Interview de Gilles Farcet (3)

Publié le 01 juin 2022 par Eric Acouphene

 Frédéric Blanc : Dans ton livre, tu t’attaques à une conception finalement assez matérialiste et bourgeoise de la réalisation spirituelle. L’éveil y est envisagé comme une sorte de droit à la retraite. Après avoir accumulé le nombre de points requis, nous accédons enfin à la béatitude et pouvons nous la couler douce pour l’éternité… De ton côté, tu insistes sur le côté éphémère de toute expérience, y compris celle de « l’Eveil ». La notion hindoue de « jivan mukta » (libéré vivant) était pourtant particulièrement chère à Arnaud Desjardins. Abordée de manière superficielle, cette idée de libération radicale paraît avoir, elle aussi, quelque chose de définitif… N’y a-t-il pas là quelque chose qui peut porter à confusion ?


Gilles Farcet : Mais oui ! La notion si précieuse de « jivan mukta » est délicate et peut facilement prêter à confusion… Surtout en dehors du contexte hindou. Dès qu’on l'aborde, il convient de redoubler de prudence… Je pourrais d’ailleurs tout à fait botter en touche et dire que je n’en sais absolument rien. Mais bon, je vais jouer le jeu… [Silence]… J’aimerais commencer par préciser que je ne remets pas du tout cette perspective en cause. J’y attache même un grand prix ! En dépit de toutes mes réserves, je ne récuse pas la possibilité pour un être humain de s’ouvrir, d’être transpercé, transfiguré et, jusqu’à un certain point, durablement transformé par une dimension d’un autre ordre… Ce que je récuse, en revanche, ce sont les interprétations simplistes d’une réalité qui dépasse très largement notre entendement. Ce dont nous parlons se situe hors du temps et de la forme... Prétendre par exemple que l’Eveil est définitif est aussi absurde que d’affirmer que l’éternité dure longtemps… On confond les niveaux… Je me souviens des cours de catéchisme de mon enfance. Il y était évidemment question de la « vie éternelle ». Cela m’intriguait beaucoup. Je me rappelle avoir fait d’énormes efforts pour comprendre vraiment de quoi il s’agissait. Mais en dépit de toute ma bonne volonté, je finissais toujours par aboutir à une impasse… Plus tard, j’apprendrai le mot « aporie » … En tant que forme humaine, je suis conditionné à me situer dans le temps et l’espace. Par conséquent, tout ce que j’appréhende est limité. Il n’y a donc rien étonnant qu’une réalité dépourvue de début et de fin me soit demeurée inintelligible... [Silence] Je m’élève particulièrement contre l’idée que l’on puisse s’attribuer la réalisation spirituelle. « Je » n’est pas éveillé et ne le sera jamais. L’idée même d’un Eveil personnel est absurde. Cela ne concerne en rien notre pauvre forme relative. Tu parlais d’Arnaud Desjardins… Lorsque Lee Lozowick intervenait à Hauteville, il m’est souvent arrivé de l’entendre prononcer l’une de ses phrases fétiches : « Anyone can fall. » (N’importe qui peut chuter). Arnaud ne s’est jamais précipité sur le micro pour le démentir. Il ne s’est pas écrié : « Non, je ne peux pas te laisser dire ça ! C’est contraire à toute la tradition hindoue etc. ». Si une forme relative peut être plus ou moins transparente à l’absolu, elle ne peut jamais totalement coïncider avec lui. Sinon il n’y aurait plus de forme… Et pour parler plus concrètement, il me paraît très présomptueux de décréter qu’on a atteint ceci ou cela et qu’aucun retour en arrière n'est possible. Comme aurait dit Gainsbourg , « faut voir ! »

Frédéric Blanc : Le dernier chapitre de ta biographie d’Arnaud Desjardins est consacré à la transformation radicale qu’il a subi lors d’un entretien avec son maître. En le relisant, je suis tombé sur la petite phrase suivante : « La peur l’a à jamais quitté. » Tel que tu formules les choses, il semble que cette promesse sidérante concerne directement notre pauvre forme éphémère et qu’elle ait un caractère définitif…

