(Anthologie permanente) Liliane Giraudon, Polyphonie Penthésilée

Par Florence Trocmé


Liliane Giraudon publie Polyphonie Penthésilée, romance, aux éditions P.O.L. (en librairie le 2 décembre)
prends garde aux strophes qui s’allongent
   comme aux femmes tondues
   le meurtre ne dort pas où l’on pense
         simplifier les choses n’avance pas leur poids
   ni la clarté des syllabes
supplément et omissions
   la haine de la poésie
   partie du dispositif
   vieux biscuit prétexte
      trop dur pour tes dents
   enfermée ici
   à écrire des lignes que tu voudrais crues
brouillards de quelques miens poèmes
effet fantôme du jargon des oiseaux
   ce matin le jardin
   était couvert de brume
   entrée de l’hiver
   sortie de l’hiver
arme blanche à l’égard des vaincus
   au printemps ça recommence
   une langue c’est un tumulte
petite puissance de frappe sans effet
   bouts de papier partout
   comme sortis de ta peau
   parfaitement inécrits
c’est pourtant ce que secrètement tu désires
   une langue de voyou
   avec du féminin en pagaille
   sons et sentiments
   en vue d’un démontage
tandis qu’ouvert sur tes genous
   Mallarmé évoque page 736 une
« Adaptation du gaz aux lampes juives de Hollande »
amatrice de chambres
   autant que de forêt triangulaire
ce froid aux pieds
   vient d’une absence de chaussettes
*
la Dickinson bien loin devant tous
   caracolant Hors Livre
   N’en ayant peut-être jamais voulu
   construisant autrement
      la maison du poème
on a enduré le mépris des générations
   petits ciseaux
   un peu de fil
   l’abeille est noire
la mouche bleue
   les siècles de juin rejoignant
   les siècles du mois d’août
      la forme des mots
   minuscules croix et tirets
les vents tiennent des forêts dans leurs pattes
couvrant les marges
   entre les lignes
   lectures alternatives
cousues au corps
   petite main qui trace
   recopie
   strophes brisées ou liste de mots
une méthode compositionnelle
   le papier est à lettres
   feuilles disjointes
   un vélin crème ligné de bleu
strophes uniques
semblables à des hymnes
   espaces
   entre les lettres entre les mots
   la prose inséparable
   un Cantique spectral
   Missive au monde
   décomposée
   réduite
sa féroce ponctuation
une existence tout entière
   on marche dessus
   comme si c’était un chien
dans la maison d’un mort
l’activité du lendemain
la plus grave occupation
   le sachant
   l’ayant toujours sur
on y balaie le cœur
   l’amour
   bloc-partition
   dont on n’a plus l’usage
puisque toujours et encore
nul somnifère n’apaise la dent
qui ronge l’âme
Liliane Giraudon, Polyphonie Penthésilée, romance, P.O.L., 2021, 144 p., 18€, pp. 68 et 72-74
sur le site de l’éditeur :
Polyphonie Penthésilée, par son titre, poursuit une démarche d’écriture originale où les femmes sont au centre des textes et de leur production comme de leur détournement. Les textes de Polyphonie Penthésilée font état de cette « forme de guerre » dans le travail d’écriture poétique. Les moments de paix sont vécus comme si la guerre était fatiguée et se reposait pour mieux rebondir dans la langue. Ce long poème, entre divagation ou scénario, est le fruit d’un braconnage dans la vie de tout le monde. On y rencontre des morts plus vivants que les vivants, un homme y mord un chien, une femme aboie, partout la peur avec une pratique de vies jetables alliée à l’énigmatique beauté du monde. Tout le poème tente de répondre à la question : « Que fait le poème par ces temps de malheur ? » Penthésilée, reine des amazones, y chevauche dans sa petite armure peinte et dans la polyphonie des voix emmêlées. Elle tente de soulever une autre question : celle de savoir ce que les femmes font à la poésie quand après des siècles d’effacement, d’accès interdit, ce vide, cette non-mémoire pesant sur elles, corps et langue, il leur faut s’affronter au poème. Comment affronter le caractère redoutable de la littérature institutionnalisée. Comment inventer dans la langue des stratégies de pillages, détournements, inventions, découpages.