Tea-bag

Par Clarinette

Henning Mankell aborde ici un de ses sujets de prédilection : la difficulté de communication entre Blancs et Noirs, entre Européens et immigrés...Les premières pages - la description de l'arrivée de Tea-bag sur la côte espagnole après une traversée de la Méditerranée en barque - sont saisissantes. On passe ensuite directement en Suède où Jesper Humlin devient le personnage principal. Un poète, le Blanc, matérialiste, égocentrique et égoïste, dans toute sa splendeur,  plus intéressé par l'état de ses finances et de sa cote de popularité que par le sort de l'humanité et, qui plus est, lâche. Sa vie bien rangée et confortable va se trouver bouleversée par la rencontre avec trois jeunes émigrées d'origines différentes qui vont l'entraîner dans une tourmente dont il ne sortira pas indemne. D'abord par intérêt, il va tenter d'utiliser leurs histoires respectives parce qu'il pense trouver là matière à écrire un roman qui va lui permettre de renouer avec le succès qui lui fait défaut. Mais les filles se révèlent plus insaississables que prévu. Le roman est placé sous le signe de la difficulté à communiquer. Jesper Humlin est en conflit permanent avec tout son entourage : sa mère, sa fiancée, son éditeur, son médecin, il se heurte à toutes sortes de barrages et à du mal à décoder les messages que Tea-Bag et ses camarades tentent de lui transmettre...Dans ce livre  personne n'écoute personne, chacun parle à un mur. Henning Mankell joue sur le contraste entre les préoccupations futiles du poète et les horreurs vécues par les trois jeunes filles. Cela donne aussi un côté à la fois comique et désespérant à ce roman où l'on frôle parfois l'absurde et l'insolite. Vers la fin toutefois le personnage de Jesper gagne un peu en humanité.  Les passages les plus bouleversants sont les récits des jeunes filles. Henning Mankell a visiblement côtoyé des émigrés clandestins pour écrire son livre. Il s'interroge aussi sur la relation qu'il entretient avec eux : écrire sur eux, est-ce témoigner et les rendre visibles aux yeux du monde ou bien n'est-ce pas simplement leur voler leur histoire ?
extrait : "A compter de cet instant, j'ai couru. J'appliquais la plante de mes pieds contre la terre, fort, comme mon père me l'avait appris, mais je courais sans arrêt. J'avais tellement peur que je ne me suis même pas arrêtée au pied de la colline, là où la route passe devant ta tombe Alemwa. Je crois que personne ne comprends vraiment ce que cela signifie d'être en fuite. Être contraint à un moment donné de se lever, de tout quitter et de courir pour sa vie. Cette nuit-là, quand je suis partie, j'avais la sensation que toutes mes pensées, tous mes souvenirs pendouillaient derrière moi comme un cordon ombilical sanguinolent qui refusait de se rompre alors que j'étais déjà loin du village. Personne ne peut comprendre ces que c'est - à moins d'avoir été soi-même chassé, contraint de fuir des hommes ou des armes, ou des ombres qui menacent de tuer. La terreur nue, on ne peut pas la communiquer, on ne peut pas la décrire. Comment expliquer à quelqu'un l'effet que ça fait de courir droit devant soi, en pleine nuit, pourchassé par la mort la douleur, l'avilissement ?
[...] Pendant tous ces jours et ces nuits où j'ai erré dans Lagos, à moitié morte de faim, j'ai rencontré d'autres gens comme moi,en fuite. A croire qu'on dégageait une odeur spéciale que seuls les autres fugitifs reconnaissaient - on était comme des animaux aveugles qui se repéraient mutuellement, au flair. Tous portaient un rêve, un projet. Les uns avsaient décidé de se rendre en Afrique du Sud, les autres voulaient aller vers les villes portuaires du Kenya ou de Tanzanie et, de là tenter la traversée. D'autres encore avaient renoncé. Ils étaient arrivés jusqu'à Lagos et ne pensaient pouvoir aller plus loin. Tous redouaient les militaires, les jeunes soldats rigolards. Beaucoup avaient en réserve des histoires atroces, quelques-uns s'étaient évadés de prison, le corps et l'âme saccagés."

 
Tea-bag, Henning Mankell, Editions du Seuil,  Collection Points, 343p.