Why So Serious ? Le Nihilisme au Cinéma

Par Notabene

«C’est seulement quand on a tout perdu qu’on est libre de faire tout ce qu’on veut.» Sur cette phrase prononcée par Tyler dans Fight Club s’ouvrent les portes d’un nihilisme violent et destructeur. Porté par les plus grands anti-héros du cinéma, ce mouvement y reste relativement peu représenté, du moins de façon directe. Malgré tout, nombreux sont les personnages secondaires qui distillent leur philosophie en ravageant les esprits sur leur passage et en laissant au septième art un arrière-goût d’immoralité et d’amertume délictueuse.
Dans l’histoire du cinéma, le nihiliste est avant tout un empêcheur de tourner en rond ; dénué de principes, d’idéaux, de rêves et d’espoirs, il n’a de cesse de traquer chez les autres (notamment le héros) ces caractéristiques qu’il a lui-même perdues et qu’il considère rétrospectivement comme des faiblesses ou des absurdités.
L’extrême complexité du phénomène donne aux personnages nihilistes une profondeur que peu d’autres personnages atteignent ; il faut savoir que le nihilisme n’est pas une philosophie portée sur le mal, mais sur une remise en cause des règles morales préétablies. En se débarrassant de principes encombrants et en établissant le néant comme unique réalité de l’existence, le personnage nihiliste devient un détracteur de tout ce qui fait une société « normale » : les produits de consommation, la sacralisation de la vie, le respect des limites.
Contrairement aux vandales, le nihiliste fait appel à la destruction dans le but d’étayer sa théorie du grand rien et non par pur plaisir ; aucun acte, chez lui, ne peut être bon ni mauvais : il est seulement la conséquence d’un fatalisme accru et de l’apogée d’un « A quoi bon ? » écrasant. Sans ligne de conduite, sans buts à atteindre et sans constance du comportement, le nihiliste est bien le dernier personnage à pouvoir être jugé ou analysé. Ses actes d’aujourd’hui ne sont ni les reflets de ceux d’hier, ni annonciateurs de ceux de demain.
Au cinéma, le sujet du nihilisme est trop complexe pour être étudié à la légère ; c’est pourquoi les bons personnages nihilistes sont rares et ont marqué la pellicule par la fascination et la perplexité qu’ils exercent sur le spectateur, souvent étranger à une telle extrémité dans l’absence de principes moraux.

Fight Club : le nihilisme historique
Dans l’histoire du nihilisme au cinéma, Fight Club est définitivement en tête de liste; basé sur le livre du même nom de Chuck Palahniuk, le film est devenu un classique du genre. Contrairement à de nombreux films qui développent un personnage nihiliste qui contraste avec le héros engagé et déterminé, Fight Club prend le nihilisme pour thème central ; fait rare, le manichéisme y est inversé : ici, les nihilistes destructeurs sont ceux auxquels le spectateur s’attache, tandis que les personnages « normaux » ne sont que des parasites enquiquinants.
Fight Club, c’est l’histoire d’une génération qui vole en éclats.
Le nihilisme y est abordé d’un point de vue historique : c’est au vu du déclin inexorable de l’humanité, de l’omniprésence et l’omnipotence de la société de consommation, et de la fuite dans le divertissement, que les personnages se voient douloureusement obligés de sacrifier le principe même de vie sur l’autel du non-sens.
« Je vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j’aie jamais vu. Je vois tout ce potentiel, et je le vois gâché. Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essences, qui fait le service dans des restos, qui est esclave d’un petit chef dans un bureau. La publicité nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l’histoire mes amis, on n’a pas de but ni de vraie place ; on n’a pas de grande guerre, pas de grande dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression, c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rock stars, mais c’est faux. Et nous apprenons lentement cette vérité. On en a vraiment, vraiment plein le cul. »
(Tyler Durden, Fight Club)

Le constat de Fight Club est terrible et s’alourdit de jour en jour : le monde s’use. Les générations d’aujourd’hui n’ont plus rien sur quoi s’appuyer, elles sont à la fois les héritières déchues d’une dégradation inéluctable et les précurseurs d’une révolte intestine ; leur unique préoccupation est l’adaptation et la survie psychologique, qui se traduit par des moyens à la limite de l’insanité.
Prenant à contre-pied toutes les philosophies existantes, Fight Club est l’acmé de l’inertie. La quête de la personnalité, l’introspection égotique, l’étonnement… Plus rien ne mérite l’attention une fois que le constat final est posé : tout n’est que néant et déchets du néant. Les nihiliste du Fight Club ne font finalement que constater ; ils ne se rebellent pas contre le fatalisme, ils ne cherchent pas la fuite, ils ne tentent pas de se construire une vie au milieu du rien ; ils se contentent de mettre leur résistance à l’épreuve, en poussant le néant de leur condition à son degré le plus élevé et le plus destructeur.
« Vous n’êtes pas votre travail, vous n’êtes pas votre compte en banque, vous n’êtes pas votre voiture, vous n’être pas votre portefeuille, ni votre putain de treillis, vous êtes la merde de ce monde prête à servir à tout. »
(Tyler Durden, Fight Club)


