[Critique] LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES

Par Onrembobine @OnRembobinefr

Partager la publication "[Critique] LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES"

Note:

Origine : France/Belgique
Réalisateurs : Hélène Cattet, Bruno Forzani
Distribution : Elina Löwensohn, Stéphane Ferrera, Bernie Bonvoisin, Marc Barbé, Hervé Sogne, Pierre Nisse, Marine Sainsily, Dorilya Calmel, Dominique Troyes…
Genre : Thriller/Action/Drame/Adaptation
Date de sortie : 18 octobre 2017

Le Pitch :
Luce, un artiste en panne d’inspiration, héberge dans son pied-à-terre des truands qui viennent de braquer 250 kilos d’or. La tranquillité dans ce coin reculé au bord de la Méditerranée va être vite troublée par l’arrivée impromptue d’une femme. Lorsque deux flics qui enquêtent sur le braquage débarquent, la situation va très vite déraper…

La Critique de Laissez bronzer les cadavres :

Le couple de cinéastes Hélène Cattet et Bruno Forzani s’est fait un nom dès son premier long-métrage, Amer, après avoir œuvré dans le court-métrage. Pour son troisième film, le duo a choisi d’adapter le premier roman de Jean-Patrick Manchette (co-écrit avec Jean-Pierre Bastid), Laissez bronzer les cadavres. Très marqué à l’extrême-gauche, voire limite anarchiste, Manchette a travaillé pour le cinéma. On se souvient notamment de certaines adaptations comme La Guerre des Polices, Légitime Violence ou La Crime. De son côté, Bastid a réalisé plusieurs films polémiques (dont Massacre pour une Orgie en 1966, totalement interdit par la censure), et co-signé le scénario de Dupont Lajoie. Avec une telle somme de personnalités, Laissez bronzer les cadavres n’aurait pas pu être autrement que ce qu’il est : étrange, fascinant, parfois borderline. Le genre qui ne peut pas plaire à tout le monde, à l’instar des autres films du duo de réalisateurs.

Lady in gold

Héritier de la tradition des polars des années 70, Laissez bronzer des cadavres ne déroge pas à la règle qui veut qu’un film de braquage à l’ancienne, c’est notamment un défilé de trognes marquées. Des personnages peu travaillés au niveau de la profondeur (mais au fond, ce n’est pas ce qu’on recherche). Ainsi, faute de scénario étoffé, les acteurs livrent une partition dans la lignée des canons du cinéma d’exploitation d’antan. On retrouve notamment une artiste plasticienne flippante (Elina Löwensohn, impeccable), habituée des happenings sauvages et des performances parfois trash durant lesquelles elle se retrouve couverte d’or (ici, le symbolisme autour de l’or ne connaît absolument aucune limites et peu aller dans le trash). Elle fait presque office de cheffe de clan, animée par une haine envers les forces de l’ordre. À ses côtés, son amant et avocat (Marc Barbé), un homme aux fréquentations douteuses, des truands armés jusqu’aux dents qui viennent de braquer un fourgon blindé, et un écrivain oisif rejoint par sa femme. Face à eux, deux flics, dont un très déterminé. Bernie Bonvoisin, connu avec le groupe Trust puis comme réalisateur des Démons de Jésus, se montre bon quand il s’agit de jouer les gueules burinées. Même chose pour Stéphane Ferrara (La Mentale, Alexandre) dans le rôle du truand en chef, ou Hervé Sogne, qui, avec ses yeux d’un bleu perçant et son visage fermé, campe un flic prêt à tout pour se sortir du traquenard. Mais là où le film se détache, c’est de l’autre côté de la caméra.

Cadavres amers

Hélène Cattet et Bruno Forzani ont font une entrée remarquée dès leur premier long-métrage considéré comme « un des meilleurs films de 2010 » par un certain Quentin Tarantino. Dès leurs débuts, ils ont pris plaisir à exploser les codes narratifs du cinéma. Amer mêle la peur et le désir en réduisant au maximum les dialogues. Laissez bronzer les cadavres, quant à lui, joue avec la chronologie et multiplie les points de vue. Au fil de l’histoire, on comprend vite que l’on n’aura pas un récit linéaire, mais une action éclatée, répétée sous plusieurs angles. L’œuvre des deux cinéastes trouve son influence dans le cinéma d’exploitation transalpin, en particulier, le giallo, dont il reprend plusieurs éléments. À chaque fois, l’esthétique est travaillée dans chaque plan, avec des jeux sur les couleurs, qui vont du kaléidoscope à des teintes de bleu exagérées dans les séquences nocturnes ou des jeux sur les ombres et le jaune dans les séquences de flashback. Le générique annonce d’ailleurs déjà le côté psychédélique de l’entreprise.
Situé dans une époque qu’on suppose contemporaine, Laissez bronzer les cadavres cultive une imagerie vintage dans les costumes, les looks ou encore les véhicules utilisés. Entre les polars violents de Sam Pekinpah, les westerns de Sergio Leone , le cinéma d’Argento et Bava, c’est encore une fois un cri d’amour sincère à tout un pan du septième-art, loin des modèles habituels ressassés par les cinéastes hexagonaux dont il s’agit. Un film loin d’être fédérateur, car Cantet et Forzani sont avant tout des chantres d’un cinéma expérimental. Ceux qui ont aimé des délires transgressifs et singulièrement barrés comme le Dobermann de Kounen, le Sitcom d’Ozon pourront accrocher au délire, mais beaucoup passeront à côté, de même que ceux qui n’ont n’y adhéré à la démarche particulière d’Amer et de L’Étrange couleur des larmes de ton corps n’apprécieront pas plus cette adaptation de Manchette et Bastid.
La façon de filmer, le culte du hors-champs, le fait de montrer ce qui devrait être suggéré et suggérer ce qui devrait être montré (les plans pendant les fusillades peuvent en dérouter plus d’un), la multiplication des symbolismes et des images allégoriques peuvent décontenancer. Mais si on se prend au jeu, on se laisse happer par un cinéma sensoriel et hypnotique et on tombe sous le charme envoûtant de cet étrange maelström. Laissez bronzer les cadavres n’est pas qu’un film, mais une œuvre d’art qui bouscule les certitudes, casse les conventions et fait réfléchir à que peut être une création alternative. À une heure où, à de rares exceptions, le cinéma français s’enfonce dans un marasme créatif, il est salutaire de voir d’irréductibles créateurs expérimenter, essayer des choses nouvelles.

En Bref…
Laissez bronzer les cadavres ne se pas laisse aborder facilement. Pas très accessible, le film n’en est pas moins sincère, dépourvu de tout cynisme. Navigant entre certains codes du giallo italien (même s’il n’appartient pas au genre, contrairement aux films précédents de Cattet et Forzani), western contemporain et polar des années 70, c’est un « je t’aime » adressé au cinéma d’exploitation de cinéma de quartier et à ceux qui partagent cette passion. Sublimé par une très belle affiche (une des marques de fabrique des deux réalisateurs) et une magnifique photo, cet affrontement violent, borderline et furieusement décalé de gueules patibulaires est une expérience à part qui va soit laisser indifférent soit marquer durablement.

@ Nicolas Cambon

   Crédits photos : Shellac