Roadtrip littéraire au Ghana

Par Gangoueus @lareus

Le roadtrip avait pour ambition de suivre le parcours ghanéen des personnages de No home. En effet, le roman de l'américano-ghanéenne Yaa Gyasi se construit sur cet axe précis. La lignée ghanéenne tente de se reconstruire après ce que certains appelleraient une forfaiture. Mais, ce serait une lecture légère voire anachronique que de voir les choses sous cet angle. Ce n'est pas vraiment le cas si on analyse le roman...


De Yaa Gyasi à Percival Everett : Cape Coast Castle
La femme fanti du britannique James vit avec ce dernier dans les hauteurs du fort. Elle a de lui un enfant qui nait dans le château de Cape Coast. L’hypothèse du roman s’appuie sur le fait que sa demi-soeur (puisqu’elles sont issues du même utérus) a séjourné pendant une période dans les sous sols du fort avant de prendre le chemin de non retour. 
Le fort de Cape Coast est impressionnant. Techniquement, il est imprenable et tout y est manifestation de puissance britannique. La salle des esclaves mâles pouvaient contenir jusqu’à mille hommes. Celle réservée aux femmes pouvaient recevoir jusqu’à 500 personnes. Selon, le guide, on compte jusqu’à trois cent britanniques sur les hauteurs du fort et 5 fois plus d’esclaves dans les sous-sols de ce lieu magnifique en apparence. Comme à Gorée, on se demande comment ces anglais et apparentés pouvaient festoyer sur les hauteurs du château en ayant conscience des conditions exécrables imposées aux esclaves. Juger aujourd'hui les actes d'hier est aisé. Très aisé. Je pense en disant cela à l'écrivain américain Percival Everett. Le supplice de l’eau. Un roman mettant en scène un homme brillant, un intellectuel américain souriant qui, la nuit, torture avec méthode, raffinement dans sa cave, un homme supposé avoir tué sa fille. Supposé. Je cite cet exemple parce que la scène que Cape Coast impose à mon esprit, c’est cette négation de l’humanité. Ismael nie toute forme d’humanité à son prisonnier. Une fois qu’elle est validée dans l’esprit d’un individu ou d’un groupe, tout est possible. Aucune tension, rien ne vient faire obstacles à ses basses besognes.
Une analyse scientifique du sol sur lequel nous marchons dans les salles des esclaves indique quil est constitué principalement de déjections.

