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Le fil des id??es
- Dans une soci??t?? qui oppose les experts ??
???ceux-qui-ne-comprennent-pas???, le philosophe Jacques Ranci??re, auteur
du ???spectateur ??mancip????? insiste sur la n??cessit?? de r??habiliter la
capacit?? de penser de chacun. Et d??monte quelques clich??s comme la
valeur critique de l???art, l???utilit?? des intellectuels ou l???opposition
entre parole et image.
Jacques Ranci??re est un perceur de fen??tres. Il ouvre des br??ches lumineuses dans un monde des id??es pris en ??tau entre le d??tachement cynique et l'empilement de ?? diagnostics ?? sur les maux de notre soci??t??. Politique, esth??tique, ??ducation : quel que soit le terrain, il cultive depuis trente ans une m??me philosophie, celle de l'??mancipation. Une philosophie qui rompt avec la distinction ancestrale entre ?? savants ?? et ?? ignorants ?? ??? entre ?? ceux qui expliquent ?? et la masse qui les ??coute ??? et fait briller l'id??e d'une participation de tous ?? l'exercice de la pens??e. Car ?? les incapables sont capables ??, r??p??te souvent l'auteur du magnifique Ma??tre ignorant (1987). Simplement, rep??rer leurs capacit??s et leurs comp??tences exige un ?? d??placement du regard ??. Dans son dernier essai, Le Spectateur ??mancip??, Jacques Ranci??re (68 ans) explore justement ce regard pour d??monter un des grands clich??s de notre temps, celui de ?? l'homme ali??n?? par l'exc??s d'images ??. Et pour nous aider ?? ajuster notre vision.
Dans votre dernier essai, Le Spectateur ??mancip??,
vous avancez l???id??e que la capacit?? critique de l???art, et du coup sa
facult?? de mobilisation, sont aujourd???hui en berne. Qu???entendez-vous
par l?? ?
Il fut un temps o?? l'art portait clairement un message politique et o??
la critique cherchait ?? d??celer ce message dans les ??uvres. Je pense ??
l'??poque de Bertolt Brecht, par exemple, o?? le th????tre d??non??ait
explicitement les contradictions sociales et le pouvoir du capital, ou
aux ann??es 1960 et 1970, quand s'est d??velopp??e la d??nonciation de la
soci??t?? du spectacle, avec Guy Debord : on pensait alors qu'en montrant
certaines images du pouvoir ??? par exemple un amoncellement de
marchandises ou des starlettes sur les plages de Cannes ??? on ferait
na??tre chez le spectateur ?? la fois la conscience du syst??me de
domination r??gnant et l'aspiration ?? lutter contre. C'est cette
tradition de l'art critique qui, selon moi, s'essouffle depuis
vingt-cinq ou trente ans.
Il ne suffirait donc plus de montrer ce qu???on d??nonce pour faire descendre les gens dans la rue ?
Le probl??me est que ??a n'a jamais suffi. Aux XVIIe et XVIIIe si??cles,
on se disait : montrons le vice et la vertu au th????tre, cela incitera
les hommes ?? fuir le premier et ?? honorer la seconde. D??s le XVIIIe,
pourtant, Rousseau a montr?? que ??a ne marchait pas : si les spectateurs
prennent plaisir ?? la repr??sentation du vice, on imagine mal qu'ils
s'en d??tournent apr??s la pi??ce. Et si certains ont plaisir ?? voir la
vertu sur sc??ne, cela ne signifie pas qu'ils se r??jouiront de la
pratiquer dans la r??alit??. Peu ?? peu, on a mis en ??vidence qu'il n'y
avait aucun effet direct entre l'intention de l'artiste et la r??ception
du spectateur. Plus proche de nous, voyez les montages de l'artiste
Martha Rosler, qui ins??rait des photos de la guerre du Vietnam ??? en
l'occurrence un homme portant un enfant mort ??? dans des publicit??s pour
des int??rieurs am??ricains. Bel exemple d'?? art critique ?? qui esp??re
vous faire r??agir ! Pourtant, cette ??uvre ne vous mobilise que si vous
??tes d??j?? convaincu, d'une part, que ce qui est critiqu?? dans l'image
est l'imp??rialisme am??ricain, d'autre part que les Am??ricains sont
imp??rialistes. Sinon, vous avez l'impression d'??tre devant une image de
propagande.
???Les pi??ces de Brecht ou les images
d??non??ant la soci??t?? de consommation
ne font plus effet aujourd'hui.???
