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Anthologie permanente : Rainer Maria Rilke, cinq traductions comparées

Par Florence Trocmé

 

 

Les Élégies de Duino ( Druineser Elegien) de Rainer Maria Rilke est une de ses œuvres la plus souvent traduite en français. On retient ici cinq traductions (présentées par ordre chronologique de publication) de la première partie de la première élégie, en donnant d’abord le texte original.

 

Die erste Elegie

 

Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel
Ordnungen ? und gesetzt selbst, es nähme
einer mich plötzlich ans Herz : ich verginge von seinem
stärkeren Dasein. Denn das Schöne ist nichts
als des Schrecklichen Anfang, den wir noch grade ertragen,
und wir bewundern es so, weil es gelassen verschmäht,
uns zu zerstören. Ein jeder Engel ist schrecklich.
Und so verhalt ich mich denn verschlucke den Lockruf
dunkelen Schluchzens. Ach, wen vermögen
wir denn zu brauchen ? Engel nicht, Menschen nicht,
und die findigen Tiere merken es schon,
daß wir nicht sehr verläßlich zu Haus sind
in der gedeuteten Welt. Es bleibt uns vielleicht
irgend ein Baum an dem Abhang, daß wir ihn täglich
wiedersähen ; es bleibt uns die Straße von gestern
und das verzogene Treusein einer Gewohnheit,
der es bei uns gefiel, und so blieb sie und ging nicht.
O und die Nacht, die Nacht, wenn der Wind voller Weltraum
uns am Angesicht zehrt –, wem bliebe sie nicht, dei ersehnte,
sanft enttäuschende, welche dem einzelnen Herzen
mühsam bevorsteht. Ist sie den Liebanden leichter ?
Ach, sie verdecken sich nur mit einander ihr Los.
Weißt du’s noch nicht ? Wirf aus den Armen die Leere
zu den Raümen hinzu, die wir atmen ; vielleicht daß die Vögel
die erweiterte Luft fühlen mit innigerm Flug.

Rainer Maria Rilke, Werke, 2, Gedichte 1910 bis- 1926, Insel Verlag , 1996.

Première élégie

Qui donc dans les ordres des anges
m’entendrait si je criais ?
Et même si l’un d’eux soudain
me prenait sur son cœur :
de son existence plus forte je périrais.
Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Tout ange est terrible.
Mieux vaut que je taise la montée obscure de l’appel.
Qui oserons-nous donc appeler ?
Ni les anges, ni les hommes,
et les malins animaux remarquent déjà
que nous ne sommes pas à l’aise dans ce monde défini.
Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie.
  Et la nuit ! ô, la nuit,
lorsque le vent chargé d’espaces nous mord le visage –,
à qui ne serait-elle, la tant désirée,
la doucement décevante,
cette part difficile des cœurs solitaires ?
Est-elle plus légère aux amants ?
Hélas, l’un à l’autre ils se cachent leur destin.
  Ne le sais-tu pas encore ?
Largue le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ;
peut-être les oiseaux
ressentiront-ils le plus grand large des airs
dans leur vol ramassé.

R. M. Rilke, Les élégie de Duino, suivi de Les sonnets à Orphée, traduit par Lorand Gaspar [pour les Élégies], dans Œuvres, t. 2, Seuil, 1972, repris dans collection Points / Poésie, 2006, p. 9 et

La première élégie

Et qui, si je criais, m’entendrait donc depuis les ordres
des anges ? Et quand bien même l’un d’entre eux soudain
me prendrait sur son cœur : son surcroît de présence
me ferait mourir. Car le Beau n’est rien d’autre que
ce début de l’horrible qu’à peine nous pouvons encore supporter.
Et nous le trouvons beau parce qu’impassible il se refuse
à nous détruire ; tout ange est terrifiant.
  Et donc je me retiens et ravale l’appel
d’obscurs sanglots. Ah, de qui pouvons-nous donc
avoir besoin ? Ni d’anges, ni d’humains,
et les bêtes ingénieuses voient déjà bien
que nous ne sommes pas si confiants que cela sous nos toits
dans l’univers expliqué. Peut-être qu’il nous reste
quelque arbre sur la pente, où nous pourrions chaque jour
le revoir : il nous reste la route d’hier
et la fidélité mal élevée d’une habitude
qui s’est bien plu chez nous et n’est pas repartie.
  Ô la nuit, et la nuit quand le vent emblavé d’univers
nous dévore le front –  chez qui partirait-elle, qui est tant
  désirée,
la tendre décevante qui est promise à grand-peine
au cœur sans compagnie. Est-elle à ceux qui s’aiment plus facile ?
Ceux-là ne font hélas que se cacher à l’un l’autre leur sort.
  L’ignores-tu encore ? jette, ajoute de tes bras le vide
aux espaces que nous respirons ; et les oiseaux peut-être
sentiront d’un vol plus intérieur l’air agrandi.

R. M. Rilke, Élégies de Duino, Sonnets à Orphée et autres poèmes, présentation de Gérard Stieg, Traductions de Jean-Pierre Lefebvre et de Maurice Regnaut, Poésie / Gallimard, 1994, p. 29 et 31.

