(Anthologie permanente) Gertrud Kolmar, traductions inédites de Jean-René Lassalle

Par Florence Trocmé

Hommage à Gertrud Kolmar, grande poète juive allemande qui mourut à Auschwitz et dont les livres furent détruits par les nazis, provoquant sa disparition du monde littéraire, suivie d’une redécouverte tardive. Elle était une cousine du philosophe Walter Benjamin qui l’aida à publier „Blason de Zinna“ mais elle n’a pas besoin de ce prestigieus parrainage pour imposer sa poésie. Tragiquement, en juive assimilée, elle écrivit un étonnant cycle de poèmes inspirés par les blasons prussiens qui aurait pu passer pour nationaliste dans les années 30, mais qui fut inspiré par des vignettes publicitaires dans les paquets de café Hag, et qui, malgré cette origine dans le ludisme d’un quotidien encore anodin et d’une héraldique aux figures et couleurs symboliques productrice d‘une contrainte littéraire imagée, se déploie en poèmes d‘un lyrisme dense inspiré par le haut-romantisme corrigé par des accents expressionistes, et prolongé par une polysémie originale. Le blason de Zinna évoque le cycle éternel de naissance-création-mort pour : la nature, la mère (qui se souvient d’un avortement) et la poète. Nelly Sachs, prix Nobel après la guerre, salua la qualité visionnaire de la poésie de Gertrud Kolmar.
En français plusieurs livres de Gertrud Kolmar sont parus (tous bilingues) dont les poèmes de Mondes (traduit par Jacques Lajarrige), Quand je l’aurai tout bu (traduit par Fernand Cambon) et l’inhabituel Robespierre (traduit par Sybille Müller).
Blason de Zinna

Dans le bleu une figure de femme vêtue d’or qui tient
du raisin dans la main droite et une
pomme dans la gauche

O cœur, ô fruit, ô temps, ô volonté !
Comme vous avez agréablement mûri.
Comme la main du calme été
Vous a caressés d’un éclat de couleur solaire,
Comme vous semblez doux sous la membrane jaune
Et scintillez brûlant d‘un rouge florissant
Puis avancez parés au repas éternel
Car vous êtes vous-mêmes aliments et morts.
Justement c’est la raison pour laquelle vous luisiez :
Votre souffle et rayonnement incarnés
En votre sein protégeant un mince noyau
Qui se blottit en vous brun chatoyant.
La joue, claire des larmes de la pluie,
Vous l’éleviez souriant à la lumière
Et écoutiez gaiement la fermentation des sèves
Qui en vous parla sucrée chantante.
Bonheur pour tout ce qui ne tomba pas véreux
Avant même la saisie et incise du cueilleur,
Qui ne dessécha pas en des griffes de feu
Ni glissa pourri dans une moiteur visqueuse,
Ce que, dédaigné par la main qui récolte,
Un vent dépose sur chaque motte
Quand celle-là sema, moissonna,
Et toujours fut mère et enfant.
Ce qui arpège en cœur tendu de cordes rouges,
S‘embrase au front doré de la pomme,
Laboure au long des latitudes de l’année
La journée de travail de cerveau et charrue,
Cela repose las un jour dans la terre méditante,
Non éveillé par la tempête de neige hivernale,
Et rêve une unique coulée silencieuse et blanche
Qui tendrement recouvre ses traces.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle.
Wappen von Zinna

In Blau eine goldgewandete Frauengestalt, die in
der rechten Hand eine Traube trägt und einen
Apfel in der linken
.
O Herz! O Frucht! O Zeit! O Wille!
Wie lieblich seid ihr hergereift!
Wie hat euch Hand der Sommerstille
Mit sonngemaltem Glanz gestreift,
Wie scheint ihr sanft mit gelber Schale
Und flimmert heiß mit blühndem Rot
Und geht geschmückt zum ew'gen Mahle,
Da selbst ihr Speise seid und tot.
Das aber ist, wofür ihr glühtet,
Ihr Hauch und Strahl euch angeschmiegt
Und tief den kleinen Kern behütet,
Der braun und blinkend in euch liegt.
Die Wange, klar von Regenzähren,
Hobt lächelnd ihr dem Lichte nach
Und lauschtet froh der Säfte Gären,
Das süß und singend in euch sprach.
Wohl allem, was nicht siech gefallen,
Schon vor des Pflückers Griff und Schnitt,
Was nicht verdorrt aus Feuerkrallen,
Verfault aus schleim'ger Feuchte glitt,
Was, wenn es Erntehand verschmähte,
Zu jener Scholle legt ein Wind,
Die selber säte, selber mähte
Und immer Mutter war und Kind.
Was singt wie Herz mit roten Saiten,
Erglüht wie Apfels goldne Stirn
Und aufwirft über Jahresbreiten
Den Arbeitstag von Pflug und Hirn,
Das ruht einst müd' im Erdensinnen,
Vom Winterschneesturm ungeweckt,
Und träumt nur weißes, leises Rinnen,
Das liebend seine Spuren deckt.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934.
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Blason de Schloppe

Sur fond noir une couronne dorée, sous
la couronne trois étoiles d’argent et sous les
 étoiles une faucille de lune argentée

