Sainte-Soline, la science et la contestation : un mariage ambigu

Publié le 20 mai 2023 par Magazinenagg

Par André Heitz.


Aurait-on compris que conceptuellement, les manifestations violentes sont contreproductives ? Des formes d’opposition aux projets économiques et sociaux plus subtiles se mettent en place.

À peine la manifestation du samedi 29 octobre 2022 terminée, que les organisateurs ont planifié un nouvel événement à Sainte-Soline pour le samedi 25 mars 2023. Pour expliquer ce délai, il n’y a pas que les contingences météorologiques, l’hiver n’étant a priori guère favorable à des crapahutages dans des champs, du reste déjà semés, ni à des hébergements de fortune pour les troupes qui devaient venir de loin.

Et elle vinrent de loin ! Ce n’est peut-être qu’anecdotique, compte tenu de l’existence d’une véritable Internationale de la confrontation violente et casseuse, mais l’appel à manifester des Soulèvements de la Terre, assorti d’un véritable plan de bataille, a aussi été produit en anglais, en espagnol et en italien.

Difficile de prétendre que les escouades équipées pour la confrontation avec les forces de l’ordre se sont formées par le regroupement spontané de gentils défenseurs d’une eau déclarée bien commun.

Les « bassines » cochent toutes les bonnes cases !

Pourtant, les réserves de substitution cochent toutes les bonnes cases.

Est-il nécessaire de rappeler que les projets d’envergure ont été ou sont imaginés, conçus, étudiés, concertés, adoptés après des consultations, négociations et le cas échéant contrôle judiciaire, financés et réalisés par une foultitude de personnes ? Leur contestation implique la mise en cause de l’intelligence et de l’intégrité de ces personnes.

Le principe est simple : recueillir l’eau en hiver, quand les nappes sont pleines et que les excédents partent à la mer, pour pouvoir la valoriser en été par l’irrigation.

Les relevés du piézomètre de Pamproux montrent que la nappe réagit très vite aux précipitations et qu’il y a de la ressource pour le remplissage des réserves, qu’on prélève bien une ressource qui, normalement, finit à la mer.

De fait, le remplissage de la réserve de Mauzé-sur-le-Mignon a commencé à la mi-décembre 2022, au grand dam d’une association environnementaliste, et a été terminé à la mi-février 2023, pour sa deuxième année de fonctionnement. Et dans le contexte d’une année météorologique difficile.

Le sud de la Vendée – 25 ouvrages déjà en fonctionnement dans un contexte similaire – bénéficie d’une quinzaine d’années d’expérience.

RTL rapporte dans « Comment le sud de la Vendée gère ses 25 mégabassines » :

« « On commence à voir les effets, c’est une nappe qui aujourd’hui se tient beaucoup mieux en été. Même en 2022 on n’a pas assisté à des effondrements de nappe« , assure le président de France nature environnement en Vendée, qui n’était pourtant pas un partisan des mégabassines. « Nous-mêmes on était opposés à ces projets, ce qu’il faut voir c’est que cela a permis une gestion collective de la ressource. Il y a encore du travail mais la situation s’est largement améliorée par rapport à 20 ou 30 ans« , se réjouit-il. Trois autres réserves d’eau seront construites d’ici 3 ou 4 ans vers Longeville-sur-Mer. »

Un argumentaire efficace

Ce discours est quasiment inaudible ! L’opposition aux réserves de substitution des Deux-Sèvres est fondée sur un argumentaire simpliste, mensonger, mais d’une redoutable efficacité.

Cela commence par un vocabulaire devenu générique : les réserves de substitution sont devenues des « bassines », puis des « mégabassines ».

Et cela se poursuit avec les éléments de langage propres à susciter l’indignation : « accaparement d’un bien commun » par une « minorité d’irrigants », « modèle agro-industriel qui écrase les paysan.nes, détruit les milieux naturels et menace in fine les populations », « monoculture de maïs » (ou tout simplement « monocultures » ou « maïs »), etc. Ou encore « élevage ». Même « exportation » est devenu un cri de ralliement.

Des arguments se sont ajoutés avec le temps. C’est le cas notamment de l’attrape-tout « maladaptation au changement climatique ». On croit rêver ! Stocker l’eau quand il y en a pour l’utiliser quand on en a besoin est un des fondamentaux de l’adaptation. Il y a aussi l’évaporation prétendument excessive, avec par exemple un directeur de recherche honoraire au CNRS qui affirme péremptoirement : « On estime la perte quantitative entre 20 % et 60 % » (pour des réfutations savantes, voir ici et ici).

Et avec « No bassaran ! », les opposants ont trouvé un cri de ralliement évocateur d’une grande cause.

Un vaste écosystème protestataire

L’appel à une « mobilisation internationale pour la défense de l’eau » des Soulèvements de la Terre, traduit en trois langues, a été paraphé par 136 entités françaises.

