La fabrique des salauds

Par Fibula
L'auteur allemand Chris Kraus, également cinéaste, s'est intéressé à plusieurs reprises par le passé au destin de ceux qui ont dû, en Allemagne et dans les pays Baltes subir et vivre l'ère hitlérienne. La complexité de l'après-guerre le préoccupe particulièrement, de façon personnelle : il a découvert que son grand-père avait fait partie des Einsatzgruppen SS et avait commis des crimes contre les Juifs des pays baltes. Il se questionne dans son travail sur la façon dont ces hommes ont été "réintégrés" à la vie de la nouvelle république d'Allemagne fédérale.

Dans l'imposante fresque de 880 pages La fabrique des salauds, qu'il a rédigée après cette découverte, il a imaginé trois personnages extrêmement romanesques, qui traversent le siècle, de 1905 à 1974. Cette année-là, nous retrouvons le narrateur, Konstantin Solm, dans un hôpital de Munich. Konstantin, surnommé Koja, se sert de son compagnon de chambre pour raconter son histoire. Tout comme le lecteur, ce dernier, un jeune hippie traumatisé crânien, passe de l'admiration au dégoût en écoutant le récit de Koja Solm. Celui-ci lui impose son histoire dans les moindres détails, rendant ce procédé narratif un peu forcé, même si par ailleurs, il nous permet de prendre quelques pauses dans une histoire extrêmement chargée, qui nous happe dans ses méandres.
Les frères Solm vivent en Lettonie : cette nation, au début du XXe siècle, fait partie de l'URSS, tout comme ses voisins la Lituanie et l'Estonie. L'un des points forts de ce livre est de nous faire découvrir l'histoire peu connue de ces pays baltes. La Lettonie, devenue indépendante en 1919, a de nouveau été annexée par l'URSS en 1944, puis de nouveau "libérée" en 1991, lors de l'éclatement de l'URSS. Tous ces mouvements politiques et historiques ont grandement déstabilisé la région et bouleversé les populations locales, qui, en temps de guerre, étaient forcées de choisir leur camp... Les frères Solm, eux, choisissent l'Allemagne, et s'engagent dans la SS un peu par conviction, pour l'aîné, Hubert (Hub), et un peu pour sauver leur peau, pour Koja. Leur pouvoir au sein de la SS devient de plus en plus important et les amène à participer à des opérations d'espionnage mais aussi d'extermination que Koja exécute à contrecœur.

Le cynisme et les sarcasmes de Koja lorsqu'il raconte son histoire ne modèrent pas l'horreur qui est décrite, même si la dérision dont fait preuve le personnage central de ce roman permet parfois quelques respirations face à la dimension horrifique que prend la narration. Si Koja nous apparaît comme quelqu'un de froid, on a surtout l'impression qu'il a subi toute sa vie le poids de cette Histoire.

« Depuis son bureau mitrailleur, il me lut une citation de Lawrence d'Arabie avant de me demander si je n'aurais pas envie de conquérir les sept piliers de la sagesse pour le compte de la SS - et je me dis : pourquoi pas? Après tout, on a déjà les sept piliers de la bêtise, de la folie et du crime dégénéré. » (p.243)

C'est que parallèlement aux événements relatés dans La fabrique des salauds, tous réels, une histoire plus personnelle ajoute au drame et amène humanité et sensibilité au récit. Alors qu'ils sont enfants, Koja et Hub deviennent les "frères" de la petite Ev, rescapée d'un massacre. Les deux frères tomberont fous amoureux d'Ev et elle aussi, les aimera tour à tour, provoquant leur destin. Les deux frères s'opposeront rapidement à cause de cet amour et subiront des conséquences différentes après leur participation aux exactions et opérations diverses pendant la guerre. Koja deviendra un espion pour le KGB, la CIA, les services secrets allemands (BND) et le Mossad, alors qu'Hub restera fidèle à ses anciens compagnons nazis, reconvertis pour un certain nombre dans les services secrets allemands. La versatilité de Koja semble peu vraisemblable à quelques moments dans le récit, comme si l'auteur avait voulu tout faire vivre à un seul personnage pour nous faire exagérément comprendre la complexité de cette période de notre histoire contemporaine.
Cependant, on se laisse prendre à cet enchevêtrement des rôles de Koja, comme en visionnant un excellent épisode du Bureau des légendes (série française sur les services de renseignement français, diffusée actuellement au Québec)...
Ce que l'auteur nous raconte nous apparaît parfois tellement invraisemblable que l'on éprouve le besoin de vérifier si les faits relatés se sont réellement déroulés de cette façon. Tous les éléments historiques sont réels et extrêmement bien documentés. Ce qui est le plus déroutant est de découvrir à quel point un grand nombre d'anciens nazis ont eu le champ libre après 1945 pour fuir, se cacher ou participer à des opérations organisées par le premier gouvernement d'Allemagne de l'Ouest, dirigé par le cabinet Adenauer à partir de 1949, en participant aux services secrets allemands. On découvre ou approfondit tout cela, et bien plus encore, dans La fabrique des salauds.

Ce roman coup de poing, d'une grande violence, se situe dans la lignée des Bienveillantes, de Jonathan Littell. Certains détails se retrouvent dans les deux romans. Il y a est question du mal que l'on fait par devoir, des exactions que l'on commet pour sauver sa propre vie, de la moralité de nos actes. Mais il y est aussi beaucoup question d'amour, filial, familial, amoureux et passionnel. C'est là que la différence se fait sentir : Chris Kraus nous entraîne dans une saga qui mêle l'histoire d'une époque et d'un pays à l'histoire intime d'une famille. De plus, le personnage principal, Koja, est un artiste très doué, et la peinture constitue un peu le fil rouge de l'histoire, le don artistique se transmettant de père en fils, puis de père en fille, et la contrefaçon picturale dont use le narrateur peut symboliser la trahison et le mensonge commis par nombre de protagonistes de cette histoire.

La fabrique des salauds, Chris Kraus, Éditions Belfond, 880 pages.

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Compléments :

Peut-on écrire une généalogie du mal?

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Humeur musicale : Courtney Barnett - If I Don't Hear From You Tonight