Les glorieux enfants de Te Tumu - 17

Publié le 12 septembre 2017 par Detoursdesmondes


Juillet 1769, l’Endeavour quitte Tahiti. Que ce soit Tupaia, Parkinson, Morrison qui ont dessiné l’incroyable costume de deuilleur ou encore Banks qui a participé physiquement à la cérémonie puisqu’il était dans le groupe de jeunes gens suivant le chef deuilleur qui portait un magnifique heva ou encore James Cook en simple spectateur ; tous gardent le souvenir de ce costume.
Ce n’est certainement pas l’envie qui leur manquait de rapporter une telle pièce en Angleterre mais il n’y eut rien à faire, pas moyen d’en acquérir ne serait-ce qu’un élément de cette extraordinaire parure !
C’est le peintre du bord, William Hodges qui va dessiner de nouveau une scène où apparaît le chef deuilleur près d’un toupapow. Et quatre ans après Parkinson, il insiste sur le côté spectaculaire du costume : pour preuve l’importance donnée à la coiffe dessinée telle un halo surnaturel.
Cook avait compris au cours du premier voyage, et tous les marins l’avaient également noté, que les Tahitiens avaient besoin de plumes rouges pour leurs rituels. Cette fois-ci lors de leur escale à Tonga, tous avaient acheté des plumes en quantité pensant avoir en main de bons atouts pour du troc.
Au retour du second voyage, Georg Forster note dans son journal qu’un nombre conséquent de heva complets, « pas moins que dix » furent achetés par différentes personnes du bord et rapportés en Angleterre.
Paul Turnbull ( « The chief mourner’s costume », 2009, in Discovering Cook’s Collections, M. Hetherington & H. Morphy (Ed.)), quant à lui, souligne que ce n’est pas seulement le commandement des navires qui s’est porté acquéreur de tels artefacts ; pour preuve le montant connu de la vente par un des marins d’un tel costume : pas moins de 25 guinées de retour en Angleterre, une fortune à l’époque !


Mais en dépit de l’intérêt des Tahitiens pour les plumes comment était-il devenu possible d’acquérir, semble-t- il, assez aisément ces costumes pourtant sacrés ? Turnbull avance l’hypothèse que lors du premier voyage de Cook, le culte d’Oro, le dieu de la guerre et de la fertilité, était bien vivace dans l’île mais que les mentalités allaient profondément changer dans les années à venir.
En ces temps anciens, les dieux pouvaient apparaître sous différentes formes et la plus importante figure était celle d’un oiseau, et spécialement celle de la grande frégate. Si le corps des dieux était recouvert de plumes, il fallait pour tenter de rendre ces derniers présents dans des objets, que ceux-ci comportent pour le moins, eux aussi des plumes, permettant peut-être une instanciation plus aisée de la divinité. Ainsi étaient confectionnés les to’o, ces bâtons entourés de plumes rouges et enroulés dans du sennit, dont la « consécration » donnaient lieu à de grandes cérémonies sur les marae des îles de la Société. Oro, en tant que dieu de la guerre exigeait des sacrifices humains alors que sa part dédiée à la fertilité comportait des manifestations et des danses à caractère plus sexuelles. Au début du XVIIIème siècle, bon nombre de réunions des prêtres d’Oro se déroulaient sur le grand marae de Taputapuatea à Ra’iatea. Celui-ci était situé à Opoa, au sud-est de l’île, devenu le lieu de résidence des rois et le site principal dédié au culte d’Oro.
Nous retrouvons là l’histoire de Tupaia puisqu’il était un grand prêtre dédié à Oro vivant à Ra’iatea.

Dans les années 1720, le culte d’Oro essaima vers Tahiti.
C’est justement en 1722 que circulaient dans les îles de la Société les trois navires de l’expédition de Roggeveen mandaté par la Compagnie Néerlandaise des Indes occidentales. Des vaisseaux qui ne passèrent pas inaperçus puisque l’un d’entre eux s’échoua sur les récifs des Tuamotu ! (1)
De plus, avec le culte d’Oro, se répandirent la violence et les conflits entre les iles. On sait que Tupaia avait fui Ra’iatea lorsque les guerriers de Bora Bora avaient envahi l’île et ravagé Taputapuatea.
La tradition orale rapporte que dans ces années là un tourbillon abattit le vieil arbre vénéré de l’enceinte de Taputapuatea. Ce tourbillon devait être plus qu’une métaphore de la venue de guerriers bien réels qui avaient profané le site sacré.
C’est ainsi que vers 1760, un des prêtres d’Opoa, Vaita, interpréta ces évènements par la prophétie suivante :

