Mais qu’en est-il de la mère que le cheminement de ses jumeaux entre utérus, entrailles et organes divers ne semble pas trop perturber ? Elle se nomme Rose. Pas Rrose Sélavy, mais Rose Keller. Il s’agit de cette jeune femme que Sade aborda le 3 avril 1768, le jour de Pâques, place des Victoires, puis qu’il conduisit à Arcueil où, après l’avoir fustigée, il entailla son dos avec un canif, avant de couler sur ses plaies un onguent de son invention. La belle n’a jamais mentionné de rapport sexuel, mais saurons-nous un jour la vérité sur ce point ? En tout cas, la progression des deux fœtus jumeaux au travers du corps maternel provoque toutes sortes de rencontres plus ébouriffantes les unes que les autres. Dante, Casanova, Diderot, Baudelaire, Joyce bien sûr, Faulkner ou Picasso, mais aussi Thomas d’Aquin, maître Eckart et Pascal. Et cela occasionne des formules savoureuses: « Ma Matisse et papa coud », « Une femme a un conin et parfois de Kooning ». Roussel, Brisset et même Verheggen sont du voyage. Dans ce livre la bibliothèque est en feu, l’érudition copule avec le comique le plus débridé. Mme de Maintenon devise avec Emma Bovary, les noms et les mots dansent la gigue. Confession de l’auteur: « Je commence, comme Stendhal et Freud, à préférer le plaisir de l’écriture à celui de la lecture. »
Puis brusquement, tandis que le transit des jumeaux s’accélère dans la veine cave de la parturiente, la course folle devient celle d’une rame de métro fonçant dans le sous-sol parisien. Se trouve là toute une compagnie de joyeux fêtards parmi lesquels le célèbre abbé de Choisy qui aimait à s’habiller en femme et se faisait appeler Madame de Sancy, qui accompagnera désormais les jumeaux jusqu’au terme. S’organise alors une partouze à laquelle participent Pascal, Racine, Furetière, jusqu’à Verlaine. À la station Montparnasse, ce sont toutes les pensionnaires d’un bordel qui entrent en scène. Elles entourent gaiement Rose bientôt mère. « Une immense batterie de plumes se répand sur toute la ligne: hirondelle, rossignol, fauvette, huppe, perdrix… » Puis c’est enfin la délivrance. Comilédie. Comme il est dit.
Jacques Cauda qui est peintre et photographe tout autant qu’écrivain, a réalisé les dessins et les collages qui scandent son roman et qui, contrairement à l’image du linge parant Buffon en train d’écrire, ne sont pas là pour soutenir l’inattention.
Jean-Claude Hauc
Comilédie, de Jacques Cauda Éditions Tinbad, 176 pages, 20 euros.