Grey Gardens – Crépuscule de gloire

Par Le7cafe @le7cafe

Tryna get my mansions green, after I’ve Grey Gardens seen.

Il y a des histoires tellement incroyables qu’elles se suffisent à elles-même pour nous laisser ébahis. Les frères Maysles l’ont bien compris en se faisant une place parmi les plus grand représentants du cinéma direct, un style de film qui vise à montrer la réalité au plus proche de ce qu’elle est, sans interférence de la part du – ou des, en l’occurrence – réalisateurs, sans fioritures cinématographiques et exacerbations à la Bohemian Rhapsody. L’œuvre dont nous parlons a beau être un documentaire Billy, elle est si improbable qu’on pourrait croire à une fiction démentielle. Passons les portes vermoulues du plus glorieux des manoirs en ruines… Honey won’t you hold me tight ? Get me through Grey Gardens tonight.

On dirait qu’Edie fait partie du décor.

GREY GARDENS

Réalisateurs : David & Albert Maysles

Actrices principales : Edith Bouvier Beale Sr., Edith Bouvier Beale Jr.

Date de sortie : 27 septembre 1975

Pays : États-Unis

Durée : 1h34

Je ne te le fais pas dire !

LES RELIQUES MAGNIFIQUES

T’es-tu déjà demandé ce qu’il serait advenu si Jackie Kennedy avait vécu dans une demeure en ruines ? Probablement pas, mais c’est pourtant la première image qui vient à l’esprit au commencement de Grey Gardens.

Edith « Big Edie » Bouvier Beale (1895 – 1977) et sa fille Edith « Little Edie » Bouvier Beale (1917 – 2002), respectivement tante et cousine de l’ex-Première Dame des États-Unis Jacqueline Kennedy-Onassis, ont vécu toutes les deux pendant plus de 50 ans dans le manoir de Grey Gardens sur la côte Est des USA. Autrefois un des plus somptueux domaines du pays, la demeure est peu à peu tombée en état de déréliction totale en même temps que ses aristocrates occupantes ont sombré dans la misère et la réclusion. C’est en 1972, alors qu’ils préparaient un documentaire sur Jackie Kennedy, que les frères Albert et David Maysles se sont intéressés aux deux femmes et décidèrent de faire d’elles les icônes de leur prochain film, réalisant ainsi sans y prendre garde un des meilleurs documentaires de tous les temps.

Sans rien enlever au talent des deux cinéastes, Grey Gardens a quelque chose d’un chef-d’œuvre involontaire. Il ne brille pas par sa réalisation, sa cinématographie, son montage ou son scénario (inexistant par ailleurs), mais simplement par la vie de ces deux reliques magnifiques, ces deux princesses prisonnières d’un château dont jamais aucun prince ne vint les délivrer, comme si deux dames de la haute société avaient échoué dans le caniveau par hasard. L’histoire est si ahurissante qu’elle devient chef-d’œuvre par elle-même.

Le visionnage de Grey Gardens donne l’impression d’assister à un triomphal naufrage, une visite le long des allées d’un jardin gris luxuriant parsemé de fleurs fanées. Oui Monsieur de Ronsard, la rose a bien perdu cette vesprée, les plis de sa robe pourprée et son teint à Cassandre pareil.

C’est mignon. Je crois.

LES JARDINS GRIS

Tout le mythe du documentaire est centré bien évidemment sur les deux Edies, mais aussi et surtout autour du lieu éponyme qu’elles habitent, incarnation véritable de leur existence toute entière.

Grey Gardens est un oxymore architectural, à la fois imprégné de façon inexpugnable de sa grandeur et de son luxe d’antan, et carcasse éventrée d’une bâtisse abandonnée. Les moulures et les tableaux d’art côtoient les murs décrépis et les toiles d’araignée, les puces, les mouches et les cafards s’affairent sur les papiers peints et les planchers du porche au grenier où rôdent les ratons-laveurs et les chats sauvages – nourris sans distinction par Little Edie. Le manoir se fait parangon de la gloire déchue de ses occupantes dont les trucs et bidules traînent çà et là dans des dispositions improbables au point même d’occuper la moitié du lit de Big Edie.

