Karim Madani : Kanye West

Par Gangoueus @lareus

Il y a peu, je me suis mis à suivre les interventions d’un You Tubeur. Chris anime Hyconiq Mag et me permet en quelques séances de ses Hy-chroniq ou de ses séries Life style décodeur de mettre à jour sur les tendances actuelles du Hip Hop. Et j’avoue que c’est très intéressant quand vous avez décroché depuis une vingtaine d’années, de pouvoir avoir la possibilité de comprendre ce que les teenagers écoutent aujourd'hui et de temps en temps de comprendre aussi les évolutions de ces mouvements que j’ai suivi de très loin. Il faut comprendre que j’ai découvert le rap avec L.L. Cool J, Public Enemy, Run-D MC, Eric B and Rakim, NWA, Snap! (volet british) MC Lyte ou Shabba Ranks (Ragamuffin). Soyons clairs, les groupes que je cite font de moi un tyrannosaure. Dans, le fond, je regardais avant tout pour comprendre comment les bonnes pratiques de ce créateur de contenus qui développe sa communauté autour du hip-hop et des modèles économiques qui s'agrègent sur ce mouvement.
Bon, j’aurai pu commencer cet article autrement : il y a deux ans, j’ai reçu aux Lectures de Gangoueus le journaliste Karim Madani pour une émission littéraire autour de sa biographie passionnante sur le cinéaste américain Spike Lee. Son éditeur Don Quichotte m’a, pour l'occasion, transmis également l’ouvrage consacré à Kanye West, Black Jesus que Madani venait de publier. Ma focale portait naturellement sur Spike Lee dont je rate rarement la sortie de ses films dans les salles obscures françaises. Car ma relation avec Lee est fortement connectée aux évolutions du hip-hop. Do the right thing, son plus grand film étant porté par le mouvement Hip-Hop avec une entrée en matière digne de son nom avec les new yorkais de Public Enemy et le fabuleux Fight the power. Bref, je ne vais pas vous refaire la chronique. Kanye West ? Je ne connais pas. Ou plutôt si. Un rappeur mégalo dont je ne pourrai pas vous citer un seul morceau et qui était avant tout pour moi l’homme de Kim Kardashian. Je suis conscient que certains s’arrachent les cheveux devant une si profonde ignorance. Et pourtant, la vérité est que mes oreilles déconnectées ont capté quelques sorties réussies de Jay-Z souvent dans des featuring parfaits avec Beyonce, Rihanna ou Alicia Keys mais dans le fond n’avait aucune idée de ce que produisait Kanye West. Donc, la seule chose qui m’intriguait dans ce livre, ce fut ce sous-titre : Black Jesus qui peut heurter la susceptibilité d’un protestant évangélique.
Pourtant, Karim Madani ne fait pas de la provocation et je trouve qu’il gère remarquablement cet aspect du sujet, prenant soin de ne pas tourner à la dérision une approche qui pourrait être sensible. Mégalo. C’est ce qu’on sait de Kanye West même si on se demande ce qu’il a fait d'important pour avoir un melon aussi développé. Chris Ka et Karim Madani répondent respectivement à la question pour le néophyte que je suis. 

Influence  

Le rap U.S. pendant des années dans le milieu du hip hop a été incarné par des durs, des dealers, des ex-taulards, des membres de gang, etc. Quand Kanye West propose à la structure de Roc-A-Fella le fait de rapper sur un album, il n’est pas pris au sérieux. C’est un talentueux beatmaker et producteur extrêmement créatif. Mieux génial. Et Karim Madani prend le soin de décrire le parcours de l’homme venu de Chicago. Il est avant tout de sa mère. Universitaire. Il est arrivé jusqu’à l’université sans avoir validé un diplôme. Ce point est intéressant. Kanye West incarne un jeune issu de la middle classe africaine américaine. Dans l’esprit des patrons de Roc-A-Fella, Kanye West et ses polos Ralph Lauren doit rester en arrière plan. L’artiste va forcer son destin et par de-là ouvrir le hip-hop a une autre dimension. Ce qui est intéressant dans les différentes présentations qu’on peut faire de Kanyé West, c’est une observation de l’éco-système dans lequel il évolue et la volonté des barrières. Ainsi, en humiliant par les ventes de son albums Yeezus  le dernier grand Gangsta rappeur, j’ai nommé 50 cents, Kanye West sonne le glas du gangsta rap et ouvrent la voie aux émo-rappeurs. Il y a beaucoup à dire là-dessus. En effet, en écoutant les décryptages de Chris Ka sur ses LSD et ses Hy-chroniq, je me demande vers quoi se dirige le Hip-Hop, aujourd'hui. L’époque des caïds du ghetto hyper machos et particulièrement méprisants à l’égard de la gente féminine est dépassée. Mais pour être remplacée par l'arrivée d'adolescents camés sous Xanax, LSD et autres drogues nouvelles générations, particulièrement dépressifs… L’influence de Kanye West touche aussi à la mode. Bastion qu’il veut investir. Là encore tout un courant de créateurs en satellite ont des apports importants dans ce business. Ainsi, Virgil Abloh - un de ses acolytes - a rejoint Louis Vuitton comme directeur artistique. Et le projet de West est particulièrement ambitieux.  On comprend qu’il ait le melon.

