Orwell : néoparler et télécran

Publié le 19 juillet 2018 par Les Lettres Françaises

1984 : un roman si célèbre que, même sans l’avoir l’a jamais lu (ce qui était mon cas), on a l’impression de le connaître. Qui n’a pas entendu parler de « Big Brother » (à qui la première traductrice, Amélie Audiberti, avait eu l’idée géniale de laisser son nom anglais, et de ne pas l’appeler « Grand Frère », comme dans la plupart des traductions européennes) ? « Big Brother », qui inspira un grand morceau à David Bowie (sur Diamond Dogs, qui, à l’origine, devait être un opéra-rock adapté d’Orwell), tout le monde le sait, c’est le maître (réel ? imaginaire ?) du monde terrifiant imaginé par Orwell en 1949. Et l’année 1984 est devenue si mythique que, restons un instant dans le rock, Paul McCartney composa (en 1973) une chanson superbe intitulée… 1985 !

Une nouvelle traduction du roman d’Orwell paraît aujourd’hui (je n’ai pas lu la précédente, mais la traduction moderne est très correcte, hormis l’utilisation de deux mots inusités en 1949 : le « ressenti », et la « pénibilité ») : l’occasion ou jamais, pour moi, de découvrir enfin l’oeuvre d’Orwell, comme une nouveauté, et de confronter le livre à l’idée que je m’en faisais jusque-là.

Qu’en dire ? 1984 est sûrement un grand livre, mais ce n’est pas un grand roman. Orwell, en 1949, même s’il situe son livre en 1984, n’invente, sur le plan politique, pas grand-chose. Dans sa vision du totalitarisme, il renvoie dos à dos le nazisme et le communisme stalinien, et ne fait que décrire leurs mécanismes, déjà connus. Sa vision d’un monde divisé en trois blocs (Amérique et ses satellites, URSS et ses satellites, Chine) est à peu près ce qu’il était au temps de la Guerre Froide : il décrit, en les poussant à l’extrême, des phénomènes que lui-même avait pu constater.

Là où il est le plus intéressant, et véritablement visionnaire, c’est dans sa vision d’une pensée unique, générée par un vocabulaire volontairement réduit. Le « néoparler », qu’il invente, est l’arme la plus puissante du totalitarisme : en supprimant des mots, on supprime jusqu’au souvenir du passé, et en se contentant de combiner, à l’aide de préfixes, des formes résolument simples, c’est toute la pensée qui se trouve appauvrie, puis empêchée. « Tout mot pouvait être mis à la forme négative par l’adjonction du préfixe in- ou renforcé par double– ou encore, si l’on voulait insister, doubleplus- ; ainsi, infroid signifiait ‘chaud’, double froid ‘ très froid’ et doubleplus froid ‘extrêmement froid’ ».

Le monde d’aujourd’hui, où règnent un anglais abâtardi, où le vocabulaire, pour certains, se réduit au langage des « tweets » et des « SMS », a rejoint le monde imaginé par Orwell qui, le premier, a compris que l’arme la plus forte du totalitarisme, la « pensée unique » (ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation », le modèle américain reproduit sur toute la planète), passe avant tout par une raréfaction du langage.

Il se montre prémonitoire aussi avec son « Télécran », qui, dans chaque maison, dans chaque appartement, espionne les habitants, en même temps qu’il leur impose des images et un discours volontairement biaisés. Une fois de plus, c’est le monde qu’on connaît aujourd’hui, avec l’omniprésence de la télévision, objet d’abrutissement et de désinformation s’il en est, l’arme la plus puissante d’un « Big Brother » invisible et tentaculaire qui dirige nos vies, et conduit, sûrement, à la fin de la civilisation occidentale telle qu’elle est née à l’époque de la Renaissance.

Quant au deuxième usage du « Télécran » – l’espionnage du moindre détail de la vie de chacun -, il est rempli aujourd’hui par internet, par Facebook, par le « buzz », par les fameux « réseaux sociaux ». Là encore, Orwell s’est montré visionnaire.

Les « semaines de la haine », pendant lesquelles des écrans montrent des personnages que toute la population d’Océanie se doit de détester, ce sont les journaux télévisés d’aujourd’hui, qui assènent, sans choix possible, qu’on se doit de détester Kadhafi – ou Saddam Hussein, ou Ceaucescu – afin de justifier leur assassinat. Après les avoir encensés, et reçus comme des alliés, – autre point commun avec le monde d’Orwell, dans lequel le passé est systématiquement réécrit.

1984 est donc un livre visionnaire, non pas tant sur le plan politique (Orwell ne faisait que décrire des mécanismes connus) que sur un plan plus vaste, le contrôle de la pensée libre, jusqu’à son anéantissement.

Un livre prophétique, un grand livre, certes, mais pas un bon roman. Orwell est un penseur, et pas un romancier. Il a du mal à créer des personnages, et les siens restent rigides, monolithiques, de simples véhicules pour transmettre la vision que l’écrivain se fait de l’avenir. Trop souvent, chez lui, le philosophe prend le pas sur le romancier, ce qui donne lieu à des longueurs, à des dialogues qui sont de purs échanges d’idées, sans être animés d’aucune vie.

En tant que romancier de « science-fiction », comme on le considère parfois, Orwell n’arrive pas à la cheville de Wells, et La Guerre des mondes est un bien plus grand roman que 1984. Mais 1984, roman à idées, roman de penseur de l’Histoire, reste un magnifique décryptage, écrit il y a plus d’un demi-siècle, du monde d’aujourd’hui.

Christophe Mercier

George Orwell, 1984
Traduit de l’anglais par Josée Kamoun
Gallimard, 384 pages, 21 €

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