Gilles Farcet : C’est sûr… Oui, cela semble contradictoire… Ne perds pas de vue que ce dont il est question ici dépasse souvent nos capacités de compréhension. En essayant d’en rendre compte, nous n’échapperons ni aux contradictions ni aux paradoxes… Ce n’est d’ailleurs pas une raison pour abandonner tout sens critique… J’invite les lecteurs de cette biographie à réfléchir sérieusement au sens d’une affirmation dont tu fais bien de souligner le caractère étonnant. « La peur l’a à jamais quitté » : qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce que le corps humain, par exemple, peut vraiment cesser d’avoir peur ? Au moment de son arrestation et de sa mise à mort, le Christ n’en mène pas large. Les Évangiles nous disent qu’il est tellement terrifié qu’il se met à transpirer du sang. Il s’agit apparemment d’un phénomène biologique bien réel. Tout en étant terrorisé, le Christ garde toute sa dignité. A aucun moment, il ne donne l'image d’un homme défait prêt à se renier et abdiquant toute dignité pour sauver sa peau. En soi, c’est déjà un miracle… [Silence]… Je m’intéresse depuis longtemps à la manière dont meurent les hommes. Cette curiosité n’a rien de morbide. Si le sujet retient mon attention c’est que le récit des derniers instants d’un être humain est toujours très significatif. La manière dont se déroulent les choses est bien souvent inattendue et mystérieuse… Le médecin qui a assisté au trépas de M. Gurdjieff rapporte qu’il est mort « comme un roi. » Certaines personnes dépourvues de toute dimension spirituelle consciente partent elles aussi de manière digne et paisible. En revanche on sait que certains grands disciples, voire des instructeurs spirituels reconnus, ont connu une fin plus difficile. Cela ne veut pas dire qu’ils soient morts dans l’indignité et l’abjection. Mais le passage n’a pas été une simple formalité… Je comprends que cette vérité puisse être perturbante. Beaucoup voudraient l’oublier. Pour ma part, je préfère regarder les choses en face. Au stade où j’en suis, je trouve la vérité infiniment plus confortable que le mensonge… [Silence] La pratique spirituelle est précieuse et opérante. Elle peut métamorphoser un destin. Pour autant, elle ne met à l’abri de rien et ne nous garantit certainement pas « la bonne mort » pour reprendre les mots de la tradition chrétienne… J’ai conscience de jouer les équilibristes mais ma prudence et ma propension au paradoxe me semblent plus proches de la vérité que toutes les opinions bien tranchées. La vie est complexe, énigmatique. Le sol s’y dérobe souvent sous nos pieds.

Frédéric Blanc : Il t’arrive d’avoir quelques mots « cruels » envers tous ceux qui s'imaginent trouver ce sol ferme dans la spiritualité. Tu montres combien il est facile de transformer une idéologie spirituelle en une sorte de doudou afin de mettre à distance l’horreur et l’absurdité de la vie. Même l’expérience la plus authentique peut être recyclée par l’ego.

