(Anthologie permanente) Guillaume Deloire, "Le Graillon"

Par Florence Trocmé

Matthieu Gosztola a proposé à Poezibao une note de lecture et un important extrait du livre de Guillaume Deloire, Le Graillon, récemment paru aux éditions Les Vanneaux.
la Fiat 126 pétaradante
Je traverse la zone industrielle de la ville qui m’emploie
une main ballante par la fenêtre ouverte
l’autre au volant
de la Fiat 126 pétaradante
qui fait se retourner sur moi
le peu de gens que je croise
sur la plage arrière
rien d’excitant pour le scélérat
juste de la poésie
empruntée à la bibliothèque
et à la place du mort
l’appareil photo prêt à l’emploi
je traque
l’esthétique des camions-pizza
je traque
les vestiges et les fantômes
et sur les murs de salpêtre
des derniers restos ouvriers de l’avenue Louis Roche
les couchers de soleil géants
(mars 2011)
bleu de Chine
J’ai mis mon bleu de Chine
mais j’ai pas des mains de manuel
des mains d’employé de bureau ils doivent se dire
ballon de rouge
je me sens bien ici
on voit l’ancienne usine en face
je pense à mes grands-parents
à mes racines
sur la nappe en papier gaufré
je trace des lignes sans réfléchir
je ne sais pas de quel morceau de la bête il s’agit
mais le steak est au poil
les hommes ont leurs habitudes ici
leurs tables
pas les femmes
d’ailleurs il n’y en a pas
à part la serveuse
et sa tache de vin sur la moitié droite du visage
(mars 2011)
trois ans plus tard
Café Europa
existe encore
c’est là que je prends mon repas
trois années se sont écoulées et j’y reviens seulement
la serveuse n’a pas changé
toujours cette tache de vin sur le visage
parmi les plats du jour
j’ai choisi le foie de génisse
cuisson rosée sur ses conseils
je viens rarement dans les parages
pourtant je m’y sens bien
il a fallu que ma vieille Fiat ne passe pas le contrôle technique et que je la confie à Fathi, un mécano qui officie rue de l’Industrie, près de la fourrière et de Brunoto, pour qu’il me la remette en état et que, ainsi motorisé, je m’autorise à venir ici à nouveau
j’ignore toujours si c’est une usine en face
cette carcasse énorme
squelette de dinosaure
a-t-il fallu que tous mes grands-parents soient ouvriers
pour que j’apprécie autant être ici
cette semaine
j’aurais pu nous hisser
ma famille et moi
un cran au-dessus sur l’échelle sociale
(bien qu’à un salaire plus bas)
et devenir fonctionnaire territorial
mais j’ai échoué à l’entretien
ils m’ont trouvé trop lyrique
et j’ai pas su répondre l’obéissance
quand ils m’ont demandé de leur dire
la principale obligation du fonctionnaire
en attendant je savoure
mon plat et ce moment
le chef cherche dans la salle
celui qui a goûté son foie
de fait c’est moi
il est heureux d’en parler
m’assure qu’il est frais
débarqué de Rungis
et qu’il en a converti
des qui n’aimaient pas ça
j’ai salué la touche d’ail et de persil
puis il m’a parlé des usines qui alentour avaient fermé
qu’ici auparavant le midi ça affluait
(10.10.14 - Café Europa)
les types étaient soudés
Le coucher de soleil avec les palmiers
sur le mur qui me fait face
les fraises en gros plan
sur la serviette en papier
le carrelage d’un autre âge
le reflet de mon visage
se confondant dans celui de l’ouvrier
qui boit sa 1664
de l’autre côté de la porte vitrée
qui nous sépare
la conversation des types au comptoir
déjà est un voyage
elle rappelle que cette ville a un port
bâbord on mange le couscous royal
tribord des tripes (le chef est venu me prévenir que demain il y en aura)
on boit du vin des deux côtés du bar
le couple de gérants est kabyle
le ciel se gâte
la lumière change
au comptoir ils parlent d’une époque révolue
où il était question de soudure humaine
comparé à maintenant
les types étaient soudés disent-ils
avenue Louis Roche
les camions passent
comme des essuie-glaces
parfois
une petite grappe d’hommes marche, mais vers où ?
(13.10.14 – Café Europa)
elle me parle de ma voiture garée devant
La maîtresse de maison
essuie ses lunettes devenues grasses
à force de la voir
j’oublie la tache sur son visage
j’y vois la grâce
elle me parle de ma voiture garée devant
qu’elle croyait sans permis
un type lui dit que si d’aventure
il se retrouve à nouveau à attendre en vain un ami
il ne poireautera plus comme un con
parce qu’il n’aime pas les temps morts
demi après demi clope après clope il prouve qu’il est en vie
(13.10.14 – Café Europa)
je suis revenu pour les tripes
Je suis revenu
pour les tripes à la provençale
aujourd’hui c’est silence
personne ne parle
tout le monde a l’air d’attendre
tout le monde regarde
dehors le soleil darde
il inonde la salle
les entrepôts calcinés
sont notre cathédrale
deux types portent des t-shirts rouges
à l’effigie de l’enseigne
pour laquelle ils travaillent
deux autres déjeunent au comptoir
d’un sandwich merguez harissa
personne n’en parle
tout le monde regarde
la carte propose des vins arabes
le chef demande si j’ai aimé ses tripes
et me ramène du rab
(14.10.14 – Café Europa)
un passé s’imagine
Avenue Louis Roche
un passé s’imagine
des hommes usés dans des usines
