité, c’est à dire le fait de « prendre soin de ses morts » – ce qui est son sens premier – est bien le signe d’une reconnaissance du rôle social antérieur de ces derniers, de ses apports à la culture en cours ; et à priori, nous ne partageons pas ce travail de reconnaissance avec les animaux et c’est bien cette humanité qui nous caractérise.

La personne sociale

L’être humain est une personne sociale endossant un rôle : l’exemple le plus trivial est celui de la paternité. A contrario de la maternité, la paternité est choisie. Se déclarer « père de » c’est endosser un rôle puis sensément l’assumer.

Dans un autre registre, on trouve des personnalités, des personnes d’exception, qui ont été des acteurs essentiels de leur société passée et présente et parfois plus largement encore. Ce n’est pas la peine de se lancer dans des exemples, les honneurs qui leur sont rendus après leur disparition, perdurent selon leur grandeur mais aussi suivant l’importance de leurs apports pour la société actuelle.

On peut aussi penser qu’une personne disparue ne réapparaîtra pas dans le flux sociétal, ne fera pas l’objet d’une reconnaissance de son rôle d’acteur s’il n’a pas laissé d’actes. D’où, peut-être, la plus grande difficulté à faire le deuil d’un enfant en bas age. D’où aussi la facilité de faire le deuil d’un père trop absent. Le deuil de personnes porteuses d’une culture considérée comme obsolète, inutile pour l’avenir, serait de même moins une nécessité : voir le phénomène de détournement envers les morts que l’on constate depuis plusieurs années à mettre peut-être en parallèle avec nos évolutions radicales de société entraînant une abstraction du passé.

Cette reconnaissance du rôle du défunt est sociétale, mais elle se joue à différentes échelles de groupe de vie, depuis celle d’un être singulier à celle de la société tout entière, en passant par celle de la famille, des proches, des collègues de travail, de la communauté de vie, du groupe social, etc. , et même jusqu’à des inconnus du défunt. Le travail de deuil, si c’est celui de reconnaissance de l’incidence d’une personne sur un groupe, se pratique lui aussi à ces différentes échelles.

De ce fait, un défunt n’appartient pas à sa famille ! Il reste une Personne sociale, même si dans l’immédiateté du décès se sont les plus proches qui sont le plus durement affectés. Quoi que l’on ne puisse juger de qui sont les plus proches et quoiqu’ils ne soient pas forcément membres de la famille.

Le processus de deuil consisterait en une reconnaissance de la présence de la personne défunte par sa société survivante. Anthropologie. L’hypothèse, ici, est que cette reconnaissance est une réintégration du défunt dans « le flux sociétal » et est la clé d’un processus de deuil abouti, que ce dernier soit intime ou plus largement sociétal. En tout cas c’est ce que semble nous indiquer l’étude des constantes propres à tous les processus de deuil, quelles que soit l’ethnie et l’époque.

Première constante, l’accompagnement des proches et du défunt par la communauté. Du point de vue du travail de deuil, l’on peut penser que les cérémonies et les rituels lors du décès servent au moins à signifier aux très proches la mort, l’absence définitive de la personne défunte. Façon de leur éviter le déni de mort. On ne peut commencer un deuil sans accepter ou croire en la mort effective de l’individu. Voir les cas où le corps est absent.

Deuxième constante, l’élimination des risques sanitaires par le décharnement du corps. De nombreuses techniques existent , mais dans tous les cas l’os est conservé. Chez nous c’est la mise en terre et la crémation.

Troisième constante, l’os est en tout ou partie conservé dans un lieu communautaire, pour nous le cimetière. Les défunts sont souvent distingués les uns des autres et la présence de l’os, si il est caché, non visible, est alors marquée d’une sépulture (2). On comprendra que chez nous la sépulture est une matérialité essentielle pour le travail de deuil. En outre, l’os ou sa sépulture est, par sa matérialité visible, un support de mémoire et d’évocation du disparu.

Dernière constante, l’os, ou sa sépulture, deviennent à la fois l’objet attestant que la personne a rejoint le monde des morts et un objet de sa représentation dans le monde des vivants. N’est-ce pas là, quand tout le monde est à sa place, que le mort n’encombre plus les vivants mais les accompagne, que l’on peut dire que le travail de deuil est abouti.

