Adrian Ghenie, biographie & galerie

Publié le 03 mars 2019 par Thierry Grizard @Artefields

Adrian Ghenie, né en 1977 en Roumanie, vit et travaille à Berlin où il a cofondé la Galérai plan B, qui gère deux espaces d'art contemporain (Cluj et Berlin). Adrian Ghenie après quelques années difficiles a connu une reconnaissance internationale fulgurante. Sa cote sur le marché de l'art s'est envolée depuis 2011.

La peinture d'Adrian Ghenie, qui a suivi un enseignement d'arts plastiques à l'université de Cluj-Napoca, est issue d'un certain isolement culturel en raison de la fermeture de la Roumanie de Ceausescu.

Cependant, à l'inverse des idées reçues concernant l'enseignement artistique dans les pays communistes, il n'a pas suivi une formation sous le sceau du réalisme socialiste mais tout au contraire un cursus dominé par l'abstraction. Or de son propre aveu il voulait se consacrer à la figuration.

Après des débuts assez académiques, il découvre pour les ambiances, cadrages, David Lynch et en termes de peinture Francis Bacon, en particulier le pape Innocent X . Œuvre qui constitue pour lui un véritable programme tout aussi bien en terme plastique, que du point de vue du motif.

Adrian Ghenie, peinture et histoires

Adrian Ghenie trouve sa principale source d'inspiration dans l'histoire récente et sa représentation populaire. Ce qui l'intéresse c'est la relation aux icones de l'histoire, aux images au sens strict. Il se définit lui-même comme un paparazzi qui prenant prétexte d'images historiques populaires cherche par-delà la platitude de ces images ce qu'il appelle la " texture ".

Il voit les photographies de l'histoire récente, telles que les photographies de Hitler, Josef Mengele ou Nicolae Ceausescu comme des portraits de mauvaises qualités où seul le volume est plus ou moins rendu. Il dit vouloir donner à ces images une " texture ". Une texture aussi bien purement picturale, voir visuelle, que la texture d'une certaine humanité.

On pourrait presque dire la tessiture des monstres de l'histoire, mais aussi celle de tout un chacun. C'est alors qu'à l'instar d'un Jörg Immendorff, ou d'un Markus Lupertz, il introduit dans la figuration la " texture " via une peinture très gestuelle. Par-dessus le motif et sa figuration Adrian Ghenie pratique une peinture qui s'approche de l'action painting, voire du happening.

Il utilise le couteau, la spatule, de grandes brosses, des projections ou encore des pochoirs pour redonner au motif figuré ce qu'il appelle donc une " texture ". Une peinture figurative qui devient - par l'intrusion de l'abstraction gestuelle - dysmorphique. Apparait alors comme un deuxième moment du motif figuré des monstres, ceux qui sont tapis derrière tous ces portraits souriants de tyrans, dictateurs ou exécutants zélés et psychopathes.

Figurer le portrait

De même que Francis Bacon préférait peindre ses modèles d'après photo plutôt que de se confronter à eux physiquement lors d'une séance de pose, Adrian Ghenie exécute des portraits d'images photographiques. Bacon ne souhaitait pas faire le portrait d'Isabel Rawsthorne, Lucian Freud ou Georges Dyer, l'épaisseur psychologique et charnelle du modèle en lui-même ne l'intéressait pas. Les portraits de Bacon sont composites, ils mêlent plusieurs références, dans le cas du " Pape Hurlant " Innocent X, il superpose le cri de la femme énuclée dans Le Cuirassé Potemkine à l'œuvre de Velasquez, en utilisant des procèdes typiquement photographiques, les flous de bougés, les filés, les rémanences et autres aberrations optiques. Bacon était fasciné par la photographie tout en ne lui reconnaissant aucune valeur artistique. Les images photographiques permettent avant tout d'alimenter des collages servant l'expression figurative d'une intensité esthétique, émotionnelle, fantasmatique. C'est ainsi que l'on retrouve de nombreuses postures dans les tableaux de Bacon qui sont empruntées à Muybridge.

