Dracula. Dans l’ombre du vampire

Par Balndorn

Le Dracula de Tod Browning et d’Universal fait face à un adversaire de poids : le célèbre Nosferatu de Murnau, chef-d’œuvre du cinéma expressionniste allemand sorti neuf ans plus tôt. Entre hommage, héritage et filiation, comment une production grand public se positionne-t-elle envers un film aussi radical ?
Une résurgence du jeu expressionniste
S’il y a bien quelque chose que Bela Lugosi a conservé de son illustre prédécesseur, Max Schreck, c’est bien le jeu d’acteur si particulier. Dans la veine du théâtre expressionniste, Lugosi parle peu, dramatise ses gestes, captive du regard : tel un pantin, il gesticule. Révélant ainsi, a contrario des autres acteurs à la gestuelle plus fluide et au parler plus simple, sa nature inhumaine.Pareil au vampire, ni mort ni vivant, le grand cinéma muet semble se prolonger dans le visage de Dracula/Lugosi. Comme Max Schreck avant lui, l’acteur roumain séduit par sa présence magnétique. Ce n’est ni par la voix, ni par un porte-parole que le vampire se fait obéir de Reinfield (Dwight Frye) et Mina (Helen Chandler) ; pour suivre les désirs de leur nouveau maître, ceux-ci doivent interpréter le masque si énigmatique qui lui sert de visage. C’est-à-dire se plier au difficile exercice de l’étude faciale, et donc s’y plonger, et donc y tomber.Le regard. Voilà ce qui fascine Tod Browning, réalisateur l’année suivante du culte Freaks, qui pose de manière plus critique la question de l’impossible vision. Toujours filmé en gros plan, le sourcil droit levé comme pour éliminer toute question superflue, le visage de Lugosi hypnotise. D’autant que le plan se répète, confirmant la figure hiératique du vampire, qui, d’ailleurs, n’apparaît presque jamais en mouvement : à chaque fois décadré, repoussé hors-champ, son lever rituel le montre aussitôt levé. Car le vampire n’appartient pas au monde du temps, à l’univers de l’entropie : inflexible aux évolutions, il vit dans une posture éternelle, plus proche de la statue que de l’humain, du masque que du visage. Plus proche de Méduse.
L’archaïsme et la norme
De nos jours, cette rigidité du jeu d’acteur nous semble complètement dépassée. Or, elle l’était probablement dès l’année de sa sortie. Car ce que Draculamet en scène, à la différence de Nosferatu, c’est l’intrusion d’un élément étranger, archaïque, dans la société américaine moderne. Alors que Murnau invitait le public à entrer dans un monde fantastique, reflet de ses propres peurs, Browning s’amuse à perturber le décor bourgeois de l’intrigue (la demeure des Harker à Londres) en y important un personnage exogène. Le jeu d’acteur hérité du cinéma muet expressionniste détonne parce qu’il prend à contrepied le jeu réaliste, psychologique, des autres acteurs. Ce principe esth-éthique, Browning le poursuivra avec plus de réussite dans Freaks ; mais pour l’heure, il met en place, à rebours de Murnau, une rhétorique de la monstration, où l’on désigne le monstre en tant que monstre, où l’on pose clairement les frontières entre lui et la norme, entre l’étranger et la société. Le vampire peut bien fasciner, il ne fait plus peur, car on le relègue en-dehors du champ social.Voilà aussi ce qui fait la limite de l’œuvre de Browning. Dracula n’y apparaît que comme une bête de foire, un monstre dont on s’amuse sans réellement avoir peur – préfiguration plaisante du bien plus subversif Freaks. Au contraire, Murnau ne rigolait pas de son Nosferatu. Ombres portées, toiles peintes, surimpressions : mise en scène et effets spéciaux concourraient à créer une ambiance macabre, où se matérialisaient les fantasmes réellement terrifiants d’une République de Weimar angoissée. Car la poéthique des ombres de Murnau stimule l’imagination, oblige à projeter son esprit dans les recoins enténébrés, à faire l’expérience des frontières de la raison ; tout le contraire d’un film où l’on montre, où l’on en rit, où l’on oublie. Dans la mesure où il suscite le désir du spectateur, Nosferatu possède une charge érotique beaucoup plus forte qu’un Dracula tout en surface. Tout en rendant hommage au maître allemand, Browning adoucit ses effets, arrange les angles, élime le bizarre : en un mot, le normaliseet l’adapte au grand spectacle hollywoodien.

Dracula, de Tod Browning, 1931
Maxime