une pensée, une œuvre, le reste n'est que brouillard. (Sándor Márai.)

Par Jmlire

" Premier brouillon de La Sœur et dernières lignes du manuscrit de Sortilège. Je les écris en écoutant la radio qui nous avertit d'une alerte aérienne. En rédigeant le dernier dialogue de Sortilège, je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut me dépêcher parce que je n'aurai peut-être pas le temps de finir ma phrase ! Peut-on travailler ainsi ? Oui, on peut. N'est-ce pas une forme de folie, alors que Berlin est en train de disparaître que de travailler sur un roman et une pièce de théâtre ? Ou n'est-ce que cela qui donne un sens à la vie et qui compte vraiment, n'est-ce pas ainsi que l'on peut et doit vivre et considérer que tout le reste, les Berlin, les Hambourg, les Kiev, les Varsovie, la rivalité sanguinaire de ces grandes nations despotiques, n'a pas plus d'importance que le cancer, une hémorragie cérébrale ou un malheur physique et existentiel ? Je crois que c'est là que réside la vérité. Une pensée, une œuvre, voilà la réalité ; le reste n'est que brouillard, cauchemar, rêve éternel monstrueux, dont l'homme se réveille, le temps d'une idée, le temps d'un éclair créateur..."

1946

" Oui... nous sommes dans l' "ère atomique " ; tout s'atomise, brûle, se désagrège sous l'effet de forces terribles, l'argent, la parole, la morale, la substance humaine et naturelle... La bombe atomique d'une tonne qui ferait exploser la planète en dégageant une chaleur de douze mille degrés existe peut-être déjà ; et, un jour, un criminel, un fou ou un politicien, peu importe, la déclenchera ; alors la Terre sentira la carne. le monde et l'humus dégageront une odeur de charogne brûlée, tout ce qui est matière se disloquera et commencera à empester et une odeur amère se répandra sous le Soleil.

... On vient d'expérimenter des explosions atomiques dans l'atoll de Bikini ; pour une somme de cent dix millions de dollars, on assiste à une répétition générale du Jugement dernier ; on sacrifie quelques îles où, sous l'effet de la radioactivité, la terre se transforme en verre cristallin et on sacrifie soixante-dix vieux bateaux de guerre en les précipitant dans la fournaise à dix millions de degrés. Ni Dante ni Goethe n'ont rien rêvé de tel...

...Le style n'est pas que l'homme, le style est tout. Le jour où la bombe atomique a explosé au-dessus des îles Bikini, la radio américaine a demandé aux stations de surveillance météorologiques si elles n'avaient pas observé au moment de l'explosion des "phénomènes crépusculaires" partout dans le monde. Spengler serait ravi de la formulation. Moi aussi, je le suis.

La quatrième bombe a été lâchée et l'amirauté a déclaré que le résultat était "satisfaisant" mais on sent dans le ton des déclarations et des articles de journaux une certaine déception, comme si la destruction n'était pas aussi parfaitement infernale que nombre de gens l'avaient espéré. Patience, mes chers amis !

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019. Du même auteur, dans Le Lecturamak :