(Note de lecture), Bruno Fern, Dans les roues, par Henri Droguet

Par Florence Trocmé


EN PISTE !

Ça roule et tourneboule dans le bref ouvrage intitulé dans les roues que  Bruno Fern
vient de publier aux éditions Louise Bottu et qu'il présente en quatrième de couverture comme un recueil des "rêveries – ou plutôt les jeux de pensée" d'un cycliste en solo qui vagabonde.
Fern indique fermement et opportunément p. 13 que "le poème est un document centré sur la langue, engendrant les dérives, les fils croisés de la bobine de l'émetteur en train d'écrire". Entendons que s'il y a ici de l'autobiographique c'est avec un décentrement plus ou moins marqué.
Le texte se développe en 282 "éléments" de longueur inégale (les plus courts tiennent en deux mots, les plus longs en 9 lignes), scandés à 12 reprises par des "panneaux de signalisation" dont le dernier est "passage à niveau" qui vient après "sortie obligatoire". Les éléments s'enchaînent ou pas les uns aux autres, il arrive que ça déraille avec des effets égarants plaisamment et savamment garantis, car il faut, écrit Fern, "mettre des bâtons dans la langue". Le texte peut néanmoins se lire d'un seul bloc, ici-bas chu etc. mais n'exagérons pas. Le singulier de cette expérience c'est que la lecture achevée peut être reprise indéfiniment au début, dans ce que Fern nomme une spirale sans fin, comme chaque morceau peut être lui-même relu avant de poursuivre.
On retrouve ici les caractéristiques propres à l'écriture fernienne, la brièveté, une sorte d'accélération épique (l'épique est ce qui se jette en avant, écrivait Alain dans son commentaire de La Jeune Parque de Valéry), qui n'empêche pas les changements de braquet ou de cap inopinés, dérapages contrôlés ou pas, pannes, ralentissements, dérives, une sorte de désordre baroque soigneusement calculé et assumé explicite-ment : "ainsi ce texte est garanti recyclable roule boule il se remonte dans les derniers mètres se cède la priorité applique le code à sa sauce/ c'est du baroque au sens ancien et si la forme paraît parfois irrrégulière elle n'empêche pas la rotation..." et Fern n'hésite jamais à donner -discrètement- des clefs de lecture, un mode d'emploi, des indications de régie, il mêle au texte même tout un appareil réflexif minimal et utile  car "l'interprétation ne doit pas dépasser les bornes".
Il y a un champ lexical massif de la circularité, du sphérique, qui sature délibérément le texte : roues, tournent, autour, boucle, spires, rondeau, tourniquet, roulement, rond, tourner, enrouler, ronde, tourbillonnants, tournicote, etc... ad lib.
Le recours à du vocabulaire argotique, des énoncés grammaticalement incorrects, des parodies : se débine, rentrer fissa, le toutime, y a comme, pif, faut reconnaître que,  une occase, çui qui, le futal, tout riquiqui en pause pipi dans les taillis, "nous n'irons plus là-bas qu'en boostant les effets la belle que voilà saura les rallumer entrez dans la transe suivez la cadence suintez kiffez survivez où vous pourrez
Un appareil référentiel explicite dans les appels de note comme autant d'hommages : Jude Stéfan, Jean Follain, Jacques Dupin, Raymond Queneau, Franz Kafka,, Samuel Beckett, William Carlos Williams, Andrea Zanzotto, François de Malherbe, Francis Ponge, Christian Prigent, Jean de la Bruyère, Endre Kukorelly, Ursula Krechel, Pierre Le Pillouër, et enfin Antonio Negri comme référence politique.
Ou implicites : on repère ainsi, semées dans le texte, des citations de Charles d'Orléans, Apollinaire, Mallarmé (deux fois), Victor Hugo et Spinoza polisseur de verre apparaît à la p.50.
De la musique ici ou là : 6ème mouvement du livre d'orgue de Messiaen (qui s'intitule Les yeux dans les roues), une impro d'Ornette Coleman, Cordes vides de Ligeti, la formule fortissimo tournoyant qui peut s'appliquer au texte, comme autant de formes de mixage généralisé.
Quelques thèmes ferniens omniprésents : les scènes "codifiées" de sexe brut, sans
fausse pudeur, et de brèves et significatives allusions politiques : à Poutine, au désastre écologique universel, à l'inégalité des conditions (un ouvrier dégringole d'un toit plus fréquemmment qu'un PDG même lesté de stocks-options).
Quelques calembours au hasard : il trans/pire en pire; sucettes & pinçons, suçons & pincettes & suées de secours; le classique "bouts de ficelle de cheval de course..."; pas moyeu de moyennner; couper à travers les champs lexicaux...
Et la mort, la mort toujours recommencée, même si pas "d'autre rançon que les mots pour dire à quel point la mort ne s'écrit pas", "écrire= tout au plus un cadavre à déplacer" (emprunté à Jacques Dupin),et dans la dérision et l'humour très noir d'un relevé topographique fictif : "Cloulbec Tournavent Noirceur-sur-la-Lys Le Tricard Pisenpis Beaumorre St-Arnifle Fantes la Jolie ...", ou bien "le pater (...) ayant perdu 75 kg par simple crémation du jour au lendemain". On voit par là que Bruno Fern ne cède rien au sentimentalisme lacrymogène.  
Le plus singulier dans ce pourtant mince ouvrage c'est l'invention d'un baroque sobre (mélange des genres, instabilité générale, débordements, décrochements, lignes brisées ET SIMULTANÉMENT laconisme et économie ) dont Fern tient rigoureusement la ligne d'un bout à l'autre. C'est l'une des raisons, parmi d'autres, pour lesquelles il doit être lu.
Henri Droguet
Bruno Fern, dans les roues, éditions louise bottu, 2020, 64 p., 8€
Extrait
en réalité la séparation n'est qu'une membrane à laquelle il est difficile de se faire quand on doit déjà s'en tirer avec son propre cœur
l'étrangeté fait des siennes, la tachycardie sème autant de traces que le rosé répandu sur la nappe et on a beau frotter
l'étincelle ne jaillit pas à coup sûr l'ombre est teintée dans la masse qu'on ne discerne qu'au vol ce n'est pas qu'un problème de réglage de brillance excessive
ça tient à un fil
mince y aurait comme un décalage dans l'infra
structure flottante une décentralisation du moi
rondement menée à la baguette et sa vaporisation ± dépendante de la volonté — voir supra
liminaire qui désigne un seuil au-delà duquel boum une interruption généralement subite a lieu sur le goudron ou dans les prés
positions où il est concevable de donner suite au renversement, au retroussement des babines de toutes catégories
saccades ou ça passe en
vélo c'est p'têt juste dans la tête le ptit
c'est une translation rétrogradable, du casse-pipe qui requiert de l'exactitude dans la posture
(pp. 45-46)