Gilles Farcet : C’est une chose qu’il m’est effectivement arrivé d’observer… Certaines personnes que j’avais rencontrées dans ma jeunesse, et auxquelles j’avais pu attribuer un certain degré de réalisation, m’ont, par la suite, donné l’impression de chuter ou en tout cas de s’empêtrer dans des émotions dont elles paraissaient libres. Je dis cela sans aucun jugement… C’est un simple constat ; un sujet d’étonnement et de réflexion… La vie est un processus de changement permanent. Quels que soient nos « progrès » sur le chemin, nous ne sommes jamais assurés de l’avenir. Peut-être serons-nous ébranlés par un drame qui mettra en lumière des failles dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Encore une fois, j’incite à la prudence… En l’absence de cette prudence et de cette humilité élémentaire, il est très facile de nous égarer. Je fais allusion dans le livre à un certain Jeff Foster, un « éveillé » britannique que je n’ai pas rencontré et dont je n’ai jamais lu les livres… Je ne connais de lui qu’une poignée de textes que j’ai trouvé sensibles et assez beaux. Même ceux qui expriment une certaine orthodoxie de l’Eveil m’ont paru être plus profonds que la plupart consacrés au même sujet… Il se trouve que cet encore jeune homme est tombé gravement malade. Suite à cette pathologie il a connu une période de désespoir. Ce que la tradition mystique chrétienne appelle une nuit obscure. Au passage, beaucoup de saints chrétiens font état de moments d’accablement, d’angoisse et de solitude. Après avoir connu les cimes de l’extase, ils se trouvent précipités dans les ténèbres… Bref, Jeff Foster est passé à son tour par cette expérience millénaire et la décrit dans un livre. Sur ces entrefaites, je tombe sur un texte posté sur Facebook. Son auteur, un « éveillé » quelconque, fait la leçon à Jeff Foster en lui disant, qu’à sa place, il ne serait pas passé par les mêmes souffrances. Le tout au nom de l’amour et de la compassion… Cette lecture m’a glacé le sang.

Frédéric Blanc : Passons à un autre de tes textes. Prenons celui que tu as intitulé : Savourer la violence intrinsèque du monde comme un alcool fort… C’est osé comme formule. Pour la majorité des êtres humains, c’est même totalement incompréhensible…

Gilles Farcet : Swami Prajnanpad aimait répéter que l’expérience humaine inclut le meilleur comme le pire. Ce que nous sommes en train de vivre en ce moment entre incontestablement dans la catégorie du meilleur. Nous nous rencontrons dans une maison belle et agréable. Il fait un temps radieux et nous sommes à priori en bonne santé… Il nous est donné de partager des choses simples mais ô combien précieuses : l’amitié, l’art, la musique, la gastronomie. Que de bénédictions ! Que de privilèges ! Et pourtant, alors même que nous parlons, le monde est saturé de tragédies. Il y a l’Ukraine, bien sûr… Mais ce n’est malheureusement pas le seul endroit où des êtres humains souffrent le martyr… Nous sommes constamment entourés de tragédies ordinaires : le viol, la maltraitance des enfants, celle des vieillards, la maladie, le chômage… La liste est interminable… L'existence humaine est une expérience intégrale, un amalgame improbable de brutalité et de douceur, d’horreur et d’émerveillement, de magie et de médiocrité… Face à des expériences aussi violentes que déstabilisantes, il s’agit de découvrir et de cultiver une certaine vulnérabilité. Il nous est demandé d’accueillir tout ce qui se présente à nous sans pour autant se laisser détruire. Voilà qui n’a rien d’évident.


Frédéric Blanc : Dans le texte intitulé Veiller et prier tu parles de ta rencontre avec Yogi Ramsuratkumar. Cela commence comme un conte de fée. Ce darshan bouleverse à jamais ton existence… La fin du récit n’a cependant rien d’idyllique : « Il avait ainsi été stabilisé en son orbite et cela lui avait coûté cher. » Tu parles ensuite d’années de « plomb ». Ce n’est pas la chute à laquelle on s’attendait.


Gilles Farcet : Il serait évidemment abusif d’établir un lien de cause à effet entre les moments difficiles et parfois déchirants que j’ai pu vivre à un moment de ma vie et ma rencontre avec Yogi Ramsuratkumar. Je veux simplement dire que cette rencontre a marqué un tournant radical dans mon existence. Mon séjour auprès du Yogi semble avoir déposé en moi quelque chose d’irréversible. Tout cela ne m’a pourtant pas empêché de me trouver ensuite confronté à l’aspect “tragique” de l’existence. De là à affirmer que ce voyage en Inde a joué un rôle de catalyseur…

Frédéric Blanc : Mais c’est toi-même qui établit ce lien de cause à effet dans ton texte.

