(Anthologie permanente) Jean-Gabriel Cosculluela, S’amuïr suivi de Résister aux mêmes

Par Florence Trocmé

Jean-Gabriel Cosculluela publie S’amuïr,
suivi de Résister aux mêmes,
préface de Jean-Michel Maulpoix,
gravures de Gisèle Celan-Lestrange
aux éditions La Passe du Vent.

Vive

à Marina Tsvetaïeva
à Olvido Garcia Valdés

Gorge gelée et ciélée
de la source
Marina Tsvetaïeva
La menace, pesante, de jours
qui ne viendraient pas
Yves Ravey
Mais il est encore une joie
Marina Tsvetaïeva

Elle garde la brûlure
vive
d’un chemin
vers une maison, vers un horizon
qui s’absente,
elle garde encore
un chant
en retombée
de sa voix,
elle garde
dans ses pas
l’ombre
d’un corps
nomade
jamais
délié
de la terre,
ses yeux
ses mains, son corps
se nomment
à peine
jusqu’à Elbouga,
elle ne laisse
jamais d’ombre
dedans la terre
Un mot encore
Elle tombe
dans tomber,
elle dit
tomber
sans avoir
de ciel
à terre,
portant
l’oubli
et le vif
et le feu ;
le mot
source
gardé
sur son épaule,
elle commence
vive
de tout commencement,
elle ne laisse
jamais d’ombre
dedans la terre.
L’ombre
est debout,
extrême limite,
elle tombe
dans tomber.
L’ombre
n’a
pas de lieu,
pas de feu.
La lumière
cèle
l’ombre,
vive.
Jean-Gabriel Cosculluela, S’amuïr, suivi de Résister aux mêmes, préface de Jean-Michel Maulpoix, gravures de Gisèle Celan-Lestrange, éditions La Passe du Vent, 2019, 112 p., 10€, pp.51-53.
Note
Dans cette collection, les recueils ont la particularité d’être tous suivis d’un entretien en fin d’ouvrage, entre l’auteur(e) et Thierry Renard, responsable littéraire des Éditions La passe du vent.
Le mot de l’éditeur : Dans sa préface à l’ouvrage, Jean-Michel Maulpoix nous informe : « Mais si la poésie, en son aridité, est une solitude où dominent la rupture et la déliaison, le poète s’y montre entouré : ce livre est tout bruissant de noms chers : José Angel Valente, Roberto Juarroz, Marina Tsvetaïeva, Martine Broda, Éric Celan, Thierry Metz, Bernard Noël, Roger Laporte, Ingeborg Bachmann… C’est là comme une famille d’êtres proches, présents ou disparus, dont la relecture accompagne et semble même motiver l’écriture. » Tout est presque dit ici, en quelques phrases. Ce livre est le livre des rencontres, le livre des poètes et des artistes amis. Un grand livre simple, dans sa nudité, son dépouillement. Un livre, donc, comme l’affirme encore l’auteur de la préface, À la croisée des voix. Et, pareillement, à la croisée des langues… Jean-Gabriel Cosculluela est un poète qui non seulement vit en poésie, habite le monde en poète, mais qui côtoie les autres poètes, morts et vivants, dans une « haute » proximité. Sa voix nous parvient jusqu’à l’oreille, à la fois grave et douce. Jean-Gabriel Cosculluela est un esprit rare, tendu, sur le fil de sa propre langue.