Le monde est fait de réseaux de baisers, pas de pierres

Publié le 14 avril 2018 par Eric Acouphene
"Nous, les êtres humains, nous vivons d'émotions et de pensées. Nous les échangeons lorsque nous sommes dans le même lieu et le même temps, en nous parlant, en nous regardant dans les yeux, en effleurant nos peaux. Nous nous nourrissons de ce réseau de rencontres et d'échanges, ou plutôt, nous sommes ce réseau de rencontres et d'échanges. Mais en réalité, nous n'avons pas besoin de nous trouver dans le même temps et le même lieu pour avoir ces échanges. Les pensées et les émotions qui nous lient les uns aux autres traversent sans difficulté les mers et les décennies, parfois les siècles. Déposées sur de minces feuilles de papier, ou virevoltant entre les connexions d'un ordinateur. Nous faisons partie d'un réseau qui va bien au-delà des quelques jours de notre vie, quelques mètres carrés où nous portons nos pas. Ce livre aussi est un fil de la trame... " Carlo Rovelli, L'ordre du temps, Flammarion, 2018
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"On peut penser le monde comme constitué de choses. D'entités. De quelque chose qui est. Qui demeure. Ou bien on peut penser le monde comme constitué d'événements. D'occurrences. De processus. De quelque chose qui se produit. Qui ne dure pas, qui se transforme continuellement. Qui ne persiste pas dans le temps. La destruction de la notion de temps par la physique fondamentale implique l'écroulement de la première de ces deux conceptions, non de la seconde. C'est la réalisation de l'omniprésence de l'impermanence, et non de l'immuabilité dans un temps immobile. Penser le monde comme un ensemble d'événements, de processus, est le mode qui nous permet de mieux le saisir, le comprendre, le décrire. C'est l'unique mode compatible avec la relativité. Le monde n'est pas un ensemble de choses, c'est un ensemble d'événements. La différence entre les choses et les événements, c'est que les choses perdurent dans le temps. Les événements ont une durée limitée. Le prototype d'une chose est une pierre : nous pouvons nous demander où elle sera demain. Tandis qu'un baiser et un événement. Se demander où se trouvera le baiser demain n'a pas de sens. Le monde est fait de réseaux de baisers, pas de pierres."
Carlo Rovelli, L'ordre du temps, Flammarion 2018 Carlo Rovelli est physicien et un des chefs de file de la gravité quantique à boucles
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