West vs Jay-Z

Je ne devrais pas proposer un tel intitulé. Soyons clairs, Madani aurait pu faire une biographie sur Jay-Z tellement il est présent dans cet ouvrage. Pour bien comprendre Kanye West, il faut comprendre d’où vient Shawn Carter. Ce qu’il a quitté pour dominer son business. Le contexte extrêmement violent dans lequel il a forgé son caractère aux coins de Brooklyn à re-fourguer de la dope. Sa street credibility est incontestable. On apprend donc autant sur Jay-Z que sur Kanye West dans cet ouvrage. Il semble néanmoins du point de vue de Karim Madani que la personnalité et l’ambition dépassent les actions du rappeur et producteur new-yorkais. Jay-Z est un grand frère pour Kanyé West.  Mais ce qui est intéressant pour le chroniqueur qu’est Karim Madani, c’est de montrer comment le jeune artiste issu de la bourgeoisie afro-américaine de Chicago a évolué à l’ombre de l'ancien gangster new yorkais, avalant des couleuvres et ravalant son ego sur-dimensionné avant qu’un accident de circulation ne vienne consolider la certitude qu’il devait désormais se mettre l’avant de la scène hip-hop.

Black Jesus

L’évangélique n’est pas un extrémiste qui va mettre la main sur le fourreau dès qu’il entend le nom de Jésus. Du moins ce n'est pas l'orientation donnée. Si Kanyé West se prend pour Jésus sous l’angle de l’icône et pour l’impact maximal qu'il continue d'avoir, il ne faut pas empêcher l'artiste de rêver. Après tout, les fans de Queen Bee (Beyoncé) développent des postures idolâtres inquiétantes. Naturellement, il faut aller au contact du texte de l’auteur pour savoir si sa posture est blasphématoire ou pas. Pour Karim Madani, c’est le caractère iconique  qui cristallise la pensée l'artiste américain. Et, très honnêtement, ceux qui connaissaient la production de Kanye West ont dû se marrer quand il a fait sa sortie sur TMZ à propos des 400 ans d’esclavage et du « choix ». Il s’avère que le rappeur natif d’Atlanta questionne avec beaucoup de contradiction le consumérisme de la société dans laquelle il évolue. Il dénonce les formatages de toute forme si vous me permettez la redondance. New Slaves explique la sortie Kanye West. Karim Madani revient sur la conception artistique et expérimentale du projet Yeezus dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai suivi quelques clips sur You Tube et il faut dire que c’est inhabituel. Il est certain que les sorties de Jay-Z marqueront plus mon esprit old-school. Kanye West se rêve en futur président des Etats Unis. 
«  Il a expliqué aux journaux un tas de choses qui ont interpellé jusqu’à des psys, lesquels se sont emparés de son cas. Parmi celles-ci, qu’il est incompris : il a dix ans d’avance sur son époque, Dieu lui a transmis un talent infini. Il y a donc quelque chose de divin en lui, non? il avance que personne ne lui ressemble sur le plan créatif, qu’il est un génie méta-pop post-moderne et un prophète de l’interculturalité. Il réconcilie le rap et la pop, les Noirs et les Blancs, les gays et les gangsters. » 
Karim Madani, Kanye West p.107
J’ai moins bien aimé ce livre en comparaison avec le projet Spike Lee pour une raison assez simple. Je connaissais beaucoup plus Spike Lee et sa cinématographie. J’ai donc plus une le regard d’un critique de cinéma me proposant le contexte de création de plusieurs chefs d’oeuvre du cinéaste de Brooklyn. Pour Kanyé West, il y a cette démarche, mais une difficulté notoire : le sentiment que le propos de Kanye West reste ambigu. Que faut-il prendre au sérieux ? Karim Madani y voit une forme d’honnêteté qui révèle ses contradictions quand ils parlent d’esclavage ou consumérisme piloté. Je suis donc perplexe même si ce livre nous révèle deux artistes talentueux : Jay-Z et Kanyé West. 
Karim Madani, Kanye WestBlack Jesus - Editions Don Quichotte, première parution en 2016