Adrian Ghenie, qui n'a pas non plus renoncé à la figuration, procède de la même manière. Non seulement il procède fréquemment à des collages préparatoires qui juxtaposent les angles, textures et matières, mais, plus fondamentalement, il n'utilise pas banalement le document photographique au seul titre de source d'inspiration. L'image photographique a une présence particulière, elle donne à voir par abstraction, elle isole le temps et le lieu, sans commentaire elle peut paraitre fantomatique, elle ne conserve que ce que la lumière a permis de fixer à cet instant. C'est surtout vrai des images documentaires qui arrachent au devenir un moment dès lors déraciné. C'est cet aspect abstrait, d'ombre et de lumière qui intéresse Ghenie, qu'il désigne en des termes picturaux comme le " volume " auquel il veut redonner une " texture ", de la chair, en particulier dans le registre de l'intensité émotionnelle, mais aussi du point de vue d'une vision personnelle de l'histoire des monstres qui ont marqué l'histoire moderne et contemporaine.

Dialogue avec Van Gogh et le Douanier Rousseau

Parfois, l'énergie picturale du " néo-expressionnisme " - en réalité très relatif - d'Adrian Ghenie s'applique à des sujets moins connotés historiquement.

En effet, depuis quelques temps Ghenie s'éloigne régulièrement de l'histoire et ses images. Ou plutôt il s'intéresse à une autre histoire, celle de la peinture, en particulier Van Gogh et plus récemment le Douanier Rousseau. Là, encore la parenté avec Bacon est frappante. De même que le peintre anglais n'a évidemment pas tenté de faire une nouvelle version du Pape Innocent X, Adrian Ghenie n'aborde l'autoportrait de Van Gogh qu'autant qu'il s'agit pour lui d'une confrontation féconde. Les réinterprétations du peintre continuent à évoquer et donc ressembler à Van Gogh, pourtant à l'instar de Bacon, ce qui domine ce n'est pas l'analogie mais la surcharge idiosyncrasique sous forme de gestes vifs au couteau ou directement depuis la main en éclaboussures virulentes, déstructurantes formellement, qui " dé-figurent " le portrait pour lui octroyer une autre dimension.

Voir le compte-rendu de l'exposition "Jungles in Paris" (galerie Ropac) : Adrian Ghenie, la violence picturale sous toutes ses formes

Le débat n'est plus ici de tracer la frontière entre la figuration et l'abstraction. La figuration qui serait dominée par la mimesis et l'abstraction par le geste et la pure subjectivité. La figuration n'est plus mimétique depuis longtemps, elle se réfère, colle, hybride, est plus icôniques que mimétique. Deleuze distinguait le " figural " du figuratif, une " manière " " analogique " qui n'appartient qu'au champ de la peinture tout en n'en étant pas purement forme à l'opposé de l'abstraction. L'abstraction ne peut pas non plus se définir par la seule gestuelle. Le geste abstrait appartient tout aussi bien au peintre qui peint des figures, il simplifie, synthétise, réduit. Faire donc le partage entre le geste prétendument abstrait et le mimétisme figuratif n'est pas pertinent touchant Ghenie et d'ailleurs la plupart des peintres post modernes.

Alors que peint Adrian Ghenie ? Lorsqu'il s'agit de la peinture d'histoire, probablement la fascination et l'horreur pour ces personnages iconiques de la violence ; concernant Van Gogh " défiguré " peut-être bien la même violence mais cette fois créatrice et non destructrice, sans évoquer l'hommage intime au maître ; quant au Douanier Rousseau, l'excès qui caractérise l'œuvre de Ghenie rencontre l'exubérance d'une nature exotique - au sens étymologique - fantasmée, qui contamine tout, assortie de multiples connotations sexuelles.

