Magazine

"Alexis Léger dit Saint-John Perse" de Renaud Meltz

Publié le 23 mars 2009 par Florence Trocmé

AlexisLegerDitSaintJohnPerse-01

Commençons par la fin. Il est facile au polémiste Philippe Muray de dauber en 2003 sur ces poètes lauréats – en visant le « mauvais goût sacerdotal » de Char, ou l’« incontinence » de Perse. L’énurésie lyrique de notre romanesque héros surtout, qui jamais ne « s’est exposé à la résistance ou la sanction du réel, ce qui lui permet de demeurer éternellement une forme de démagogie parmi d’autres ». Saint-John Perse, c’est certain, a joué cette carte-là, du chant dégagé des contingences et des accidents de la biographie vérifiable, et transcendant ses origines par l’apparat d’une langue magnifiante : la banalité du propos – poncifs de l’enfance merveilleuse, des amours cryptées, des voyages baptismaux, des rêveries à grand spectacle lexical – avec lui s’est faite si délibérément emphatique qu’on aurait peu de peine à souscrire à cet expéditif dégonflage de baudruche.

Cependant, la plaisanterie n’épuise pas le sujet. Il fallait creuser le personnage, – cerner le diplomate en vérité, afin de faire apparaître, en creux, la personnalité du poète. Il y a peut-être en effet une sorte de tragédie dans ce destin, et qui dépasse même la personne de Saint-John Perse. Tout le monde sait que la biographie de la Pléiade est une création autosuffisante : rédigée par l’auteur lui-même, elle réinvente les correspondances, affiche les aspects solaires, et ne craint pas le démenti, tant elle fait dans l’assurance ! L’œuvre est ainsi donnée à lire comme le fait d’un être de volonté tout accaparé de ses propres déterminations – indiscutables. Or la biographie proposée par Renaud Meltz entreprend ce qui n’avait pas encore été tenté : l’analyse exacte de ces déterminations, et partant, la correction nécessaire aux angles choisis par l’aède pour se présenter au tribunal de la postérité.

Le souci de soi et l’attente de la gloire ont présidé à ce destin-là. Oui, mais sur quel plan, puisque, comme le dit le biographe, les deux faces du même sujet « n’ont cessé de se gêner ni de s’aider » ? Si l’on jette un œil au cahier central de photographies qui illustre le volume, on observe aisément une des caractéristiques du secrétaire général du quai d’Orsay Alexis Léger, qui, en ses fonctions officielles, s’appliqua tant à ne pas être le simple double de Saint-John Perse, – entendons à ne pas le doubler. Tout en en restant l’avatar … comment dire ? – profane, voilà. Position délicate, où chèvre et chou de l’orgueil du rhapsode et des convenances sociales ont à se ménager en permanence. Serviteur d’un nombre respectable de ministres des Affaires étrangères de la Troisième République, tous évidemment désintégrés par le jeu de la démocratie élective et la marche du temps, le secrétaire général inamovible a tenu son rang : celui d’un être essentiellement occupé de rédaction. Être là, aux côtés et aux ordres du ministre responsable, et se trouver ici aussi, à la table solitaire de travail, où l’on peaufine le compte-rendu, où l’on rédige la note confidentielle, où l’on chantourne le communiqué. Que voit-on donc sur ces photos ? Lors d’un intermède des pourparlers de Locarno, on observe, flanqué d’un jurisconsulte, un Léger encore jeune qui danse, mains dans les poches, auprès de l’artisan fébrile de l’impossible quiétude des Nations, Aristide Briand, lequel fait une brève pause dans le tétage de son éternel mégot ; à l’autre extrémité du cliché, Berthelot, celui dont Léger va prendre la place, par intrigue autant que par fatalité, pourrait-on dire. Quarteron de larrons sympathiques (on sait à l’envi les illusions que Briand a entretenues, sous son apostolat d’entre deux guerres), entre lesquels complicités et ambitions jouent, dans l’ombre des consciences, un curieux ballet : qui sert qui ? Et où sont les autres, les gens avec qui on discute de choses graves ? On dirait une scène tirée d’un Godot sans auteur identifiable : les acteurs marchent vers leur propre image. Et par conséquent, vide, l’image : simple portrait de pantins affairés à un rien, leur promenade de négociateurs, entre deux séances de parlote vaine. Autre cliché : Léger à sa table, nous offrant son regard de flamme séductrice, mains occupées à mimer sur le bureau la charge rédactionnelle, la rationnelle, sinon rassise, fonction du scribe de la République. Rien, là aussi : un poseur, sur papier glacé, dans l’attitude du sérieux assidu. Ce cérémonial solipsiste trompe-t-il qui que ce soit ? Enfin, les deux images les plus fortes : à Munich, à l’arrivée, sur le tarmac, Léger séparé de son ministre Daladier par les Allemands, qui n’ignoraient pas les aspects retors du secrétaire, et passant les troupes en revue, aux côtés des badernes nazies ; puis, en fin de conférence, le célèbre tableau de genre où l’on voit un Hitler lourdement triomphant, main sur le bas ventre, moustache et mèche lisses, yeux fixés sur l’avenir du Reich de Mille Ans, puis à son flanc, un Daladier cherchant du regard dans la coulisse une voie de dégagement, puis un Chamberlain décomposé, près à sauter par la fenêtre, et à droite les sinistres histrions Mussolini et son gendre-clone, entre lesquels notre romanesque héros. Un seul personnage, partout, regarde l’appareil de prise de vue et son opérateur : Léger, Alexis. Quêtant le suffrage des générations.