La réintégration du défunt, c’est l’aboutissement du deuil, l’outil d’apaisement, de représentation de la personne disparue. C’est le moment où les proches et plus généralement la société reconnaît la place que le défunt y avait et y a toujours, en quoi il en était membre et en est toujours un, son incidence. La personne est réintégrée dans l’histoire et la vie de sa société, dans sa dynamique de transmission et d’évolution, dans ce que l’on peut appeler le flux sociétal.

Cela va pour certains peuples jusqu’à la réincarnation. Il est surprenant, et cela confirme le but du processus de deuil, que dans certaines sociétés un enfant décédé en bas âge, donc n’ayant pas marqué sa société, ne fait pas l’objet des mêmes rituels funéraires qu’un ancien (1). La réintégration s’entretient et passe par de grandes cérémonies communautaires parfois plus importantes que celles du décès, souvent répétées périodiquement. Chez nous ce sont les hommages annuels familiaux (Toussaint) et collectifs.

On peut déduire de cette analyse anthropologique du processus de deuil que si le deuil est intime , il ne peut aboutir que dans une perspective sociale.

Le travail de deuil ne serait-il pas alors un travail de changement de point de vue ? de changement de figuration ? Mon cher disparu devient une personne. Plus je l’évoque – les cérémonies et sa sépulture m’y aident, la participation de son entourage aussi – plus j’analyse sa personne, reconnais les traces et les impacts qu’il a eus sur moi et son entourage … plus je le reconstruis et lui donne vie en tant que personne. Il y a mort de l’être, certes, mais sa personne sociale ne meurt pas. Sa personne légale ne meurt d’ailleurs pas non plus.

La personne légale

Notre législation est bien heureusement en adéquation avec l’idée que la personne sociale existe (art.16) et qu’elle perdure au delà de sa mort physique (16-1-1) : les articles 16 à 16-1-1 du Code civil imposent le respect de la personne vivante et au delà, de la personne défunte. La personne sociale y trouve sa traduction en personne légale.

Le cimetière est notre lieu communautaire, lieu public pour les morts et pour les vivants, où chacun a un accès de droit. Il n’est jamais fermé aux vivants et chaque mort y a droit à un emplacement de sépulture (Droit à sépulture en terrain communal). Toutes les sépultures, même en terrain privé, sont accessibles à tous (servitude d’accès). On retrouve là encore, le respect de la dimension sociale du défunt. A contrario l’on peut se demander en quoi cette dimension sociale est respectée lorsque les cendres d’un défunt sont dispersées en pleine nature ou dans la mer, sans publication du lieu précis et en toute intimité.

Il faut noter que le législateur, dans la loi funéraire de 2008 , a été bien inspiré d’accorder le statut de Personne aux défunts passés par la crémation en reconnaissant que les « cendres » étaient des restes corporels. L’appellation « cendres » s’est insidieusement imposée comme pour renier la présence de l’os, transformer le défunt en un résidu et in fine, éviter la représentation physique de la personne à travers une sépulture. Même calciné et de plus broyé, les dites cendres sont tout de même de l’os, et conformément à la tradition humaine et à l’anthropologie elles représentent une personne.

Pour que le travail de deuil aboutisse après une crémation, la sépulture d’urne paraît aussi indispensable que la sépulture de cercueil. Là encore le législateur a fait des merveilles puisque la loi impose l’égalité des personnes face au service public – en l’occurrence celui du cimetière. De plus il impose la distinction des défunts, affirmant encore plus le respect de la notion de personne.

Mais l’on ne peut que constater que, malgré l’ancienneté de la Loi de 2008, l’emplacement de sépulture d’urne en terrain communal (gratuit) comme la concession cinéraire la plus élémentaire qu’est la concession nue, ne sont pas systématiquement présents dans nos cimetières, ignorant le besoin d’une sépulture repérée et identifiée, faisant fi de cet élément essentiel au travail de deuil.

Manuel TURRILLOT

(1) Batãmmariba du Togo, Tojaras des Célèbes.
(2) Seule exception, les hindouistes qui ne souhaitent pas entraver le chemin de réincarnations du défunt en conservant un élément de sa matérialité antérieure. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des « tombeaux » vides pour représenter la personne défunte dans la société. (Ghandi)