Portrait et paysage

Cette nouvelle source d'inspiration met en avant un trait caractéristique du travail du peintre roumain, à savoir l'indifférenciation progressive entre le paysage et le portrait. Ghenie travaille dans ces portraits soit à l'image de Bacon, c'est à dire qu'il isole la figure sur un fond neutre, et contient la véhémence de la touche dans le profil du personnage ; soit il peint des scènes avec figures, à la perspective parfois très classique, mais aussi, assez fréquemment, dans des basculements du fond qui rapproche l'ensemble d'un magma pictural frontal où les éclaboussures, traces, violences plastiques, se répartissent indistinctement sur le fond comme le " premier plan ". L'influence de Bacon n'est certainement pas étrangère à cette manière.

Bacon utilisait des gestes au couteau, à même le tube ou au chiffon qui venaient par-dessus le plan de la " scène ", donnant le sentiment d'un nouveau plan, celui du tableau, s'interposant entre la figuration peinte et le regardeur. La surface picturale se signalait subitement comme une paroi translucide déréalisant la scène peinte, rappelant la voix off du cinéma ou celle du narrateur en littérature, soulignant l'artificialité de la narration.

Adrian Ghenie en laissant libre cours à la violence que suscite le travail en gestation, non seulement conjure la scénographie picturale mais brouille l'étagement des plans. La " texture " se répand indifféremment jusqu'à ruiner délibérément la composition. Portraits et paysages muent en une synthèse fragmentaire et simultanée de moments, récits et pathos. " Texture " et collages temporels ou visuels ne font plus qu'un dans un processus d'engloutissement de la figure, jusqu'à l'ornemental, mais dans un registre organique tiraillé par l'angoisse, qui n'est pas sans rappeler Jenny Saville.

L'angoisse

Sur bien des points le travail du peintre roumain fait penser à l'œuvre de Berlinde de Bruyckere, qui à travers une sculpture scénographique tente de canaliser l'angoisse face à la monstruosité de l'histoire, en exaltant précisément la précarité des chairs, du vivant et ses manifestations les plus surprenantes.

Chez Ghenie il y a également ce rapport viscéral à l'histoire, filtrée aussi, comme chez la sculptrice belge, par l'histoire de l'art.

L'apparente dichotomie entre l'expressionnisme débridé et violent et la " survivance " de l'appel au réel à travers la figuration ou le " figural " n'est en réalité que théorique et superficielle. En exhumant la " texture " intime de l'histoire et son rapport " angoissé " - c'est-à-dire, en déséquilibre, en insuffisance de sens - à son spectacle, Adrian Ghenie ne peut que faire imploser l'appel mimétique au référent, il le fissure et en exhume les entrailles, à tel point que la surface picturale s'interpose entre la scène représentée et le pathos qui a motivé - dans la violence de l'angoisse - sa figuration.

Repères biographiques :

  • Né en 1977 à Baia Mare, Roumanie.
  • Diplômé de l'Université d'Art et de Design de Cluj, Roumanie.
  • Il vit et travaille à Berlin.
Expositions monographiques :
  • Villa Medici, Rome (2017).
  • 56ème Biennale de Venise (2015).
  • Centro de Arte Contemporaneo, Málaga (2014).
  • Museum of Contemporary Art, Denver (2012).
  • Stedelijk Museum voor Actuele Kuns (S.M.A.K.), Ghent (2010).
  • Musée National d'Art Contemporain, Bucarest (2009).
Collections publiques :
  • Centre Pompidou, Paris.
  • S.M.A.K., Ghent.
  • Museum van Hedendaagse Kunst, Antwerp.
  • Tate Modern, Londres.
  • SFMOMA, San Francisco.
  • Metropolitan Museum of Art, New York.
  • Long Museum, Shanghai.
  • MOCA, Los Angeles.

© Adrian Ghenie

Courtesy Thaddaeus Ropac gallery

Courtesy Pace Gallery

Courtesy Centre Georges Pompidou