Entretien avec le galeriste nancéen hervé bize

Publié le 27 septembre 2019 par Le Collectionneur Moderne @LeCollecModerne

L’exposition Consonances résulte d’une proposition d’Hervé Bize pour le musée des Beaux-Arts de Nancy, à l’occasion du 30ème anniversaire de sa galerie, située à quelques pas de l’institution.

Pour l’occasion, il a choisi de nous faire découvrir une sélection d’œuvres dont la majeure partie provient de la galerie, toutes inscrites dans le cadre du parcours des collections modernes et contemporaines du musée. Celui-ci est transformé de façon subtile pour (re)donner une lisibilité à des travaux d’artistes majeurs des XXe et XXIe siècles, l’ensemble fonctionnant à l’instar d’une greffe, comme aime à le rappeler Hervé Bize.

Hervé Bize et François Morellet
Photo de David Rodriguez, 2008
Courtesy Galerie Hervé Bize, Nancy

INFOS PRATIQUES :

Exposition CONSONANCES
Du 3 juillet au 30 septembre 2019

Musée des Beaux-Arts de Nancy

3 place Stanislas, 54000 Nancy

Tarif : 7 € (ou 4,50 € en tarif réduit)

Site du musée : musee-des-beaux-arts.nancy.fr

Site de la galerie : hervebize.com
Compte Instagram de la galerie : @hervebizegalerie
Page Facebook de la galerie : @hervebizegalerie

Pauline Lisowski : Quelle est l’histoire de l’implantation de votre galerie à Nancy ?

Hervé Bize : La galerie est naturellement née avec la volonté de présenter de l’art contemporain à Nancy. Juste avant l’ouverture de la galerie en février 1989, j’avais conçu une biennale, deux éditions en 1986 et 1988, lesquelles réunirent de très nombreux artistes, français et étrangers. La première eut la particularité d’associer également une vingtaine d’artistes de la région Lorraine. Elle eut lieu dans un ancien entrepôt pharmaceutique à 5 minutes à pied de la place Stanislas. Dans la foulée, j’ai ouvert, avec quelques amis, une galerie associative, A Linea qui avait surtout un caractère expérimental c’est une des raisons pour lesquelles j’ai ensuite créé la galerie actuelle, sous un premier nom, Art Attitude afin de poursuivre entre autres des relations que j’avais nouées avec des artistes exposés durant ces deux biennales.

En 1994, j’ai découvert des fresques du début du XXe siècle dans l’espace de la galerie qui fut occupé pendant près d’un siècle et demi par une famille de luthiers. D’où mon envie de proposer aux artistes de travailler à partir des singularités architecturales et patrimoniales de ce lieu.

PL : Quelle spécificité développez-vous au sein de votre galerie ?

HB : J’ai toujours axé mes choix en fonction des démarches, non des objets c’est-à-dire des positionnements des artistes, non des médiums utilisés. Je m’intéresse à une œuvre dans sa globalité. Mon rôle de galeriste est de faire apparaître celle-ci, de lui donner une visibilité notamment en lui offrant la possibilité de produire des projets qui vont bien au-delà que de “simples” accrochages. La galerie est envisagée comme un laboratoire d’expériences qui s’inscrivent dans la durée.

Vue partielle de l’exposition, de g. à d. : François Morellet, André Cadere, Jack Youngerman
et Frank Stella / Courtesy Galerie Hervé Bize, Nancy / photo O.-H. Dancy

PL : Quelle est l’origine de l’exposition Consonances au musée des Beaux-Arts de Nancy ?

HB : Cette exposition fait partie du programme élaboré à l’occasion du 30e anniversaire de la galerie, lequel coïncide d’ailleurs avec le 20e anniversaire de la rénovation/extension du musée. C’est aussi une sorte d’appel à réflexion. En effet, quelle doit être la place de l’art contemporain dans un musée généraliste dans une ville comme Nancy qui ne dispose pas de centre d’art contemporain ou de musée d’art contemporain ? Consonances est donc l’occasion de réunir dans un dialogue avec la collection du musée (et son architecture) un ensemble d’œuvres majeures des années 1960 à aujourd’hui, qui montre aussi des moyens plastiques très larges (peinture, sculpture, dessin, vidéo, installation sonore).

PL : De quelle manière avez-vous pensé cette exposition en regard de la collection du musée ?

HB : J’ai choisi d’établir des greffes à partir de ce qui existait et des œuvres d’artistes que j’ai retenues en fonction des paramètres que sont la collection du musée et les espaces possibles. Un certain nombre de stations sont offertes au visiteur dès son entrée dans le péristyle où deux sculptures de François Morellet, Super position n°2 et Super position n°4, sont installées. Formellement parlant, elles renvoient à l’esthétique baroque de l’espace.

François Morellet, Super position n°2 et n°4, 2002
Courtesy Studio Morellet et Galerie Hervé Bize / photo O.-H. Dancy

PL : Quelles sont les grandes lignes de l’exposition ?

HB : J’ai cherché à bousculer un peu les modalités de monstration des œuvres habituellement présentées dans les musées. J’ai déplacé certaines pièces de la collection pour créer de nouveaux dialogues avec les œuvres que nous avons prêtées ou rendre à celles-ci une meilleure densité spatiale.