Dans le feuillage noir croissent les astres.
Quand enfin ils pourrissent le ciel s’effondre.
Alors la lune fond sous les poires et les coings,
Dilue son vin pâle dans la rosée matinale.
Sur les champs arides poussent encore des démons.
Qui pourchassent les morts, chevauchant le vent de nuit,
Tandis que d’autres pêchent aux marais leurs couronnes
Dégoulinantes de denses glaires et limaces.
La lézarde pleure. De ses yeux d’enfant
Goutte vert-dorée une luisante émeraude
Éclatant dans la mousse en fine secousse frissonnante
Sur les cheveux roux-sorcière d’une jeune fille :
Elle est couchée parmi les bêtes. Offre ses frêles mains
Au bleu loup-garou qui les lèche chiennement,
Et sourit à peine quand ses reins blancs
Sont couverts d’une sombre bure par le moine-vautour.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle.

Wappen von Schloppe

Auf schwarzem Grund eine goldene Krone, unter
der Krone drei silberne Sterne und unter den
Sternen ein silberner Sichelmond.

In schwarzem Laube schwellen die Gestirne.
Erst wenn sie faulen, stürzt der Himmel ein.
Dann schmilzt der Mond vor Quittenfrucht und Birne
Und mischt dem Frühtau seinen blassen Wein.
Auf öden Feldern wachsen noch Dämonen.
Die Tote jagen, reiten nachts den Wind,
Und andre ziehn aus Sümpfen ihre Kronen,
Die triefend schwer von Schleim und Schnecken sind.
Die Echse weint. Aus ihren Kinderblicken
Tropft goldengrün ein glänzender Smaragd,
Zersprüht im Moos mit zaghaft feinem Ticken
Am roten Hexenhaar der jungen Magd:
Sie liegt bei Tieren. Läßt die schmalen Hände
Dem blauen Werwolf, der sie hündisch leckt,
Und lächelt sanft, wenn ihre bleiche Lende
Der Geiermönch mit dunkler Kutte deckt.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934.
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Blason de Beckhum
Dans le rouge trois rivières d‘argent coulant à l’oblique

Allongée je dormais,
Cuite dans une pâte moite de terre ourse,
Profondément, si bien.
Des rubans de racines ornementaient ma nuque.
Allongée je songeais.
À ma bouche s’effritait la croûte brune.
Arriva un homme.
Il entoura ma pierre de lianes d’aristoloche.
L’aristoloche à siphons
Je la regardais depuis des paupières scellées.
Elle appelait vers moi
Agitant feuille douce : je ne pouvais répondre.
Je gisais dans le pain,
Et ceux qu’il nourrissait vinrent pour me manger ;
Car j’étais morte,
Cela m’apparut, longtemps je l’avais oublié.
Ma paire d’yeux :
Deux moignons de bougies consumées friables.
Ma souple chevelure :
Mixture de boue et fouillis de plantes marécageuses.
Lumière du langage :
La souris fouisseuse place son nid dans ma gorge.
Je ne la dérange pas. -
Une coulée blanche scintille depuis mon âme,
Elle plonge se ruant
Pour arroser la fleur verte de la tombe
Et se divise en trois
Pour irriguer de grands royaumes rouges.
La triple rivière s’enfonce.
Je suinte laminée chuchotante, disparaissant.
Mes restes sont bus
par une merlette et par l’aristoloche.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle.
Wappen von Beckum

In Rot drei silberne schrägfließende Ströme.
Ich lag und schlief,
In bärmefeuchten Erdteig eingebacken,
So gut und tief.
Und Wurzelschnüre schmückten meinen Nacken.
Ich lag und sann.
Mir bröckelte am Mund die braune Rinde.
Es schritt ein Mann
Und zog um meinen Stein die Pfeifenwinde.
Die Winde hier,
Ich sah sie dort in zugeklebten Lidern.
Sie rief nach mir
Mit leisem Blatt: ich konnte nichts erwidern.
Ich lag im Brot,
Und die es nährte, kamen, mich zu essen;
Denn ich war tot.
Das fiel mir ein; ich hatt' es längst vergessen.
Mein Augenpaar:
Gleich mürben, abgebrannten Kerzenstümpfen.
Mein weiches Haar:
Gemeng von Schlamm und Pflanzenwust in Sümpfen.
Der Sprache Licht:
Die Wühlmaus trägt ihr Nest in meine Kehle.
Ich stör' sie nicht. –
Ein weißer Strom gleißt auf von meiner Seele.
Er stürzt und eilt,
Des Grabes grüne Blume zu begießen
Und dreigeteilt
In große rote Reiche einzufließen.
Der Dreistrom sinkt.
Ich sickre flach und flüstre, da ich schwinde.
Mein Letztes trinkt
Ein Amselweibchen und die Pfeifenwinde.
Source : Gertrud Kolmar : Preußische Wappen, Berlin 1934.
Le texte allemand des poèmes héraldiques de Gertrud Kolmar avec chaque blason reproduit en couleurs, sur un site consacré aux auteurs dont les livres furent brûlés par les nazis
Gertrud Kolmar dans Poezibao :
bio-bibliographie,, extrait 1, ext. 2, "Quand je l'aurai tout bu (Poésies 1927-1932)", par René Noël, (Note de lecture) Gertrud Kolmar, "Robespierre", par Véronique Pittolo