« LITTLE EDIE – It’s very difficult to keep the line between the past and the present. »

Grey Gardens dégage aussi une sorte d’aura sublimée par le grain de l’image qui mêle inexorablement passé et présent ensemble. La masure a un espèce de côté anachronique et sans âge, comme si toutes les choses qui s’y trouvaient – ses habitants incluses – n’avaient rien à faire là et y avaient dans le même temps leur place exacte, si bien que le documentaire se passe hier autant qu’aujourd’hui. Le film devient un moment hors du temps et de l’espace, comme si les jardins gris existaient dans un autre monde, une autre époque.

Dans le fond, on ne distingue pas bien si ce sont les deux Edies qui se sont métamorphosées avec Grey Gardens, ou si c’est Grey Gardens qui s’est métamorphosé avec elles. La déchéance de gloire des deux aristocrates a accompagné celle du manoir et pourtant en dépit de leur misère la plus totale et de l’insalubrité de leur foyer, les deux femmes continuent de mener leur vie de hautes sociétaires. Ça se remarque particulièrement dans les vêtements, le maquillage et les bijoux qu’elles portent, qui, malgré l’usure de l’âge, respirent toujours leur majesté, et paraissent d’autant plus hors de propos dans le contexte environnant, ceci étant encore plus vrai pour les tenues de Little Edie qui a des goûts pour le moins excentriques, ses célèbres foulards en tête de ligne.

Edith Bouvier Beale, mère et fille, n’ont jamais vraiment cessé d’entretenir cette culture du « paraître » propre à l’aristocratie, malgré leurs 25 années de solitude dans le manoir. Ça me rappelle tout spécialement une scène où Big Edie n’a de cesse de redresser son chapeau qui continue de lui retomber devant les yeux tout le temps, une jolie métaphore de leur existence toute entière : même si tout s’effondre autour d’elles, l’important est de garder la tête haute en toutes circonstances.

Tu vois pourquoi il faut ranger ta chambre, Billy ?

EDITH BOUVIER BEALE, MÈRE ET FILLE

Il est important de noter que malgré tout ce que j’ai pu dire ci-dessus, Grey Gardens ne vise aucunement à profiter des deux Edies ou à s’apitoyer sur leur sort. D’une part parce qu’elles ont toutes les deux été payées 5000$ chacune pour leur participation au film, d’autre part parce que comme je m’échine à le dire leur vie est peut-être une déchéance, mais une glorieuse déchéance.

Les Edies prennent un réel plaisir à jouer devant la caméra, à danser, à chanter, à se chamailler aussi. Le film des frères Maysles est pour elles l’occasion de revivre leurs années passées, de se remémorer ce qui a fait leur vie, ce qui aurait pu la faire, au fur et à mesure qu’elles parcourent les vieilles photos qui encombrent la maison.

La relation mère-fille est fondamentale à Grey Gardens, et apporte toute l’émotion du documentaire. Des émotions aussi bien positives que négatives, comme dans toute famille. La pellicule permet aux Edies d’exprimer leur ressentiments l’une vis à vis de l’autre, leurs colères enfouies mais aussi leur amour inlassable d’une mère envers sa fille et d’une fille envers sa mère. Après s’être disputée avec Big Edie, Little Edie sort de la pièce et déclare à la caméra en catimini :

« LITTLE EDIE – I hope she doesn’t die. I love her so much ! »

Je crois sincèrement que, en dépit de l’insalubrité du manoir, en dépit de l’extrême pauvreté dans lesquelles elles ont vécu, en dépit même de leur solitude et de leur isolement, les Edies étaient véritablement heureuses. Un bonheur simple, totalement immatériel, mais un bonheur profond et pur. Alors je me plais à imaginer que, comme dans les dernières images du film, mère et fille continuent de chanter et danser éternellement, sur les planchers de bois rongés par les termites des jardins gris, hors de l’espace et du temps. Pour citer les dernières paroles de Big Edie avant sa mort en 1977 :

« BIG EDIE – There’s nothing more to say. It’s all in the film. »

Adieu, Little Edie !

LE MOT DE LA FIN

Grey Gardens n’est pas qu’un documentaire. C’est une boîte à souvenirs, abimée mais remplie à ras bords des mémoires de deux femmes extraordinaires. Comme le raconte la chanson éponyme de Rufus Wainwright, c’est la vie d’une mère et d’une fille, qui se chamaillent, qui sont miséreuses, mais qui s’aiment, plus que tout au monde. Honey won’t you hold me tight ? Get me through Grey Gardens tonight.

Note : 8 / 10

« BIG EDIE – Can’t you see how happy we could be ? »

Une page de l’Histoire qui ne se tourne jamais vraiment.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Portrait Films, et c’est très bien comme ça