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Notes sur la poésie : Guennadi Aïgui

Par Florence Trocmé

Le « texte » verbal – en tant que corps ... Avant toute chose, je le vois, peut-être, non pas sur le papier, mais dans une sorte d’espace créé « hors papier ».
Tout texte dit, dès lors qu’il offre un sens construit, est « corps »... – comme un buisson qui tendrait vers le ciel. De ce point de vue, il existe aussi des textes-« corps » inoubliables. Ainsi, je sens la liturgie dans une église comme une espèce de « corps spirituel » placé au sein d’un temple – « construite », elle possède ses contours en forme de temple, ses formes se gravent dans la raison et la mémoire.

Dans l’idéal, je ressens le texte poétique comme un « corps » de ce genre, à la différence des formes poétiques européennes classiques (quatrains, sonnets, etc.), chaque poème libre apparaît – je parle ici de son aspect « extérieur » – comme une espèce de temple unique, une sorte de structure verbale et spirituelle qui transparaît derrière les contours des mots et ne ressemble à nulle autre structure « canonique ». Cette construction unique (toute l’œuvre est d’un seul « bloc »), ces œuvres, graphiquement, exigent une unité infaillible de toutes leurs dimensions. Du moins cela m’occupe-t-il assez sérieusement. Dans ce souci du « corps » de l’œuvre sur le papier, je crois aussi qu’on trouve une trace de mes origines villageoises : ainsi tous mes poèmes portent-ils obligatoirement un titre (en cas d’absence de titre, je note simplement « Sans titre »), comme si j’étais incapable de m’imaginer une construction, n’importe laquelle, sans toit. Je peux dire la même chose sur la date ; je la vois entrer « constructivement » dans l’unité de l’ « édifice » de l’œuvre.

Les vers, le plus souvent, je les entends d’une manière liturgique – et c’est peut-être ainsi que je les vois – pas encore parus sur le papier, pas encore dressés au-dessus de lui. Ce qui compte aussi dans la liturgie, c’est la mélodie, et le Parole-Logos, et l’intonation « spirituelle » – conversation presque sans mots !– formée de signes invisibles (« spirituels ») et visibles (« rituels ») ; sans doute est-ce ainsi que je conçois « le texte poétique en tant que corps et signe sur le papier », je veux dire la vue générale d’une sorte de temple verbal lequel, étant lui-même une espèce de signe général, laisse transparaître les signes plus « concrets » de son contenu. Quand je veux qu’ils soient particulièrement mis en valeur, je les note en italique, ou bien en séparant les lettres, j’introduis quelquefois des hiéroglyphes et des idéogrammes, des « blancs » particulièrement individualisés (eux aussi comme des signes, avec, chaque fois, un « sens » particulier).
Il existe des cas où un poème isolé (généralement une forme courte) n’est qu’un signe unique (c’est-à-dire que le « corps » du texte est resserré à un seul signe).

Guennadi Aïgui, Conversation à distance, réponses aux questions d’un ami, [dans un journal littéraire yougoslave, Knijevna Rec, le 25 septembre 1985], dans Hors-commerce Aïgui, textes réunis et traduits par André Markowicz, Le Nouveau Commerce, 1993, p. 17-18.

Contribution de Tristan Hordé


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