Le guide explique tout cela avec beaucoup d’empathie, sans faire dans le pathos. De toute façon, il n’y a pas besoin de forcer le trait. Ismael, le personnage de Percival Everett torture méthodiquement son prisonnier. Puis, il remonte manger son steak. Il a renversé le paradigme. Le rapport de force est en sa faveur. Même s’il se trompe de cible. Le fort de Cape Coast me semble être une métaphore du monde actuel. La taille de la chambre du gouverneur du fort semble avoir la même taille que l’espace qui recueillait 500 femmes ayant perdu leur liberté. On comprend ce qu’il s’est passé, je comprends. Une femme sort de la visite précédente en secouant, enlevant des toiles d’araignée imaginaires. Le site est propre. Il n’y a pas d’araignées, pas de toiles d’araignées. Je comprends que c’est sa manière à elle de réagir, de se purifier. Une fois, l’air libre retrouvé. Je ne suis pas sur que tout ce qui s’est passé à Cape Coast, restera à Cape Coast, pour cette dame.
La visite est bien pensée puisqu’elle se poursuit dans les hauteurs du fort après avoir vu les cellules réservées aux rebelles. Rester une quinzaine de minutes relève de l’exploit alors qu’il fait 35 degrés à l’extérieur. Certains sortent.
Déshumaniser le nègre pour industrialiser un commerce - Reconstruire une humanitéYaa Gyasi a réussi quelque chose. Reconstruire une humanité. Celle des descendants d’Effia. De génération en génération. On observe d’abord la compromission, la lâcheté, la collaboration avant la révolte, la rupture avec ce système économique. Reconstruire l’humanité perdue d’Effia au contact de James, au-dessus des corps entassés qui transitent par les bas-fonds du site. Car dans le fond, c’est de la déshumanisation d’une des soeurs dont il est question. On sent dès l’évocation de cet épisode que pour Yaa Gyasi, Effia ne peut être insensible à ce qui se passe sous pied. Comme le prêtre NSukka Ne Vunda est conscient de ce qui se trame dans la cale du navire qui le transporte vers l’Europe dans le fantastique roman de Wilfried N'Sondé, Un océan, deux mers, trois continents (Prix Kourouma 2018). Comme Ismael, le personnage troublant de Percival Everett, sait. Effia sait. Yaa Gyasi produit des impasses. Des sauts dans le temps. Qui lui permettent d’aller de faits en conséquences. Le fils d’Effia s’inscrit dans la posture de sa mère. Il perpétue l’entreprise du père. La reconstruction commence à la troisième génération quand l’un des fils va s’installer en pays Ashanti. Pour s’extraire de ce commerce des hommes dans lequel il est malheureusement lié.
Pourtant, la traite n’est pas la cause de tout. A la quatrième génération, des actes de folie frappent cette lignée « ghanéenne » . Des enfants sont brûlés vifs. Un renvoi à un feu initial. Un feu oublié. Un feu antérieur à la désorganisation introduite par la Traite négrière. Celui d’une femme qui fuit un joug en laissant un feu derrière elle. Sa descendante revit, reproduit le drame premier. Elle est folle. De ces folies en lien avec une vérité trop lourde, tourmentante. Folie douce. Folie meurtrière. Folie salvatrice.
Pour revenir à Cape Coast et à son château, on sort du site estomaqué. Du moins, ce fut le cas pour moi. Seule une déshumanisation complète de ces noirs, de ces nègres, de ces africains nègres peut expliquer une telle entreprise. On comprend mieux avec ce fort, la pression énorme exercée sur les populations de la région. Qui serait assez naïf pour croire que les canons orientés vers l’océan n'étaient pas également une marque de démonstration de puissance à l’endroit des populations côtières ? Yaa Gyasi pose le problème de la collaboration des Fanti au commerce des esclaves. Des résistances ensuite. Aux marchands d'esclaves puis à la colonisation britannique. Peut-être dois-je alors parler du Palais Mensah de Kumasi qui est devenu un musée. L’ancienne résidence des rois Ashanti.
Mensah Palace Muséum de Kumasi : la fierté asantéOn est vendredi. Cliché : Les musées en Afrique sont généralement désertés ou visités par quelques étrangers de passage. Clichés. En arrivant dans notre 4X4 sur le site de l’ancienne demeure des souverains ashanti, je ne m’attends pas à avoir une foule. Or la foule est bien présente. Des touristes certes. Mais surtout des lycéens ou des étudiants ghanéens. Au point où le guide est un peu obligé d’accélérer la visite des lieux pour ne pas retarder le groupe qui suit. Vu que j’ai droit à une traduction par un ami… Les ashanti constituent l'épicentre des peuples akan que j’ai rencontrés en Côte d’Ivoire. Des combattants. Des entrepreneurs. Un peuple fier et digne. Les anglais ont dû raser Kumasi pour les soumettre. Alors que le roi ashanti est incarcéré au château d'Elmina, les populations ashanti continuent à venir lui prêter allégeance. Les britanniques ont dû le transférer ainsi qu'une reine mère aux Seychelles pour réduire leur influence. Le guide raconte à la fois les hauts faits des différentes figures du pouvoir, les modes de transmission de ce pouvoir matrilinéaire ou encore des expressions de pouvoir endogènes ou importés qui se sont traduits à des époques précises dans le quotidien des populations Asanté. Dans cet éco-système, les femmes ont une place importante. A Bonwiré, je vois ces hommes nobles arborant leur kenté. Difficile de ne pas penser aux sénateurs romains dans leur apparat. Le guide continue sa présentation de magnifiques oeuvres d’art en or évoquant les valeurs de ce peuple. Son accent est très britannique. Lui, comme celui de Cape Coast sont jeunes et portent une histoire avec une forme de gravité et un détachement intéressant.
Naturellement, je ne réduirai pas le Ghana à ces deux lieux. Il y a Tamale au nord, Lake Volta... Je pourrai évoquer JamesTown et Brazil House où j’ai rencontré une figure de la communauté Tabom (afro-brésilienne). Une femme musée. Je n'ai pas noté son prénom. Mais je comprends qu'elle représente plus que sa personne. Elle évoque l'héritage de sa communauté au Ghana, le lien avec le Brésil et surtout l'âme du festival de street art Chale Wote. Un événement culturel que j'ai découvert il y a quelques années par un article de Shari Hammond pour l'Afrique des idées
En écoutant mon interlocutrice, je perçois que Brazil House serait l'âme de ce festival très populaire, un de ses espaces de création majeurs. Le quartier est très pauvre.  C'est l'un des plus anciens d'Accra. Je ne peux m'empêcher de penser que le prénom James du négrier de Yaa Gyasi dans son fabuleux  roman ait été choisi à dessein et en référence.