Certaines œuvres exposées le sont de façon très discrète et nécessitent une attention de la part du visiteur pour ne pas les manquer. Dans la salle Prouvé, j’ai modifié quelque peu la scénographie pour que l’ensemble des choses apportées puissent se fondre comme si tout cela avait été déjà là avant mon intervention.

Alain Jacquet, Satellite, 1967
Courtesy Galerie Hervé Bize

Je crois que ce type de travail dont le spectateur ne prend pas toujours conscience, se révèle être une forme de science à laquelle j’aime m’adonner. J’ai ainsi établi des passerelles entre l’art et le design et vice-versa, notamment avec la présence d’œuvres dont les matériaux font directement écho à ceux des meubles ou éléments d’architecture de Jean Prouvé, je pense notamment à Satellite d’Alain Jacquet qui fut alors (au milieu des années 1960), l’un des premiers à expérimenter des œuvres en utilisant un matériau qui apparaissait, le plexiglas.

NO COMMENT de Philippe Cazal génère également un questionnement entre art et design, du fait des éléments qui composent cette sculpture mobilière. A proximité des Prouvé, la greffe fonctionne très bien tout en introduisant une dimension autour du langage que l’on retrouve aussi dans le mobile de l’artiste américaine Hanna Sandin.

Dans la salle Tuilier qui jouxte ce premier espace, j’ai rassemblé des œuvres avec pour intention de montrer des œuvres qui interrogent toutes, par des biais et des moyens différents, la peinture. Cross crash n°1 et Cross crash n°3 de François Morellet, qui appartiennent à la collection du musée (pièces qui furent d’ailleurs acquises auprès de la galerie) sont ainsi rendues visibles et lisibles. Affichage Giraudy, un monumental triptyque de Raymond Hains fait entrer un fragment d’une situation urbaine à l’intérieur du musée. Deux œuvres de l’artiste André Cadere témoignent du passage de la peinture « de chevalet » à l’une des premières barres de bois, de section carrée, qui anticipent celles, de section ronde, avec lesquelles il déambulera ensuite.

Dans le prolongement de ces deux salles, je me suis servi de l’espace où est habituellement l’installation de Yayoi Kusama, une des œuvres préférées des visiteurs du musée, pour y installer Soundscape, une pièce sonore de Peter Rösel. Celle-ci nécessite un temps d’écoute et invite le spectateur à se laisser transporter par un paysage sonore dont l’origine n’est identifiable que dans les dernières secondes de la séance. Un film d’Eric Hattan, Speed, qui montre sa tentative de suivre la lune durant un déplacement en voiture ponctue cette partie du parcours.

Vue de l’exposition comprenant cinq œuvres de Jean Hélion
Courtesy Galerie Hervé Bize, Nancy / photo O.-H. Dancy

Suit un hommage à Jean Hélion (1904-1987) dans une partie plus classique des collections. La place d’Hélion, qui figure dans la collection du musée avec un seul tableau, est liée à la présence d’un autre peintre, nancéien d’origine, Francis Gruber. Là encore, l’enjeu est d’enrichir la vision du spectateur en lui offrant la possibilité de découvrir d’autres aspects de l’œuvre picturale de Jean Hélion, particulièrement deux œuvres de la toute dernière période.

L’escalier contemporain, issu de la rénovation et de l’agrandissement réalisé par l’architecte Laurent Beaudouin m’a permis d’installer une grande voile de Claude Viallat. Là encore, l’espace m’a amené directement à cette présentation qui prend ici toute l’ampleur qu’elle mérite. Juste à côté, dans une des alcôves, la sculpture d’Emmanuel Saulnier, Tête, est à redécouvrir, enfin réinstallée.

Enfin, l’exposition s’achève avec Morellet. Ayant suivi tout le processus de création de Hommage à Jean Lamour, l’œuvre néon installée de manière permanente depuis 2003 sur une des façades de la conservation, j’ai choisi de montrer pour la première fois l’ensemble des dessins de l’artiste préparatoires à cette commande. C’est tout comme la présence des deux sculptures dans le péristyle l’occasion de rappeler les relations étroites que j’ai eues avec Morellet durant près de trente ans également, depuis les origines de la galerie.

PL : Quels sont les futurs projets dans votre galerie et hors les murs ?

HB : Nous montrerons en novembre une exposition d’œuvres nouvelles d’Etienne Bossut. Une monographie que nous coéditons avec plusieurs institutions paraîtra dans la foulée. En novembre également, Alexandra Sans, jeune artiste roumaine dont nous présentons actuellement la première exposition en France, reviendra à Nancy pour une performance qu’elle prépare et qui se déroulera au musée des Beaux-Arts. Ce sera le dernier événement de cette année très riche en propositions.

Hors les murs, à partir de la fin octobre, nous nous associons à une exposition, Line Up, qui porte sur les questions de la ligne et de la répétition et qui se tiendra à New York à la Galerie Almine Rech. Deux œuvres d’André Cadere y figureront aux côtés de pièces d’artistes modernes aussi prestigieux que Picasso et Mondrian, entre autres puisque l’exposition rassemblera des œuvres jusqu’aux années 1980.
Enfin, la prochaine foire à laquelle nous participerons sera Independent New York qui aura lieu au tout début du mois de mars.

Propos recueillis par Pauline Lisowski

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