(Note de lecture) Elisa Biagini, Filaments, par Marc Wetzel

Par Florence Trocmé


Pourquoi « filaments » ? Un filament naturel est, par nature, fil mince, allongé et assez résistant, car il doit pouvoir assurer contact (même douloureux, comme les filaments de méduse, tiges libres portant leurs petits harpons), soutien ou maintien (ils sont comme le tissu d'une prise de forme, ou le support d'une formation, comme l'est, dans l'étamine, la tige qui porte l'anthère), guidage (ils sont comme des rails pour les transports intra- ou extra-cellulaires) ou aide à la motilité. Ils sont comme les petites mains de la vie, innombrables, discrètes, dévouées (en tout cas dévolues à ce qu'en attend le type de cellule qui les emploie), modestes comme des élastiques - universels, mais indéfiniment variés - de présence. Aucune transformation de chaos en cosmos, quelle que soit l'échelle organique, ne peut se passer d'eux, ni de leur démiurgique et grouillante humilité.
Le recueil s'ouvre ainsi, logiquement, sur une citation de Mary Shelley : "L'invention (...) ne consiste pas à créer à partir du néant mais du chaos". L'invention poétique (expression qui, remarque le traducteur, est d'ailleurs un pléonasme) se fait elle-même par ces sortes de filaments que sont les mots, quand l'ambition y est un contact avec ce qui n'est pas là, un soutien pour ce qui fut manqué, omis ou empêché, un guidage en retour vers ce qui nous a permis.  Ambition folle, démesurée, d'explorer en retour l'intimité fondatrice (armature forcément opaque, ingrate, à la fois pulvérulente et tentaculaire, de l'être), son « transcendantal » - dirait un philosophe, que la poète se garde bien d'être, même si Aristote ou Simondon ont peut-être influencé ce « filamenteux » compromis d'une vie entre énergie et structure ! -, les conditions mêmes de sa réalisabilité. La réalité d'un monde où nous n'étions (et même à chaque nouvel instant, où nous ne sommes) que possibles, voilà ce à quoi l'écriture ici, sans pourtant régression ni complaisance, vise (avec l'allant d'une Dickinson et la densité d'un Celan, assurent ses lecteurs instruits) à se raccorder :
Approchés du miroir d'écrire :
mordre la terre, manger l'ombre.
Nous sommes pétris de poussière et de sommeil,
quatre pattes retournant où l'on n'est jamais allé
une langue rappelant ce qui n'est pas arrivé.

É
pais retour du temps
trace, la nôtre,
s'effaçant dans l'aller
" (exergue, p.13).
Trois choses troublent un peu frontalement la lecture :
D'abord un lyrisme rude, sec, absolument sans sentiments (mais la vie physiologique n'en fait justement pas : elle s'accroche et se sépare sans jamais se soucier du retentissement en elle de son propre degré de participation au monde ou de rejet de lui). L'aridité extrême de cette poésie tient dans son constat réussi de l'inhumanité fonctionnelle de la vie : elle en enregistre la résolue neutralité, elle en épouse l'auto-artisanat indifférent, voire sordide, et la repère jusque dans l'inventivité technique d'un Nikola Tesla (2ème partie du recueil) ou la tératologie imaginative de Mary Shelley (3ème partie). Pour le dire brutalement, son échec même chante parfaitement juste.
Ensuite, un extraordinaire pessimisme de fait, car s'il s'agit bien ici de raconter (de restituer par sortes de micro-récits) l'intimité du monde, tout semble voué à l'accablement, car l'intimité biologique est par principe obscure (un organisme ne peut vivre, se faire fonctionnellement être, que dans le noir, et la « lumière » de ses cavités n'est pas du tout là pour éclairer, mais pour assurer passage); un monde est par principe un ordre en cours, un travail de cohérence et caractérisation en sursis, bref un simple chantier ontologique; et tout récit est fallacieux, en tout cas précaire et douteux, car, si la parole doit fixer la vie, la vie organique fixe sa propre temporalité par de tout autres moyens que verbaux ou rhétoriques !
Mais le plus étonnant reste l'absence de toute compagnie civilisée, ou civilisatrice. C'est comme si autrui relevait toujours plus d'une torpeur d'où s'extirper que d'une vigilance où puiser. Ici, nous sommes moins à pouvoir nous éveiller mutuellement qu'à devoir nous réveiller les uns des autres. Si les tarifs physiologiques de la perception, de la mémoire, et même de l'imagination sont parfaitement étudiés et calibrés, c'est en infaillible clinicienne de l'intentionnalité corporelle que la poète vient à nous, mais la psychologie se tait, car toute compréhension est ici jugée acte domestique, et toute réalité domestique illusoire ou carcérale ! On ne s'étonnera guère que personne, en ce recueil, ne réponde en saisissant mieux, grâce à lui, que personne n'est une réponse. Mais alors, l'objectivité radicale est-elle autre chose ici qu'un luxe désespéré ? 
La parole s'aventure rarement, surtout avec lucidité et vaillance, à revenir sur le taciturne réel terreau de la vie. Et toute poésie montrant la quasi-incapacité de la poésie  à y parvenir émeut souverainement, et par là, justifie sa tâche.
Marc Wetzel

Elisa Biagini, Filaments, traduit de l'italien et préfacé par Roland Ladrière, Le Taillis Pré, juin 2022, 160 pages, 18€
"Quelle blancheur recouvre mon nom ?
Quelle mémoire pour chaque cellule ?
Quelle est la rumeur de la première synapse?
Pourquoi suis-je en attente de couleur ?
Pourquoi ma toux est-elle de verre ?
Où est le temps dans ma peau ?
" (p.141)
  
"Un jour la parole
- celle-là - ne sort pas,
reste matière en attente :
tapis retiré
dessous les pieds
tu restes immobile, cherchant
à en découvrir le son
dans la chambre
" (p.33)
"Il n'y a pas de réservation
pour ce voyage :
c'est nous qui naissons réservés, et
perpétuellement
on fait et défait
ses valises, on vérifie
qu'on a bien tous
les papiers
en mains
" (p.47)
"Ici, on va pieds nus,
disent-ils, sans les
bas promis ou
les pantoufles usées
jusqu'au talon : il te faut
inspirer cet air
vers le poumon, l'air
qui souffle dans les tiroirs
de la terre
" (p.57)
"La mémoire
est ce verre dont
tu ne peux verser
pas même
une goutte
" (p.51)