L’accident mortel du duc d’Orléans, héritier de Louis-Philippe

Par Plumehistoire

Le roi Louis-Philippe I er, son épouse Marie-Amélie de Bourbon-Sicile et leur nombreuse progéniture forment une famille très soudée. Quand ils ne sont pas ensemble, père, mère, frères et sœurs s'envoient des lettres presque quotidiennement, prennent des nouvelles les uns des autres et se donnent de petits surnoms affectueux. Le prince de Joinville dira d'ailleurs : " Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une famille plus unie que la nôtre. " Après la mort prématurée de la princesse Marie en 1839, un autre drame vient briser cet équilibre et bouleverser l'Histoire de France : la disparition tragique de l'héritier du trône le 13 juillet 1842.

" Le chef des grands jours à venir "

Le centre névralgique de la famille, c'est Ferdinand, duc d'Orléans, né en 1810 à Palerme. Il est à la fois le fils aîné adoré, le grand frère modèle, le mari et le père aimant ainsi que l'héritier populaire de la dynastie.

En cette année 1842, Louis-Philippe est un roi vieillissant de soixante-neuf ans qui ne comprend plus toujours les problématiques de son temps. Les enfants du couple royal éprouvent pour leur père affection, dévouement et respect mais leur admiration est entièrement tournée vers ce grand frère qu'ils considèrent comme " le chef des grands jours à venir " ainsi que l'écrit le prince de Joinville dans ses Souvenirs. De celui qui travaille pour la suite, pour l'avenir, ils acceptent l'autorité naturelle et recherchent les conseils.

Aux yeux des siens mais aussi de la nation, le duc d'Orléans est porteur d'espérance. Plus encore, il incarne le prince parfait. Militaire accompli, il a l'esprit bien fait et manifeste une intelligence politique certaine. Ce beau jeune homme aux yeux bleus hypnotiques a bon cœur et son âme vaillante est remplie de courage. Charismatique et agréable en société, il s'exprime avec éloquence... Après le drame, le Morning-Herald fera ainsi l'éloge du jeune prince :

Le duc d'Orléans possédait toutes les qualités qui constituent le vrai gentleman français. Il était aimable, courtois, chevaleresque, discret. Il avait étudié la gloire française dans les guerres d'Algérie ; il suivait attentivement, bien qu'en silence, les événements politiques et les luttes de partis qui l'intéressaient si vivement.

Que demander de plus ? Hélas ! Ce jeune homme " appelé à répandre le plus grand éclat sur l'ancienne famille des Bourbons " ( Standard) est victime d'un accident mortel le 13 juillet 1842. Il n'a pas encore trente-deux ans. Que s'est-il passé ?

Un accident stupide

Au début du mois de juillet, le prince accompagne son épouse Hélène de Mecklembourg-Schwerin à Plombières, où elle doit suivre une cure thermale pour rétablir sa santé fragile. Après s'être assuré que sa femme est bien installée, le duc d'Orléans rentre à Paris pour quelques jours et s'installe aux Tuileries avant son départ pour le camp de Saint-Omer où il doit prendre le commandement d'un corps d'armée. Le 13 juillet, Ferdinand décide de partir pour le château de Neuilly, propriété favorite de la famille royale, où résident alors ses parents et certains de ses frères et sœurs, notamment Clémentine et le duc Aumale. Marie-Amélie se souvient :

Après le dîner il faisait une soirée délicieuse. Nous avons été faire le tour du parc, lui, Clémentine, Victoire, Aumale et moi. Jamais il n'avait été si gai, si brillant, si affectueux pour moi que pendant cette promenade. [...] Il est resté à causer jusqu'à 10 heures et s'en allant est venu me souhaiter le bonsoir. Je lui ai donné la main et lui ai dit : " Tu viendras nous voir demain avant de partir ", à quoi il m'a répondu : " Peut-être. "

Vers 11h du matin le lendemain, le duc se décide à retourner faire ses adieux à sa famille. Le Globe raconte : " Le prince avait voulu aller à Neuilly seul ; il était dans une voiture basse et légère, à quatre roues, dite demi-Daumont, dont il avait l'habitude de se servir dans ses petits voyages. " Il est accompagné d'un homme de suite et d'un postillon.

Tandis que l'attelage se rapproche du parc de Neuilly, le prince s'aperçoit que son cocher " n'est plus maître de ses chevaux ; il y a en cet endroit des fossés assez profonds, qui rendent tout accident de voiture dangereux ; et comme les chevaux étaient conduits par un jeune postillon, M. le duc d'Orléans s'est levé debout dans sa voiture, pour lui donner quelques conseils. "

On ne sait ensuite si Ferdinand, voyant que le danger devient bien réel, décide de sauter, ou si un choc le projette hors de sa voiture. Toujours est-il qu'il tombe " à pleine poitrine sur les roues, avant d'aller donner de la tête sur le pavé ". L'attelage fou est stoppé au bout de l'allée. On se précipite : " Le prince avait perdu connaissance, et il n'a rien répondu aux cris de ses serviteurs ". La Gazette raconte :

Resté évanoui sur la route, il a été relevé et transporté dans la maison la plus voisine, occupée par un épicier, où les secours n'ont pas tardé à arriver du château des Tuileries.