contribution d'Auxeméry, lire la suite en cliquant sur "Lire la suite"

On ne peut certes tenir pour responsable des politiques illusoires ou bancales (de droite comme de gauche) des ministres, un secrétaire général qui ne fut que leur serviteur, même si revêtu de l’onction de la légitimité institutionnelle. Eux, auraient pu, après tout, s’en séparer s’ils avaient estimé indispensable de le faire, s’ils avaient trouvé sa présence inepte, et lui trouver une promotion qui l’eût mis à l’ombre, ainsi que cela se pratique. Mais comme il a en quelque sorte revendiqué, lui, de servir hautement la France au poste où il était, de même qu’après en avoir été écarté, au moment où la Wehrmacht passait la frontière belge, et être allé ensuite se construire un exil bougon à Washington, et faire l’oracle auprès des alliés yankees, du moins des oreilles de ceux qui voulurent bien les lui prêter, là-bas ; comme, d’autre part, il a abondamment jugé ses maîtres, tout en pratiquant tout aussi abondamment la volte, le changement de cap, le virement de bord enrobé de la rhétorique propre, et nécessaire, à son activité officielle de faiseur de phrases alambiquées, mais aussi d’une façon toute personnelle et subtile, ou retorse même, on ne peut non plus l’exonérer tout à fait, et ne choisir de voir en lui que le fonctionnaire respectueux des us et coutumes de la Diplomatie.

Et quant à l’autre Carrière, en parallèle, en perspective cintrée, celle des Lettres, où le nom de gloire doit venir s’inscrire, on ne peut évidemment dénier à Saint-John Perse, du moins dans ses premiers poèmes, une solide assise, un charme certain : ce mot-là toutefois, que j’emploie ici, il a été utilisé bien plus à propos par un rimeur supérieurement obstiné, et ma foi, bien plus convaincant, à mon sens, et penseur autrement fécond, et profond. Cela ne fait pas passer facilement la mécanique soigneusement cadrée des ultimes recueils, les allitérations claudéliennes tenant lieu d’intelligence des choses (à la façon des pages initiales de Connaissance de l’Est, très pesantes, à la limite de la facétie involontaire, dont le biographe donne un exemple frappant, tiré d’un recueil de la fin), la fabrication des laisses lyriques à coup de dictionnaire analogique, l’activation des réseaux de relations afin de satisfaire la soif de reconnaissance qui sera finalement sanctionnée par le Nobel, et l’autofiction de la Pléiade, la légende parnassienne pathétique.

Que nous donne à lire cette biographie de Renaud Meltz ? Précisément, au total, un travail très réfléchi, très honnête, de démontage du mythe, de ce dédoublement/doublage du Diplomate et du Poète. Plus que les rapports de l’œuvre avec son auteur, c’est bien la figure du personnage qu’il fallait situer en son temps, au lieu de suivre les arrangements d’un mythographe avec sa propre histoire mêlée à l’Histoire. Ce livre est le résultat d’une recherche (une thèse d’histoire, en fait, ici centrée sur notre personnage) qui exploite les documents, fait les comparaisons, produit les enchaînements, suit le protagoniste principal à la trace, n’oublie jamais les témoins et les comparses, établit les connexions cachées, fait le compte exact, sinon exhaustif, du crédit et du débit à porter au dossier.

Un adjectif revient plusieurs fois dans le livre pour qualifier le labeur poétique de Perse, et le mot d’ailleurs n’est pas employé par des détracteurs, mais par les propres amis du poète, celui d’« abscons » : comme si dans les cercles où le diplomate se produisait, le poète crypté devait posséder ce titre de gloire à inscrire au blason, l’obscurité, vertu d’essence du vaticinateur. Mais non, la poésie de Saint-John Perse n’est pas absconse. Tous les codes finissent par être cassés : les gens du chiffre dont les diplomates utilisent les services savent cela. Les clés du message obscur sont toujours accessibles, et patience suffit pour en venir à bout : la lettre dit toujours l’esprit pour peu qu’on gratte le palimpseste, qu’on agence les indices, qu’on croise les sources et les faits ! Qui parle dans Anabase ? Un prince de la parole que l’action a déserté. La prise qu’il peut avoir sur le réel est de l’ordre de la passe médiumnique : ce barde-là est un « enchanteur » dont le flageolet envoûte de pauvres rats ; à force de polir l’événement trop lisible, de gommer l’allusion biographique trop claire, de transposer la banalité des choses, d’enfourcher les chevaux du dieu de l’inspiration, respire-t-on le grand air des éloges et des péans, fait-on acte, vraiment, de puissance, d’efficace ? Loin de moi l’idée de traiter de pure fumisterie cette entreprise, de me contenter de la glose amusée de Muray assimilant toute poésie à une « rhétorique aux alouettes », et « proche des promesses électorales » (bien qu’à l’évidence, elle soit cela, aussi, très souvent, et même dans ses manifestations les plus apparemment anodines ou bancales), mais enfin, que dire des chants persiens, sinon qu’ils constituent la vaste métaphorisation des épisodes d’une existence de fabulateur inquiet de reconnaissance ? – Versets édéniques d’un artisan du verbe appliqué à se déchiffrer à l’envers – à dire le réel au rebours de ce qui tombe sous le sens pour qui est initié à la manipulation des messages, à mettre en images rythmées les péripéties d’un destin lisible ailleurs, sans même l’artifice du code, ni la légende surajoutée !