La première élégie

Qui donc, si je criais, parmi les hiérarchies
des anges, m’entendrait ? et supposé même que l’un d’eux
me prît contre son cœur : je périrais de sa
présence plus forte. Car le Beau n’est rien d’autre
que le commencement du Terrible, quand c’est tout juste si nous
  l’endurons encore,
et nous l’admirons parce qu’il dédaigne avec indifférence
de nous détruire. Tout ange est terrible.
  Aussi je me retiens, et ravale le cri de désir
d’un obscur sanglot. Ah, de qui est-il en notre pouvoir
d’avoir besoin ? Des anges, non, des hommes, non,
et les animaux, si avisés, remarquent bien
que nous ne sommes pas des êtres sûrs, qui se sentiraient chez eux
dans le monde interprété. Peut-être d’aventure nous reste-t-il
quelque arbre, sur la pente, que chaque jour
nous puissions retourner voir ; il nous reste la route d’hier
et la fidélité d’une habitude qui se plut chez nous,
la mal élevée, qui demeura et ne nous quitta plus.
  Ô et la nuit, la nuit, quand le vent tout chargé de l’espace du
  monde
nous dévore la face – elle, la désirée, à qui ne s’attacherait-elle pas
avec sa douce déception, elle qui se dresse, ardue,
devant le cœur solitaire. ? Est-elle plus aisée aux amants ?
Hélas, ils cachent seulement l’un à l’autre leur sort.
  Cela, l’ignores-tu donc encore ? Rejette de tes bras le vide vers les espaces que nous respirons ; au point que les oiseaux peut-être
en sentent l’air élargi, dans un vol plus fervent.

R. M. Rilke, Élégies duinésiennes, Présentation, traduction et notes de Jean-Yves Masson, Imprimerie nationale, 1996, p. 53 et 55.

La première élégie

Qui donc, si je criais, parmi la cohorte des anges
m’entendrait ? À supposer même que l’un d’eux
me serre soudain sur son cœur, je périrais brisé
par son existence plus forte. Car le beau
n’est que le premier degré du terrible, à peine encore
rapportable, et si nous l’admirons tant, c’est qu’impassible
il dédaigne de nous détruire. Oui, tout ange est terrible.
Aussi je me contiens et refoule l’appel
d’un noir sanglot. Chez qui pourrions-nous donc, hélas,
chercher secours. Chez les anges, chez les humains ?
Non pas ! Et les bêtes voient bien dans leur sagesse
que nous ne nous sentons guère assurés d’être chez nous
dans ce monde bien défini. Il nous reste peut-être,
sur quelque pente, un arbre à revoir chaque jour ;
il nous reste la rue d’hier, l’attachement douillet
à quelque habitude qui se plaisait chez nous,
ne changea pas et prit racine.
  Oh, et la nuit,
la nuit, quand le vent plein des espaces du monde
nous ronge le visage –, à qui resterait-elle pas,
tant désirée, tendrement décevante, épreuve
pour le cœur solitaire ? Aux amants peut-elle être
plus légère ? Ils ne font, hélas, que se cacher
l’un à l’autre leur sort.
  Ne le savais-tu pas encore ?
Largue le vide hors de tes bras vers les espaces
ouverts à notre souffle, et les oiseaux peut-être
sentiront d’un vol plus intime l’air plus vaste.

R. M. Rilke, Élégies de Duino, traduction et présentation par François-René Daillie, L’Escampette, 2000, p. 55.

La première élégie

Qui, si je criais, m’entendrait donc, d’entre
les ordres des anges ? et supposé même que l’un d’eux
me prît soudain contre son cœur, je périrais
de son trop de présence.
Car le beau n’est rien
que ce commencement du Terrible que nous supportons encore,
et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent,
de nous détruire. Tout ange est terrifiant.
  Du coup, je me contiens, je ravale le cri d’appel
d’obscurs sanglots. À qui, hélas, pouvons-nous
recourir ? Ni aux anges, ni aux hommes,
et les bêtes sagaces, flairent bien
que nous ne sommes pas vraiment en confiance
dans le monde expliqué. Tout juste s’il nous reste
un arbre ou l’autre sur la pente, à revoir
jour après jour ; s’il nous reste la route d’hier
et quelque fidèle habitude, trop choyée,
qui, de se plaire auprès de nous, ne repart plus.
  Et j’oubliais : la nuit, quand le vent chargé d’espaces
tire sur notre face – à qui manquerait-elle, la nuit désirée,
doucement décevante – peine et menace
pour le cœur solitaire. Est-elle aux amants plus légère ?
Ah, ils ne savent que s’entre-cacher leur sort.
  L’ignores-tu encore ? Que tes bras ajoutent leur vide
aux espaces par nous respirés, et les oiseaux peut-être
éprouveront l’air élargi d’un plus intime vol.

R. M. Rilke, Les élégies de Duino, traduction et postface de Philippe Jaccottet, La Dogana, 2008, p. 9 et 11.

Contribution de Tristan Hordé

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