Prévenus en hâte, la reine Marie-Amélie, puis le roi Louis-Philippe et leurs fils les ducs d'Aumale et de Montpensier, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine se rendent auprès du blessé. Le duc d'Orléans " avait les yeux ouverts, le regard fixe, mais il ne parlait pas ", précise Le Globe. Lorsqu'il reconnaît les siens, " de grosses larmes s'échappent des yeux vitreux du prince, toujours incapable de proférer un son ". On espère encore une guérison. Hélas, les médecins appelés en hâte " ont reconnu et déclaré dès le premier diagnostic que la catastrophe ne laissait aucun espoir. La congestion cérébrale était déjà déclarée ". Ferdinand décède quelques instants plus tard.

C'est ainsi que s'éteint brutalement " le meilleur des fils, le plus tendre des époux, le frère le plus affectueux, (...) l'ami le plus sincère et le plus dévoué " ( Journal des débats politiques et littéraires).

" Pas un visage qui ne soit altéré par les larmes "

Dans ses Souvenirs, le prince de Joinville se rappelle la douleur insoutenable ressentie lorsque la terrible nouvelle lui parvient :

Non seulement je perdais le plus aimé des frères, mais le confident, le compagnon, le guide de toute ma vie. Je voyais, je sentais le désespoir de tous les miens, de mon père, de ma mère surtout, comme de mes frères et sœurs, à ce coup effroyable, et leur douleur venait encore s'ajouter à la mienne.

La duchesse d'Orléans, toujours à Plombières quand survient le drame, n'arrive à Neuilly que le 16 juillet. Elle est accueillie par le couple royal en deuil. Le roi l'étreint avec douleur et devant la reine qui fond en larmes, Hélène ne peut retenir ses sanglots.

La duchesse de Dino, nièce de Talleyrand, reçoit des courriers déchirants de la sœur de Louis-Philippe, Madame Adélaïde, avec qui elle est correspondance régulière. La brave femme était très proche de son neveu chéri. Les nouvelles de la famille royale, calfeutrée à Neuilly pour pleurer le mort loin de l'agitation de la capitale, sont inquiétantes : " Pas une voiture n'entre dans la cour de Neuilly. Il semble que tout y soit muré comme dans un tombeau. " La duchesse de Dino se décide à gagner Paris puis Neuilly et découvre une famille royale ravagée par la douleur : " Pas une figure qui ne soit désolée, pas un visage qui ne soit altéré par les larmes. "

Les obsèques ont lieu à Notre-Dame lors d'une belle cérémonie à la fois simple et imposante, au milieu d'une douleur universelle. Puis les proches conduisent le corps du défunt à la chapelle funéraire de Dreux.

Louis-Philippe rachète la maison de l'épicier où son fils a poussé son dernier soupir et demande à l'architecte Fontaine d'édifier une chapelle mortuaire dédiée à Notre-Dame de la Compassion et à saint Ferdinand. La chapelle, décoré par Ingres et Ary Scheffer, possède des vitraux représentant des saints et des saintes sous les traits des membres de la famille royale. Cette chapelle de style byzantin, déplacée dans les années 1960, se trouve aujourd'hui porte des Ternes dans le 17 ème arrondissement de Paris et a pris le nom d'Église Notre-Dame de Compassion. On peut encore y admirer le gisant de Ferdinand.

Progressivement, la vie politique reprend le dessus et le roi fait face à ses responsabilités. François Guizot écrit dans ses Mémoires le 26 juillet :

Je reviens de la séance royale et des Tuileries. Assemblée très nombreuse ; environ cent soixante pairs et quatre cents députés. La salle plus que pleine de public. Tout le monde en deuil. Une émotion très vraie ; des acclamations très vives et plusieurs fois répétées à l'entrée du roi. Le roi, troublé d'abord, plein de larmes, parlant à peine. Il s'est remis à la troisième phrase. L'aspect général avait beaucoup de simplicité et de gravité.

La mort de Ferdinand d'Orléans rompt non seulement l'harmonie d'une famille mais brise les rêves des Français tout en mettant en danger la monarchie de Juillet.