Gilles Farcet : [Silence] Tu as raison… Je ne me l’explique pas clairement mais c’est bien ce qui s’est spontanément imposé à moi… On trouve dans beaucoup de témoignages, l’idée qu’un être humain qui touche à une réalité d’un autre ordre doive ensuite passer par un processus de purification. Cette idée peut paraître morbide ou terriblement moralisante. A mon sens, il faut l’entendre de manière objective, presque technique. Certains parleraient d’accélération du karma…

Frédéric Blanc : Et toi, tu en penses quoi ?

Gilles Farcet : Honnêtement, je n’en sais rien. On ne compte plus les personnes qui vivent des situations difficiles voire terribles. Rares sont celles qui ont l’idée de parler d’accélération du karma. Ceux qui adhèrent à une idéologie spirituelle ont parfois tendance à magnifier leur vécu. Ils parlent alors de “Karma”, de “purification”… On pourrait simplement y voir la faute à pas de chance… La réalité étant toujours complexe, il est également vrai que les événements ont la signification qu’on veut bien leur accorder. En ce qui me concerne, j’ai tenté de tirer profit des épreuves par lesquelles je suis passé. Au lieu de m’aigrir et de me fermer, j’ai essayé d’en émerger plus vulnérable, plus sensible, plus mûr. Enfin j’espère…

Frédéric Blanc : La notion de service revient avec insistance dans ton livre. Deux questions pour clore cet entretien : Qu’est-ce que servir ? Quelle forme ce service prend-t-il dans ta vie quotidienne ?

Gilles Farcet : Servir, c’est se consacrer de manière unifiée et innocente à une situation dans laquelle on se trouve impliqué. C’est jouer le rôle qui nous est imparti au moment et dans les circonstances où il nous est imparti… C’est agir de manière aussi peu égocentrique que possible. Plutôt que de me mettre exclusivement au service de mes propres intérêts, j’essaie de me mettre au service de l’ensemble de la situation. Je vais illustrer ce point par l’un de ces exemples bébêtes que j’affectionne… Un conducteur qui fait de son mieux pour respecter les règles du code de la route se met au service de la conduite. Il est conscient d’être l’un des éléments d’un ensemble qui inclut non seulement son véhicule, ses passagers éventuels mais aussi les autres conducteurs, les piétons, ainsi que les bestioles de tous poils susceptibles de faire irruption sur la route… L’ego a pour sa part un style de conduite immédiatement reconnaissable. Il est le contrôleur et le possesseur de Sa route. Il roule trop vite ou trop lentement, s’énerve, prend des risques inutiles… [Silence]... Comment est-ce que je m’efforce de traduire tout cela en actes ? Comme tout un chacun, je remplis différentes fonctions : j’essaie d’être un père, un mari, un citoyen… Le rôle auquel je consacre le plus de temps et d’énergie est celui d’instructeur, d’ami spirituel au sens large… A quoi sert un instructeur ? Le rôle d’un instructeur est d’accompagner les personnes qui le sollicitent - toutes celles qui ne lui demandent rien devant être laissées tranquilles ! En tant qu’instructeur, j’aide mes élèves à voir leurs inévitables résistances et difficultés. Je suis au service de leur mutation, de leur maturation. Je sers leur personne, non de leur ego. J’ajouterais enfin que je m’occupe d’elles de manière individuelle tout en tenant compte de la dynamique de groupe dans laquelle elles sont insérées… Voilà la manière dont j’essaie de servir… Chacun occupe une fonction. Le maire du village, l’épicier, le cantonnier, l’institutrice… Toutes ces fonctions ont leur importance. La mienne n’est pas plus illustre qu’une autre. Elle est simplement plus rare, plus inhabituelle. La valeur de notre fonction dépend moins de sa nature que de la manière dont nous essayons de l’incarner. En agissant comme nous le faisons participons-nous à la guérison ou à la maladie du monde ? De qui ou de quoi nous faisons-nous les serviteurs ?

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