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C, de Pier Paolo Pasolini (une lecture de Samuel Macaigne)

Par Florence Trocmé

Pasolini Quelle autre force chez Pasolini que de n’être jamais là où on l’attend ? De se situer sur un terrain qui nous semble contradictoire, et dont on ne comprend qu’après réflexion sa féroce cohérence ? Pasolini : toujours surprenant, toujours égal à lui-même. Avec C. (ce C. qui désigne la chatte, le sexe de la femme ; mais ici un Sexe absolu), le choix du sujet sème le trouble. Pasolini – l’homosexuel Pasolini, qui sut montrer les garçons de Rome avec la force picturale d’un Caravage – va nouer le dialogue avec cette Chatte, cette sorte de déesse incontestable. A cet égard, remémorons-nous cette sublime phrase de Pouchkine : « Cette chair rose, humide, ombrée de boucles mousseuses, cette vision hypnotisante du vaisseau charnel, est le visage de Dieu. » Ecrit en 1965, retrouvé dans une chemise portant le titre Poèmes marxistes, publié pour la première fois en italien en 2003, il nous arrive avec son pendant ou sa suite : « Projet d’œuvre future ».
A quoi rattacher ce long poème ? Vraisemblablement, pour l’homme pétri de culture antique que fut Pasolini, on pense à la satura romaine, où genres, registres, et métriques se tissent dans un ensemble d’exubérance et d’acidité volontiers grasse, comme ici alternent vers et prose, ou encore slogans, menant une verve incandescente. Le cannibale Martial ou l’atrabilaire Juvénal sont assis sur la même branche que le poète-cinéaste au marxisme jaune. Les conventions glissent jusqu’au carnavalesque le plus ironique – qui tendrait alors à l’extrême baroque, joyeux familier du contre-blason permanent. Mais le mordant pasolinien rend une singularité superbe, où l’humour cinglant cède le pas à de magnifiques passages où tous les codes du poème galant sont transcendés :

« belle enflée comme une miche sous la combinaison de la petite institutrice (au soir un peu mouillée, follement sereine) : une enflure incroyable pour ce petit corps de fille à peine diplômée, une authentique montagne, sillonnée d’une vallée effilée, une montagne à deux cimes, quoique arrondie comme un pain sans croûte (ventre sous le ventre, un tumulus autour du petit puits oblong, que deux mains pouvaient à peine contenir, un tas de chair pour rien)… » (p.17)

ou encore, en vers :

Où es-tu, petite rose de maquis, petite tache
de printemps sous le petit soleil méchant,
gribouillis de chair innocentine,
petite coupure d’or au fond d’un pouce de viande,
sous la jupette de coton,
où es-tu ?…
 » (p.21)

Mais au-delà se pose la question de cette Chatte, de sa signification, pour un homme, auteur et militant, qui n’a jamais caché son homosexualité. A cet « où es-tu ? », Pasolini répond : « TU N’ES PAS ». Réponse qui ouvre vers la signification que doit prendre ce non-être, comme le signale justement le traducteur Etienne Dobenesque, qui a partagé cette tâche avec Isabella Checcaglini, dans sa note finale. Cette Chatte prend donc un aspect bien plus politique et problématique qu’érotique. Chatte mère de tous les hommes – où tous les hommes « virils » se retrouvent, comme dans le seul lieu de fraternité absolue ; c’est la seule déesse que chacun honore d’une quelconque façon, dans sa perversion personnelle. Et c’est à partir d’elle que Pasolini compte commencer cette œuvre de désacralisation scandaleuse qui doit mener à cette révolution, toute aussi sacrée, mais pour le moins apocalyptique. La majuscule que le poète appose à cette Chatte absolue n’est pas l’œuvre d’un hégélien monomaniaque, mais celle d’un orant désespéré : la prière d’un profanateur à une idole qui n’existe pas à ses yeux. Mais la prière est impossible, toujours à recommencer et toujours à échouer. La seule litanie qui demeure est ce « Mais JE NE PEUX PAS LE FAIRE ! » qui sillonne le texte, ramenant toujours le sacré à zéro, pour faire évoluer le discours poético-politique qui doit accomplir la révélation : la Chatte n’est guère que la matrice du conformisme – matrice au sens industriel :

« … et Tu es là, au Centre,
Commun Dénominateur de tous,
derrière un sale buisson sur la pente glissante,
AU TRAVAIL, AU TRAVAIL,
Œil de chair qui ne voit pas !
 »

Cet accomplissement de toute la désacralisation nécessaire, de toute la transgression révolutionnaire, Pasolini la pousse jusqu’à l’inceste car :

« Même la plus scandaleuse des désacralisations
ne fait qu’enlever la sacralité à l’innocence
pour la remplacée par la sacralité plus sacrée du péché.
 »

Ce « poème marxiste », comme le qualifiait le poète, nous offre une vision gênante de nos conceptions hétérosexuelles, nous invitant presque à les pousser à leurs plus extrêmes limites. On devine déjà, à travers ces analyses, l’acuité du dernier Pasolini, le polémiste amer des Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes. Déjà, le problème de la consommation des corps, de l’assouvissement du désir corporel dans un cadre consumériste point dans ce texte. Que devient cet être pour celui qui y croit ? Que devient cette désacralisation ? Ne risque-t-elle pas de mener au viol ou au meurtre ? Seul celui qui n’y croit pas peut alors aiguiller, avec son ironie scandaleuse et gênante, celui qui se plonge dans cette déesse ambivalente, qu’on aime et qui nous aliène. Comment s’allier avec elle et faire la révolution ? Ces difficultés ne sont pas levées, mais le poète, malgré toutes les difficultés qu’il rencontre dans son dialogue sacré, tente de nous faire entrevoir les portes ou les brèches que son redoutable pragmatisme marxiste doit pouvoir ouvrir…

Il faut enfin parler de l’objet-livre. Saluons bien haut les éditions Ypsilon qui nous offrent un ouvrage des plus agréables, des plus nets. La couverture rouge, entre politique et chair, enchâsse avec une justesse particulièrement bienvenue le fond de ce texte saisissant – qu’on ne quitte pas sans un certain malaise – rendu par une typographie impeccable, au Bodoni peccamineux. On attend donc la suite de leurs publications, dont leur prometteuse « Bibliothèque typographique », avec ferveur. Forza compagni !

 

 

Contribution de Samuel Macaigne


Pier Paolo Pasolini
C. suivi de Projet d’œuvre future
traduction d’Isabella Checcaglini et Etienne Dobenesque
Ypsilon Éditeur, 2008, 17 € - voir ici


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