Pourquoi ?
Parce que ce type de repr??sentations ?? critiques ?? suppose un syst??me
coh??rent d'explication du monde : tant que le marxisme offrait ce
syst??me et un horizon pour l'Histoire, les pi??ces de Brecht ou les
images d??non??ant la soci??t?? de consommation faisaient effet. Ce n'est
plus le cas aujourd'hui. D'abord, ces images ?? critiques ?? sont
omnipr??sentes dans la soci??t?? contemporaine : quelle expo n'offre pas
son ??talage de marchandises charg?? de nous faire d??couvrir les horreurs
de la consommation ? Ou ses ic??nes m??diatiques en r??sine cens??es nous
r??v??ler la v??rit?? sur le ?? spectacle ?? ? Mais elles ne r??v??lent rien du
tout : tout le monde est conscient que la marchandise est partout !
Jeff Koons ?? Versailles ou un artiste comme Paul McCarthy ont beau nous
inonder de Pinocchio et d'ours en peluche cens??s nous alerter contre
l'empire du spectacle, ??a ne fonctionne pas. Il n'y a plus rien ??
r??v??ler. Koons ?? Versailles, c'est la grosse entreprise artistique
accueillie par la grosse entreprise culturelle de l'Etat, l'art ??
critique ?? devenu officiel, deux entreprises qui traitent de puissance
?? puissance.
Mais s???il n???y a plus rien ?? r??v??ler, ?? quoi sert l???art critique ?
Pour certains, comme Baudrillard, tout est apparence et il n'y a rien ??
?? sauver ??. Ils annoncent du m??me coup l'??chec et la fin de la
d??nonciation des apparences sur laquelle reposait l'art critique. Je ne
partage pas leur analyse : je ne pense pas que tout soit apparence, ??
??cran ?? ou ?? communication ??, et je reste persuad??, au contraire, que
les formes de la domination sont aussi solides aujourd'hui qu'hier.
C'est plut??t le syst??me d'explication du monde et l'id??e d'une action
politique fond??e sur cette vision du monde qui ont perdu de leur
cr??dibilit??.
Un art critique est donc encore possible aujourd???hui ?
Oui, ?? condition de bousculer les st??r??otypes et de changer la
distribution des r??les. Souvenez-vous par exemple de la phrase un peu
provocatrice de Godard, qui disait que l'??pop??e est r??serv??e ?? Isra??l
et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard ? Que la
fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux
victimes, c'est de montrer leur r??alit??, de t??moigner de leur mis??re.
Le v??ritable art critique doit d??placer ce type de partage fondamental.
Certains artistes s'appliquent d'ailleurs ?? le faire. Le dessin anim?? Valse avec Bachir,
par exemple, subvertit la forme documentaire. Et l'artiste Pedro Costa
aussi, lui qui filme des immigr??s et des drogu??s dans les bidonvilles
de Lisbonne en leur permettant de construire une parole ?? la hauteur de
leur destin, en rendant la richesse mat??rielle de leur monde.
???Quand je regarde la t??l??vision, je vois
beaucoup de gens qui parlent,
et tr??s peu d'images de la r??alit??.???
Le statut de l???image fait aussi d??bat dans les m??dias.
Partagez-vous le scepticisme ambiant, qui affirme que nous sommes noy??s
sous les images, et que celles-ci sont trop souvent violentes, voire
intol??rables ?
Pas du tout. Quand je regarde la t??l??vision ??? et plus
pr??cis??ment les informations ???, je vois beaucoup de gens qui parlent,
et tr??s peu d'images, au fond, de la r??alit??. C'est le d??fil?? des
experts, des gens venus nous dire ce qu'il faut penser du peu d'images
qu'on voit ! Il suffit de voir l'importance que le mot ?? d??crypter ?? a
prise dans les m??dias. Et que nous disent ces experts ? A peu pr??s ceci
: ?? Il y a trop d'images intol??rables, on va vous en montrer un
tout petit peu, et surtout on va vous les expliquer. Parce que le
malheur des victimes, n'est-ce pas, c'est qu'elles ne comprennent pas
tr??s bien ce qui leur arrive ; et votre malheur ?? vous,
t??l??spectateurs, c'est que vous ne le comprenez pas plus. Heureusement,
nous sommes l??. ??
par Olivier Pascal-Moussellard
Photos : L??a Crespi pour T??l??rama
Post?? par : Lo??c LAMY
Publi?? sur : levidepoches/planningstrat??gique
Source: T??l??rama





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