bœuf bourguignon coquillettes
je commence à tisser une relation avec le chef
on parle de sa cuisine
évidemment qu’il a mis du vin dans sa sauce
du Côte du Rhône
malgré son accent à couper au couteau
je crois comprendre quand il me parle
de l’Allemagne où il a travaillé
ça fait bientôt trente ans qu’il est là
affairé à ces fourneaux
il n’a pas voulu que je le prenne en photo
mais Dieu que son bœuf est bon
(17.10.14 – Café Europa)
le patron m’a dit chef
Aujourd’hui vendredi on est nombreux
le type qui boit demi sur demi
ne fait pas les choses à moitié
on commence à m’identifier
pour la première fois le patron m’a dit chef
lorsque je suis rentré
un rayon de soleil
fait d’un verre de bière
une féérie de noël
le liquide jaune n’en finit pas de scintiller
je remarque que le papier peint au coucher de soleil est dédoublé
par le mur opposé et son large miroir
que le serveur regarde régulièrement
pour observer ses clients
plutôt que de les regarder directement
(17.10.14 – Café Europa)
un Tupperware rempli de gousses d’ail
Plutôt que de parler
l’homme au verre de 16
jamais vide préfère
ne pas parler
et pour autant il communique
quand même avec son visage impassible
un autre homme
au vêtement de travail blanc
s’adonne à un drôle de rituel
après s’être servi une assiette de crudités
il s’assied
toujours à la même table
et sort de ses poches
un couteau
un petit rond en bois en guise de billot
et un Tupperware rempli de gousses d’ail
qu’il hache menu
avant d’en recouvrir
son assiette abondante
(17.10.14 – Café Europa)
les derniers ouvriers
L’avenue Louis Roche échappe encore
aux nouveaux plans urbanistiques
et dans le peu d’immeubles qu’il reste
très peu de gens habitent
l’avenue Louis Roche est longue
comme un jour sans pain
elle mène à l’Île des Vannes
par le Pont de Saint-Ouen
mais avant de franchir la Seine
on croise la semoulerie Panzani
et avant cela trône la Gondole,
l’ancienne chapelle Sainte-Jeanne-d’Arc
transformée en débit de boisson
et avant cela deux-trois restaurants ouvriers
où déjeunent encore
les derniers ouvriers
j’ai emmené Élise avec moi
Aujourd’hui j’ai emmené Élise avec moi
nous sommes dans l’arrière salle
près du crudités bar
steak frites
Élise les trouve sucrées les frites
elle a bu deux Orangina
je doute qu’elle soit autant émue que moi par l’endroit
(20.10.14 – Café Europa)
Villa Médicis
J’ai garé mon pot de yaourt devant l’entrepôt immense, j’ai marché, je me suis rapproché du bâtiment, je l’ai photographié, avec le tapis de feuilles mortes en premier plan. J’ai hésité mais j’ai changé d’établissement pour jouer le jeu de l’avenue et voir comment c’est ailleurs. La pizzeria Valentino était bondée, j’ai même reconnu le serveur que j’avais déjà vu dans une autre pizzeria plus centrale de la ville, une sorte d’italo-maghrébin gay le serveur, pas forcément commode mais aux gestes agiles. Je n’ai pas voulu rentrer, j’ai tracé mon chemin, j’ai remonté l’avenue jusqu’Au père tout va bien. J’aurais voulu manger près d’une fenêtre à côté du bar, mais la table était déjà réservée, on m’a placé dans l’arrière-salle. Aussitôt un autre standing qu’au Café Europa : des menus dignes de ce nom, des chaises au dossier rembourré, plus de personnel et moins d’ouvriers, plus de gens habillés comme toi, plus de tables, plus de couverts. À scruter toutes choses et à le consigner dans mon carnet, je me sens plus comme un inspecteur du guide Michelin que comme un homme de poésie, j’ai l’air suspect ici. Plus une ambiance comme dans les films de Claude Sautet. J’ai pris le plat du jour, de la viande rouge, ce projet d’écriture me réconcilie avec la viande, les abats et tout ça. Je m’efface dans le brouhaha, je me ressers un verre, la porte qui indique l’hôtel me fait rêver : qui peut bien y dormir ? Si ma vie je pouvais complètement la choisir, j’élierais ici ma Villa Médicis, je serais un artiste en résidence Au père tout va bien, si on me cherche demandez la chambre de l’écrivain, il descend déjeuner et dîner systématiquement, l’après-midi, on peut le voir errer près des hangars et des usines à la recherche de quelque vérité, je ne sais pas trop, il pourra mieux vous le dire.
(21.10.14 – Au père tout va bien)
les photos murales rendent les couchers de soleil éternels
Les photos murales géantes rendent les couchers de soleil éternels
les criques les rochers le sable aussi vrais semble-t-il que le zinc sur le bar
resté en l’état depuis un bail
le monsieur bègue s’en va, bye
et les autres attendent leur entrecôte
les gens baillent
les gens salivent les gens sifflent des gencives les gens savent
qu’un ticket restaurant ne leur suffira pas
pour étancher leur soif
les choses ont changées
mais pas eux
un papier peint est-ce
un cache misère
un cache-misère est-ce
un bonheur gardé secret
un bonheur gardé secret
comment se mérite-t-il ?
(21.10.14 – Chez moi)
[Choix de Matthieu Gosztola], en lien avec cette note de lecture

Guillaume Deloire, Le Graillon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2018. 17€.