Road-movie dans l’Égypte d’Al-Sissi

Par Balndorn

Premier long-métrage du réalisateur Sherif El Bendary, Ali, la Chèvre & Ibrahimoscille entre la farce d’un Ali amoureux de sa chèvre et le drame que vit Ibrahim, ingénieur du son hanté par des acouphènes. Par ses deux registres, le film pose avec davantage d’acuité un regard critique sur une Égypte d’après la révolution manquée.
Décaler le regard
Pour résoudre leurs problèmes respectifs, un guérisseur propose à Ali et Ibrahim de jeter une pierre magique dans chacune des trois eaux d’Égypte : la Méditerranée, la mer Rouge et le Nil. S’ensuit un voyage à trois – avec la chèvre Nada, liant du couple –, qui fait basculer le film des ruelles étroites du Caire au road-movie. Le départ du Caire permet au film d’échapper à l’écueil d’un réalisme trop sordide. Si la mise en scène et ses larges profondeurs de champ ne manquent pas d’ancrer ce récit loufoque dans le contexte géographique, social et politique de l’Égypte d’Al-Sissi, cependant jamais nommé, le caractère burlesque de la fable, incarné notamment par le personnage d’Ali (joué par Aly Sobhy, comédien de rue) évite à la narration de sombrer dans un regard déceptif et pathétique porté sur l’Égypte populaire.Ali, la Chèvre & Ibrahim se montre à la fois joyeux et sarcastique, à l’image du très drôle premier plan : un long plan-séquence en caméra à l’épaule fixe un ours en peluche rose promené dans les rues du Caire sous les regards amusés des passants. Le plan a indéniablement une valeur documentaire – les passants sont des habitants du Caire –, mais c’est d’abord l’intervention du réalisateur, qui place délibérément un objet original dans la ville, qui attise les réactions des passants. La suite du film confirme le programme du plan initial : provoquer un nouveau regard de et sur la société égyptienne par une fable décalée. Regard qui ne manque pas d’irrévérence à l’égard des autorités nouvellement en place, emblèmes de la politique musclée du général Al-Sissi. Les policiers qui préfèrent déchiqueter l’ours en peluche à la recherche d’une drogue illusoire, sans prêter attention à la jeune prostituée enlevée sous leurs yeux, témoignent d’un gouvernement qui abuse de son pouvoir dans de vaines et vastes actions répressives. Face à cet abandon des classes populaires par la police, Ali et son ami Kamata doivent faire justice eux-mêmes : la révolution sourde encore dans ces jets de cocktails molotov et l’armure fantaisiste que bricole Ibrahim.
Les sons de la ville
Ali et Ibrahim forment les deux pôles du film. Si Ali représente sa bouffonnerie railleuse, Ibrahim incarne le désir de se fondre parmi la population. Comme le micro qu’Ibrahim tend depuis son appartement cairote pour écouter les bruits de la ville la nuit, Sherif El Bendary lance des coups de sonde dans la diversité sociale égyptienne.Autour de ce micro – variante sonore de la provocation visuelle de l’ours en peluche – se déploie un kaléidoscope d’images qui, prises dans le grand tourbillon du montage alterné, acquièrent une dimension poétique : travailleurs du métal, cuisinières, footballeurs tardifs s’entremêlent dans l’esprit d’Ibrahim lorsqu’il écoute avec recueillement les chuchotis nocturnes du Caire. Son ambition frôle le mysticisme : pour lui qui souffre d’acouphènes, comme le restant de sa famille, plonger dans la chaleur des bruits, dans le maelstrom urbain, c’est, comme L’Homme des foules décrit par Poe, abandonner sans crainte une identité cloisonnée et douloureuse pour se perdre avec délices dans le grand tout des masses.À travers la quête d’Ibrahim se joue l’enjeu démocratique d’Ali, la Chèvre & Ibrahim. Contre une police aveugle aux êtres et aux choses, qui ne recherchent dans la bigarrure du monde que ce qui les intéressent, le cinéaste propose de simplement plonger – tels, au sens propre comme au figuré, Ali et Ibrahim dans les eaux magiques – sans préjugés dans la variété du peuple égyptien. Variété réunie autour du personnage énigmatique de Nada, chèvre investie de désirs d’amour, d’amitié, de solidarité au sein des quartiers populaires. La politique du film se décline sous les visages de ses personnages : la bonne humeur d’Ali, le dialogue de Nada, l’écoute d’Ibrahim. Trois figures à partir desquelles recomposer le faire-ensemble de la société égyptienne.
Ali, la Chèvre & Ibrahim, de Sherif El-Bendary, 2017
Maxime