" Une heure a détourné tout un siècle. "

Le Journal des débats politiques et littéraires se fait l'écho de la désolation qui règne dans la capitale à l'annonce du décès de Ferdinand :

La famille royale vient d'éprouver un affreux malheur ; le pays fait une perte immense. Le roi a perdu l'aîné de sa race, l'héritier présomptif de sa couronne, le fils en qui reposaient ses plus chères et ses plus anciennes espérances, le prince qui avait conquis, par douze années d'une vie courageuse et dévouée, l'estime et la confiance de l'armée et du pays. M. le duc d'Orléans est mort aujourd'hui, à quatre heures et demie, à la suite d'un horrible accident, après une agonie de cinq heures. Cette sinistre nouvelle, répandue ce soir dans Paris, y a causé une douleur et une consternation générales.

L'Europe entière partage le désarroi de la France. L'Indépendant belge est stupéfait par cette information " tombée comme un coup de foudre " : " Le duc d'Orléans est mort ! Jamais prince appelé à monter sur un trône ne fut frappé par la providence d'une manière plus subite et plus mystérieuse ". Le Morning Chronicle proclame que " ce fâcheux événement produira en Angleterre un sentiment universel de douleur et de regret sincère ". Le Times à son tour s'émeut devant cette tragédie :

Dans la terrible et fatale série de calamités qui ont frappé la maison royale de France, aucune n'a éprouvé plus à l'improviste cette famille dévouée ; aucune n'a répandu plus de deuil sur les destinées futures du pays que l'accident qui a coûté la vie à Ferdinand d'Orléans, héritier présomptif de la couronne.

Alfred de Musset pleure son condisciple du collège Henri IV : " Une heure a détourné tout un siècle ", clame-t-il dans la Gazette d'Augsbourg. Il connaissait les belles qualités de ce prince accompli qui freinait les ambitions trop royalistes de son père... Il n'aura donc jamais l'occasion de mettre en œuvre ses beaux principes ! La Gazette nationale du 18 juillet rapporte les propos tenus par l' Alsace, qui peste contre cette mort stupide et inutile : " Si le duc d'Orléans avait succombé en Algérie, à la tête de ses troupes vaillantes que plus d'une fois il a conduites au combat, la douleur publique serait vive et profonde, mais moins amère... "

La duchesse de Dino comprend tout de suite que l'avenir de la France est désormais incertain :

Je ne puis penser qu'à ce douloureux évènement, et comme malheur privé, et comme calamité publique. Que sera une longue régence dans un pays volcanisé comme l'est la France ?

Après avoir vanté les qualités du défunt, elle ajoute : " Son règne aurait eu beaucoup de ce qui manque trop à celui-ci : le ressort, l'aiguillon, l'enthousiasme. " Le prince de Joinville exprime très bien dans ses Souvenirs le désarroi de la France et le désert politique laissé par la disparition de l'héritier du trône :

La mort détruisait une succession anticipée, acceptée de tous, et le principal soutien de la monarchie de Juillet. Désormais le navire allait errer sans chef, sans but, sans boussole, exposé à tous les orages.

Le duc d'Orléans laisse en effet une veuve et deux orphelins : le comte de Paris qui a quatre ans et le duc de Chartres qui en a deux. Si le roi venait à mourir dans les années à venir, une régence serait nécessaire... Des documents remis par Ferdinand à sa sœur Clémentine avant son accident émettent très clairement le souhait que son frère puiné le duc de Nemours remplisse cette tâche.

Nemours est l'opposé de son frère et ne peut se targuer de la même popularité. Distingué, il passe pour pédant à cause de sa grande réserve. Une timidité qui le rend maladroit dans sa conversation et le fait passer pour austère et embarrassant. Sans réelles ambitions personnelles, il est perçu comme un conservateur oisif.

Hélène en revanche, libérale et ayant toujours secondé les vues de son mari, jouit de nombreux partisans. Hélas ! La loi du 20 août, soumise par Louis-Philippe à la Chambre des députés et adoptée dans la foulée, fixe définitivement la volonté du défunt, mettant un terme à ses espoirs de devenir régente. Elle se replie désormais sur ses droits de mère et sa position de tutrice de ses garçons. Le duc de Nemours lui-même est réaliste. Quarante ans plus tard, quand on lui rappelle l'accident de cette année 1842 : " Ce jour-là, je compris que le régime était condamné. "

En effet désormais, Louis-Philippe, qui n'écoute plus personne, enchaînera les maladresses qui conduiront à la Révolution de 1848 et entraîneront un nouvel exil de la famille royale.

Sources

Vieux souvenirs du prince de Joinville

Souvenirs et chronique de la duchesse de Dino, nièce aimée de Talleyrand

♦ Marie-Amélie de Bourbon-Sicile de Florence Vidal

♦ Louis-Philippe et sa famille de Anne Martin-Fugier

♦ Clémentine la Médicis des Cobourg de Olivier Defrance

♦ Madame Adélaïde de Dominique Paoli

♦ Presse de l'époque

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