14-18, Albert Londres : «Albert, dans son pays, triomphant, avance.»

Par Pmalgachie @pmalgachie
La Grande Guerre terminée, Albert Londres suit quelque temps les armées victorieuses en territoire ennemi désormais occupé. Après quelques jours sans connexion à Internet (pour moi, pas pour lui), on reprend donc le fil de ses articles, désormais regroupés dans un ouvrage numérique de la Bibliothèque malgache, «Je ne dis que ce que je vois».
Le roi Albert et la reine font à Anvers une entrée triomphale (De notre envoyé spécial accrédité auprès des armées britanniques.) Anvers, 20 novembre. Les rois ses ennemis cherchent à l’étranger des châteaux où ne pourra venir battre la haine de leur peuple et lui Albert, dans son pays, triomphant, avance. Sur son passage, la Belgique déborde d’amour. Les routes de Flandre et de Wallonie ! De longues kermesses ! Les troupes les remontent en joyeuse hâte, des arcs de triomphe poussent partout, on est en pleine campagne où l’on ne voit que des moutons, il en est sur de petits chemins que seuls des égarés penseront à prendre, les villages sont tout en couleurs, les rues sont sous le dais des drapeaux noir-jaune-rouge. Personne plus ne travaille, le peuple sur ses places, à ses fenêtres, du premier matin à la nuit tombée, regarde les régiments en marche. Dans chaque bourg, dans chaque ville, chaque mère guette, soulevée au milieu des rangs, la réapparition de son fils. Il n’y eut pas de congés pour eux. Ce n’est pas quatre mois, c’est quatre ans qu’ils ne se sont pas vus, étreints. Les cloches sonnent, les carillons jouent, elles sonnent, ils jouent depuis neuf jours. C’est que dans leur cas, on ne ressuscite pas entièrement en vingt-quatre heures, la pierre du tombeau était trop lourde, elle ne se soulève que peu à peu. Joue carillon, répète sans cesse qu’ils sont bien libres ! Joue à Gand, à Bruges, à Bruxelles, à Anvers, ce matin surtout, chante sur Anvers, voici le roi ! C’est de là qu’en 1914, pour le calvaire, il est parti. Anvers, unique espoir, comme le reste tomba, et ce fut la retraite le long de la mer, et ce fut le roi avec sa reine et les deux princes et son armée jetés à la côte. Anvers, dernière cité qui vit ce glorieux malheur, aujourd’hui est debout. Celui qu’elle regarda s’éloigner emportant dans ses bras pour que l’Allemand ne le salisse pas l’honneur de la Belgique, vainqueur lui revient.

La formidable ovation d’Anvers

Tous les notables, tous les bourgeois, tout le peuple, tous les enfants, même ceux qui ne marchent pas encore, les marchandes en tablier, les dames en toilette, les sœurs de charité en cornette agrippées comme les autres le long des tuyaux de descente, à travers tout le grand Anvers, sur les trottoirs, aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, dans les arbres, surgissant des enseignes, à cheval sur les volets, toute l’immense cité soulevée et en silence attend. Le voilà ! Il est en auto découverte, la reine à son côté, il porte trois rubans, un belge, deux français, médaille militaire et croix de guerre. Le voilà ! Les cris qui n’en forment plus qu’un formidable le frappent en plein corps, il en a certainement reçu le choc, il s’incline une seconde vers le dossier de sa voiture. Le voilà ! le voilà ! Enfants, hommes, femmes, de leurs voix mêlées, emplissent toute la foule. Mais il faut les arrêter, ils vont l’étouffer, ils vont étouffer la reine, le chauffeur en a perdu son volant, il est là les mains levées, tâchant de se dégager. Des cavaliers accourent, desserrent l’étreinte. Mais voilà autre chose, voilà maintenant que ça tombe du ciel : des premiers aux sixièmes étages pleuvent les fleurs. Coupez les tiges au moins, vous allez lui faire du mal à votre roi et la reine est forcée de mettre ses mains devant son visage. Que le carillon cesse de jouer, les cloches de sonner, à quoi bon, les cris sont plus forts. 10 000 mouchoirs à la fois, 200 000 en tout s’agitent sans cadence, lui disent : « Tu as raison, n’aie pas peur, nous avons beaucoup souffert, mais ne crains rien, pas un ne pense que tu as eu tort, regarde-nous, nous t’adorons. » Pendant trois heures de temps dura ce délire. Soudain, près de sa voiture monte un cri, un seul cette fois, un cri de femme « Fernand ! Fernand ! » Et la femme lève les bras en hurlant, elle a reconnu son fils dans l’un des cavaliers d’escorte. Maintenant, la foule s’émeut, elle dit : « C’est trop beau ! C’est trop beau ! » Elle répète : « C’est trop beau ! C’est trop beau ! » Que se passe-t-il ? À la fenêtre de l’hôtel de ville, le roi, la reine, le prince héritier, petit prince, sont là immobiles. Ils s’offrent à leur peuple. Le peuple éclate en larmes.

L’apparition

Ce n’est pas fini. Les cavaliers ouvrent un passage. Le roi va à la cathédrale. Il arrive. Sur le seuil, un grand vieillard tout en or est là. Il a une grande robe en or, un chapeau d’évêque en or, une crosse en or, il ne bouge pas plus qu’une statue, il est l’archange qui a jeté le mauvais aux enfers et attend le bon : le cardinal Mercier. Le Petit Journal, 21 novembre 1918. 3,99 euros ou 12.000 ariary ISBN 978-2-37363-076-3