Les glorieux enfants de Te Tumu
Viendront et verront cette forêt à Taputapuatea
Leurs corps est différent,
notre corps est différent
Nous ne formons qu’une seule espèce
issu de Te Tumu
Et ils nous prendront cette terre
Les anciennes règles seront détruites
Et les oiseaux sacrés de la terre et de la mer
arriveront aussi ici,
viendront et se lamenteront
Sur ce que cet arbre coupé
a à nous apprendre.
Ils sont en train de venir
sur une pirogue sans balancier .
Rapporté par Driessen H.A.H, 1982.
Trad. française libre à partir de la traduction anglaise.
Te Tumu = Le dieu créateur, l’Origine de toute chose.

Et les « glorieux enfants » arrivèrent effectivement : John Byron traversa à bord du Dolphin les Tuamotu du Nord et c’est sur ce même navire que Samuel Wallis mouilla dans la baie de Matavaï en juin 1767, déjà à la recherche de la fameuse Terra Australis.
Deux ans plus tard, ce fut au tour de l’Endeavour de déposer l’ancre au même endroit. On comprend comment la prophétie de Vaita, près d’une demi siècle plus tôt ait pû être alors réactivée dans les esprits des Tahitiens... d’autant plus que pour les peuples des îles de la Société, la mer a toujours été et est toujours un lieu sacré, une sorte de grand marae.
Les Européens furent ainsi mêlés sans qu’ils le sachent aux guerres politiques qui se jouèrent dans ces années 1760. Wallis avait cru que Purea était la reine de Tahiti mais cette dernière au départ des Européens avait joué de ruse afin de pousser son fils unique sur ce qui aurait dû devenir le trône de Tahiti alors divisé, et ce avec l’appui du culte d’Oro qu’elle développa. Le chef Tutaha qui fut reçu par Cook en 1769 avait d’autres visées, souhaitant établir son neveu Teu comme chef principal de Tahiti.
Et dans ces circonstances, recevoir une hache de métal telle que celle que Cook détenait à bord de la Resolution, une copie d’une hache tahitienne que Wallis avait rapportée en Angleterre, était gage de protection et de pouvoir surnaturel que ces étrangers étaient à même de conférer.


Mais en août 1773, tout avait changé. Teu avait été tué, l’île n’avait connu que violences ces dernières années et les Tahitiens commençaient à penser qu’Oro était décidément un dieu bien capricieux, n’ayant permis que divisions et malheurs... et lorsque Cook revint en avril 1774, fallait-il encore entretenir ces cultes ? ...
Ne pouvait-on pas se séparer de quelques costumes pour le prix d’un bon paquet de précieuses plumes !
à suivre
Le titre est emprunté à celui d'un chapitre de l'ouvrage d'Anne Salmond, The trial of the cannibal dog ; emprunté lui même aux lignes de la prophétie de Vaita.
(1) Roggeveen avait atteint l’île de Pâques le 6 avril 1722, et mettant cap vers l’Ouest-Nord Ouest, il découvrit entre autres les Tuamotou, Bora Bora et Maupiti. Mais l’un de ses navires (l’Afrikaansche Galey) s’échoua sur des récifs des Tuamotu. Contraint de demander de l’aide à Java alors sous le contrôle de la Compagnie Néerlandaise des Indes orientales, Roggeveen vit ses navires saisis sous l’accusation de violation du monopole de la-dite compagnie, pourtant elle aussi hollandaise !
Photo 1 : A toupapow with a corpse on it, attended by the Chief Mourner in his habit of ceremony par W. Hodges. Gravure de W. Woollen.
Photo 2 : Dessin d'un costume de deuilleur par Sarah Stone, Leverian Museum.
Photo 3 : Marae de Taputapuatea, Raia'tea, photo © Pierre Lesage 2012.
Photo 4 : Détail d'un Sisi Fale de Tonga avec des plumes rouges © Pitt Rivers Museum 1886.1.1332