Celui des Bassines Non Merci – les initiateurs du mouvement avec la Confédération Paysanne – a été traduit en sept langues (dont le russe !) et entériné par quelque 300 entités de divers continents. Mais, daté du 14 avril 2023, donc postérieur à la manifestation, « Nous sommes l’eau qui se défend ! » appelait aussi à « dénoncer la répression du gouvernement français ».

Ces véritables catalogues à la Prévert comprennent naturellement des entités en recherche de visibilité et de solidarité. Mais la convergence de mouvements et d’intérêts divers et variés se matérialise par un vaste écosystème protestataire. Ce n’est pas vraiment nouveau.

Est-il de circonstance ou constitue-t-il au contraire la première cristallisation d’un phénomène social durable, les Soulèvements de la Terre devenant une sorte de holding de la protestation ? On peut pencher pour la deuxième hypothèse compte tenu notamment des grands enjeux mis sur la table, tel le changement climatique, et de la médiatisation des oppositions et manifestations.

Dans le patchwork, on trouve notamment des sections locales de partis politiques (EÉLV, Gauche Écosocialiste, Génération.s, LFI, NPA, Parti communiste) et de syndicats (la Confédération paysanne, évidemment, CGT, Solidaires).

Jeu trouble pour la Ligue des Droits de l’Homme 

Mention spéciale pour la Ligue des Droits de l’Homme, sections Niort Deux-Sèvres et Royan.

La LDH aura donc, à la fois : appelé à participer à une manifestation interdite ; prétendu se faire l’observateur et le dénonciateur de comportements inappropriés des forces de l’ordre ; et tenté de faire accréditer la thèse que les forces de l’ordre auraient entravé les secours urgents à des blessés (transcription par exemple ici). Y compris en harcelant le régulateur du SAMU pour lui faire dire ce qu’elle aurait aimé entendre, puis en le questionnant sur la manière de joindre le commandement des forces de l’ordre sur place… Comme s’il n’avait pas d’autres choses à f…

Et la LDH s’est faite pleureuse quand le ministre de l’Intérieur et des Outre-mer Gérald Darmanin a évoqué la possibilité de lui couper ses subventions… « Inédit et consternant de la part d’un ministre d’un pays qui est encore qualifié de démocratie » a déclaré son président Patrick Baudouin ? L’implication est que la France n’est plus une démocratie selon la LDH. C’est grave.

Des médias complaisants, sinon plus

Ce n’est pas nouveau, et il serait fastidieux d’en faire une description, même sommaire. Ce qui devrait nous inquiéter, c’est l’angle général de la communication : en bref, « les méchantes forces de l’ordre contre les gentils manifestants ». Il s’agissait pourtant d’une manifestation interdite, organisée en trois cortèges dont un « familial », ce qui rend la description des deux autres superfétatoire ; d’une manifestation avec des participants armés venus chercher la confrontation violente.

Rappelons qu’à propos de la manifestation du 29 octobre 2022, Mme Christiane Lambert, maintenant ancienne présidente de la FNSEA, avait opiné : « ils veulent un mort, ils veulent un Sivens bis ! ». La manifestation du 25 mars 2023 en a été la répétition. Et, fort heureusement, il n’y a pas eu de morts.

D’aucuns posent la question de la stratégie à employer pour le maintien de l’ordre. On peut aussi s’interroger sur l’avenir de notre démocratie quand le quatrième pouvoir prend fait et cause pour la chienlit, relaie des factieux et banalise des mouvements insurrectionnels.

Un nouvel argumentaire est aussi en train d’acquérir pignon sur rue, également à la suite des manifestations contre la réforme des retraites : les débordements, c’est la faute des forces de l’ordre – et bien sûr de M. Gérald Darmanin.

Des écharpes tricolores dans une manifestation interdite !

On a vu les images de participation à une manifestation interdite ; les messages sur les réseaux sociaux ; les jérémiades et accusations d’élu(e)s EÉLV et LFI arborant l’écharpe, certain(e)s se disant écharpé(e)s ou bousculé(e)s ; les accusations proférées à l’Assemblée nationale…

Tout cela pose aussi la question de l’avenir de notre démocratie. Une fraction – ou faut-il écrire « faction » – non négligeable de notre personnel politique, de ceux qui votent les lois et les budgets, se prononce ouvertement en soutien du non-respect de l’ordre et de la loi.

Qu’est-ce qu’on risque ?

Ce qu’il faut bien appeler, au moins, la délinquance se banalise grâce à cette ultragauche qui semble penser que le pouvoir peut se prendre par la déliquescence du vivre-ensemble. Le risque est qu’elle devienne un fait toléré, sinon accepté. Inversement, elle profite au Rassemblement National.

