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10 octobre 1913/Naissance de Claude Simon

Par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


   Le 10 octobre 1913 naît à Tananarive (Madagascar) Claude Simon.


   Marqué dans ses premiers récits par le Nouveau Roman, Claude Simon se détache progressivement des contraintes attachées à cette forme d’écriture pour creuser ses propres voies. Mélange inextricable des temps, hésitations entre présent et passé dans l’interstice desquels se glisse le futur, mise en scène de personnages falots pris dans les engrenages de phrases interminables qui, à elles seules, les dotent d’une existence, les romans de Claude Simon ont longtemps été brocardés pour leur « hermétisme », voire leur « confusionnisme ». Il faut attendre la récompense du Prix Nobel, le 17 octobre 1985, pour que soit enfin reconnue son œuvre, devenue depuis lors une référence incontestable et incontestée de la « modernité » littéraire.


EXTRAIT DU TRAMWAY

   Me mettant à courir dans l’espoir d’attraper ce fatidique tramway dès que j’avais refermé la porte de la classe, me ruant à travers les escaliers, les cours, débouchant sur cette place du Tribunal qui était en quelque sorte le centre moderne de la ville au cœur de laquelle se faisaient toujours face, témoignant de passés révolus, l’ancienne halle gothique et ce que l’on appelait « Le Cercle » (équivalent provincial et vieillot de ce fameux Jockey parisien dont un membre proclamait que Grâce à Dieu nous sommes encore quelques-uns ici à ne rien devoir au mérite ou au talent) où la rumeur publique prétendait que se jouaient chaque soir des « fortunes », cercle au long balcon duquel on pouvait voir, dans la journée, accoudés ou se balançant dans des rocking-chairs les graves messieurs aux moustaches blanches supposés, la nuit, tenir les cartes de leurs mains ridées, entourés de ces jeunes ou moins jeunes maîtresses que, dans leur langage, les « grands » du collège appelaient des « poules » (pour la plupart, disait-on, filles de leurs métayers ou de leurs régisseurs ― ou encore de simples vendangeuses choisies dans les troupes saisonnières de gitans, rapidement décrassées, alphabétisées et couvertes de bagues), le mot lui-même (« poule »), par sa ronde morphologie (comme « boule ») et par suite aussi sans doute d’une combinaison d’images où s’amalgamaient ce genre de filles, les entraîneuses que l’on voyait au cinéma évoluer dans les « saloons » et, bizarrement, les épouses de ces cercleux, aux voix éplorées et aux formes débordantes qui rendaient visite à ma grand-mère, pour évoquer tout à la fois dans mon imagination ces opulentes créatures comme on pouvait en voir dessinées dans les journaux, pourvues de crémeuses poitrines saillant hors des corsets si étroitement serrés à la taille qu’ils faisaient penser à quelques cornes d’abondance débordantes de fruits (ou à d’étranges cornets à glaces), vantant l’efficacité mammaire de produits concurrents, comme les Pilules Orientales ou la crème Kala Busta. Quant aux vieux messieurs eux-mêmes (qui, plus probablement que de jouer les « fortunes » dont on parlait, trompaient leur ennui par quelques avares parties de whist ― ou simplement d’écarté), ils avaient tous pour moi le visage de cet oncle, veuf de l’aînée de mes tantes, arrière-petit-fils lui-même, comme ma grand-mère, d’un général d’Empire (mais appartenant à un corps (l’Intendance) considéré comme peu glorieux, noyé de surplus sans fait d’armes particulier au passage de la Bérézina) et qu’elle tenait (le vieux monsieur, son gendre) pour responsable de la mort de sa fille partie, comme on disait, « de la poitrine », lui reprochant de l’avoir brutalement exposée aux rigueurs de l’hiver dans une garnison de l’Est (Lunéville, Toul ?) où, selon une tradition de famille, il avait (avant, selon la même tradition, de donner sa démission pour « convenances personnelles ») servi un temps comme officier de cavalerie ou d’artillerie, je ne sais plus : cette dernière arme paraissant toutefois la plus probable, le service y impliquant certaines dispositions pour les sciences ou les techniques qui semblaient chez lui avoir trouvé à s’exercer (s’exprimer) dans la passion qu’il nourrissait pour le bricolage, consacrant à celui-ci les heures qu’il ne passait pas au Cercle, bricolage ou plutôt une sorte d’engineering maritime qui lui faisait accumuler dans son grenier transformé en atelier et garni de l’outillage le plus moderne (tours électriques, emboutisseuse, marteaux, scies, fers à souder, etc.) une véritable flotte de modèles réduits allant du paquebot et du cuirassé à tourelles à la simple barque de pêche en passant par les pittoresques bateaux à aubes que l’on pouvait voir au cinéma naviguer sur le Mississipi, tirant orgueil du petit chef-d’œuvre artisanal fabriqué aussi par lui-même et qui consistait en un protège-moustache d’abord brandi sous les yeux de grand-mère avant d’en nouer les cordons derrière son crâne et d’attaquer le rituel potage, la famille condamnée à écouter, tandis que se succédaient les plats, l’espèce de monologue nasillard et satisfait qu’il débitait, parlant de tout et de rien : racontant le sans atout (ou grand chelem) qu’il avait, la veille (ou deux mois auparavant : quoique son débit ne tarit jamais, les événements dans sa vie semblaient assez rares), habilement réussi au Cercle […].

Claude Simon, Le Tramway, Les Éditions de Minuit, 2001, pp. 74-75-76-77.


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