The Dark Knight : le jeu nihiliste
Le schéma de The Dark Knight est plus formaliste que celui de Fight Club : ici, le nihiliste est en conflit avec le héros et possède « l’intelligence du malin ». A première vue, il s’inscrit parfaitement dans le dualisme manichéen du Bien et du Mal.
Le Joker fait partie de ces personnages qui brûlent littéralement la pellicule et l’esprit du spectateur : l’atroce complexité de sa philosophie en fait ce que l’on pourrait appeler « un ennemi que l’on ne veut pas voir disparaître », tant la profondeur et l’intensité de ses interventions donnent un sens au film tout entier.
Du fait de sa notoriété et d’une solitude volontairement autonome, Le Joker ne ressemble ni de près ni de loin au Tyler Durden de Fight Club ; alors que ce dernier s’ancre toujours plus profondément dans sa condition, l’anti-héros de The Dark Knight tente d’en tirer profit en la laissant s’exprimer par des agissements, souvent offensifs, qu’il manie comme des jeux.
Gambol : Tu crois vraiment que tu peux venir comme ça et prendre notre argent?
Le Joker : Ouais.
(The Dark Knight)

La relation entre Batman et Le Joker, étudiée du point de vue du Joker, est très éloignée d’une relation entre « héros » et « ennemi du héros » : pour Le Joker, Batman est représente l’anti-nihilisme, l’engagement pour une cause improbable; en distillant tout au long du film plusieurs courtes sentences à propos de l’absurdité d’une telle ligne de conduite, le personnage du Joker développe un véritable puits de réflexion qui détruit lentement mais sûrement le manichéisme qui allégeait initialement l’atmosphère. Les caractères se métamorphosent progressivement jusqu’à perdre le spectateur, qui se voit forcé de rendre les armes et de se contenter d’être témoin d’une longue descente dans un monde qui a perdu tous ses repères.
Le Joker : Tu as toutes ces lois, et tu crois qu’elles te sauveront.
Batman : J’ai une loi.
Le Joker : Alors, c’est cette loi que tu devras briser pour connaître la vérité.
Batman : Quelle vérité ?
Le Joker : Le seul véritable moyen de vivre dans ce monde est de vivre sans lois.
(The Dark Knight)

D’un point de vue plus interprétatif, le nihiliste représente la part de lucidité d’un héros qui vit exclusivement pour les règles et les lois ; Le Joker n’a pas pour ambition primordiale de détruire celui qui reste insensible au déclin glacial d’un monde dépourvu de sens, mais de lui faire remettre en question ses principes de base ; cette destruction par la psychologie s’avère, au final, être plus dangereuse encore qu’un simple meurtre. La plus grande victoire du Joker sur Batman serait la capitulation idéologique du justicier ; qu’est-ce qu’un héros qui se noie dans le fatalisme, sinon le « méchant » de l’histoire ?
Pour cela, la relation entre Le Joker et Batman est d’une densité rare et majestueuse ; l’un ne peut aller sans l’autre, tout comme les pulsions d’amour et de mort ne peuvent exister indépendamment l’une de l’autre chez tout individu. Le héros et l’anti-héros forment les deux plateaux d’une balance universelle.
Batman : Pourquoi veux-tu me tuer ?
Le Joker : [en riant] Te tuer ? Je ne veux pas te tuer ! Que ferais-je sans toi ? […] Non, non, tu… Tu me complètes.
(The Dark Knight)

De même que la force de Batman réside dans l’obéissance inconditionnelle aux règles et au combat assidu contre le « Mal », celle du Joker réside dans son extrême nihilisme, qui est à la fois une arme et un bouclier ; car si la philosophie du personnage l’invite souvent à prendre tout acte (y compris les plus cruels) comme un jeu sans conséquences, elle lui permet aussi et surtout de ne se sentir menacé par rien ni personne. Car la force d’un nihiliste s’apparente à celle d’un mort-vivant : la mort de l’âme est un atout majeur lorsqu’il s’agit de se confronter à quelqu’un.
Le Joker : Tu n’as rien, rien que je pourrais prendre comme une menace. Rien du tout, même si tu y mettais toutes tes forces.
(The Dark Knight)

Finalement, l’unique lien entre Le Joker et Tyler Durden est le nihilisme en tant que philosophie ; les réactions des deux personnages face à cette doctrine destructrice diffèrent du tout au tout, et offrent au spectateur des grands moments de cinéma, du cinéma comme l’on aimerait en voir plus souvent.