On peut aussi dire que cette délinquance n’est que mollement réprimée par la justice, comme le montrent notamment le dossier des « faucheurs volontaires » et la très modeste sanction du « débâchage » de la réserve de substitution de Cram-Chaban. Les Soulèvements de la Terre ont écrit :

« Sûrement du fait de la légitimité manifeste des mobilisations, de l’illégalité reconnue de cette bassine, du soutien populaire, associatif et syndical aux deux militants inculpés, et malgré l’acharnement des promoteurs de l’agro-industrie, des différents préfets, et du ministère de l’intérieur, le Tribunal de la Rochelle a condamné les deux militants à une simple amende de 500 euros dont 200 avec sursis pour le chef d’inculpation lié aux dégradations. »

Une « simple amende »… qui sera peut-être contestée en appel et sans doute épongée par le financement participatif.

Les complices et idiots utiles de la science militante ou devenue militante

Les Scientifiques en Rébellion ont cosigné l’appel à manifester à Sainte-Soline.

Les mégabassines illustrent un autre phénomène, tout comme la récente manifestation du 22 avril 2023 contre l’autoroute A69 Castres-Toulouse : des personnages devenus médiatiques se réclamant de la science, en particulier liée au climat, s’invitent dans la contestation. Et sont invités par les médias.

L’argument d’autorité joue à plein, surtout quand on peut aussi se prévaloir de la qualité de co-auteur du rapport du GIEC, d’un rapport éventuellement utilisé comme référence absolue pour la distinction entre le bien et le mal, de surcroît au niveau local.

Les arguments sont parfois sidérants. Nous avons vu ci-dessus l’allégation d’une perte par évaporation de 20 à 60 %, ce qui représenterait une hauteur de 1,2 à… 3,6 mètres pour un bassin profond de 6 mètres utiles (ordre de grandeur estimé pour Sainte-Soline). C’est de ces milieux que vient aussi l’argument de la « maladaptation ». Tout est bon pour justifier et étayer la décroissance.

Un soutiens aux Soulèvements de la Terre remarqué

Le mardi 28 mars 2023, lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, Gérald Darmanin a annoncé « engager la dissolution des Soulèvements de la Terre ». La procédure semble enlisée. Ce n’est pas du meilleur effet pour la crédibilité d’un gouvernement compulsivement prompt sur les annonces, souvent sans suite ou visant une échéance lointaine. Et cela risque de servir de marchepied pour une nouvelle escalade d’engagement.

On peut trouver cette annonce fort contestable, d’autant plus que cette entité informelle n’est pas la seule à avoir appelé à une manifestation et à l’avoir organisée en sachant fort bien qu’elle était interdite et allait dégénérer, avec un risque de fatalités.

Elle a naturellement suscité des oppositions. Parmi elles, celle de Mme Valérie Masson-Delmotte, qui fut co-présidente du GIEC.

« J’exerce ce soir mon droit à la liberté d’expression, comme scientifique, comme citoyenne » a-t-elle dit dans un événement organisé par des médias (sa déclaration est ici sur Youtube) et écrit dans un long fil Twitter en soutien des Soulèvements de la Terre. Tout en exprimant « très clairement mon rejet de toute forme de violence » – selon un procédé rhétorique bien connu.

On ne saurait lui nier sa liberté d’expression. Mais c’est créer un alliance équivoque que de se réclamer de la science à l’appui d’un discours militant en faveur d’un collectif lui-même pour le moins équivoque. En témoigne aussi le cloutage d’arbres lors de la manifestation des 6 et 7 mai 2023 contre l’autoroute de contournement de Rouen, mettant en péril non seulement le matériel, mais aussi la sécurité des bûcherons et autres professionnels du bois. Ce fut sans doute une prise de parole imprudente.

Les travaux du GIEC peuvent en devenir une victime collatérale. Mais il y a, en fait, des parties du rapport qui posent déjà question, s’agissant en particulier… de l’ode à l’activisme.

« Mais c’est une révolte ? – Non, Sire, c’est une révolution ! »

Une tribune et un appel à signer, « Nous sommes les Soulèvements de la terre », ont aussi été produits, avec un texte enflammé :

« Nous nous soulevons, chacun.e depuis notre endroit, chacun.e à notre manière. Le mouvement des Soulèvements de la Terre ne peut pas être dissout car il est multiple et vivant. On ne dissout pas un mouvement, on ne dissout pas une révolte. »

Cela relève en grande partie du déclamatoire, relayé par exemple par Le Monde, ainsi que de la bien-pensance ostentatoire. Mais il y a des motifs d’inquiétude, illustrés par le mot « révolte ».

La liste des 300 premiers signataires individuels comprend 73 députés et six sénateurs. Il y a aussi EÉLV et LFI… et le Syndicat de la Magistrature.

« Mais c’est une révolte ? – Non, Sire, c’est une révolution ! » ?

Nous n’y sommes pas. Mais d’aucuns en rêvent. Et s’activent.