Le Narcisse valéryen fut un monstre de probité et de clarté sous ses apparences de chanteur sombre et malaisé à se faire saisir sous les frondaisons virgiliennes, au regard de cette fiction légère (au sens de la désinvolture), qui parfume le salon glorieux où se meut le Pindare du Quai. Frivolité, oui, d’un habile, qui paria sur la foi qu’on ajouterait à ses imaginations, aux inventions du poète pour dédouaner le diplomate, aux versets du barde pour enfouir le fonctionnaire d’écritoire sous de considérables strates de solennelle beauté. L’Histoire, la vraie, n’est jamais qu’affaire de réduction, de l’émérite au banal, du pompeux au quotidien, et celui qui s’offrit à la postérité en homme de pure plume, absent de ces contingences des contrats, des traités, des relations, des comptes-rendus, il y prêta cependant la main, par fonction, et fonction qu’il aima ; il fut le sublime gribouilleur de dépêches, de notes et de rapports, par lesquels la Diplomatie s’entretient parfois plus d’elle-même que des réalités ; il était apprécié pour cela, son style, indéniable ; et tout réside, pour ce qui le concerne, dans ce fait nodal de la chronique de la République Troisième : comment apparaître aux yeux de la postérité comme l’antimunichois qu’on était sans aucun doute au fond de soi alors qu’on a été le serviteur obligé de celui est allé signer, et qu’on a posé sur le document photographique, en compagnie des assassins et des dupes ? Ce Rimbaud claudélisé, en manchettes et complet-veston strict, au poste subalterne, mais essentiel, où il était placé, a bien vécu là sa tragédie.

Toutefois, Saint-John Perse a peut-être réussi ce que tout politique féru de littérature (un Mitterrand, mettons, ou à l’étage inférieur, un Villepin, et des flopées d’autres moins illustres, ou moins visibles) rate forcément : survivre en effet aux contingences attachées au devoir de représentation, grâce aux artifices rhétoriques de célébration du poète manieur, ou manipulateur, de vocables. On a certes là l’antinomique d’un Chateaubriand, d’un rêveur roublard passé aux Affaires, et puis se regardant depuis l’autre rive, mission accomplie, et se construisant un mausolée à la mesure de ses songes. Alexis Léger ne fut pas un profond politique lui-même, mais seulement l’éminence décorative des salons de la maison du Quai ; son charisme de littérateur déclaré abscons, pendant ce temps bizarre où la France hésitait à se connaître en déclin, et jouait encore à être une des puissances régissant l’ordre du monde, avant la révélation du désastre, ce prestige donne à son personnage une manière d’autorité ; et le roman qui constitue la préface de l’œuvre rassemblée sous la prestigieuse couverture, voilà peut-être le coup de génie qui fait que l’aède atteint son but : la parole ailée vaut rédemption pour les péchés de l’homme d’action, et plus de quarante ans après, on a intégré le roman à l’histoire. La légende d’Alexis Léger fut ambitieuse à l’instar de celle de René, qui n’eut cependant besoin que de son prénom pour séduire les Ombres, et non d’un pseudonyme baroque, forgé entre deux déjeuners avec les collègues du bureau (Morand, autre mythomane pressé, y participa). Elle a visé à rétablir l’équilibre entre la plume serve du fonctionnaire et la plume éminente du rhapsode. René corrigea les aspérités de son destin avec une autre allure, tout de même : il instaura la mort en gardienne de son temple érigé en grand seigneur ; Léger fit, au fond, banalement, des pieds et des mains pour se garder vivant sous son jour avantageux de beau parleur arrivé.

Perse, affublé de son aura de sainteté linguistiquement exotique, a trouvé en Renaud Meltz son Homère attentif à décrire les roueries et les illusions du fonctionnaire dissimulé sous les draperies. Il faut lire cette biographie parce qu’elle rétablit l’ordre des figures : de l’icône formatée par le romancier de la préface aux œuvres complètes – le lettré magnifique et détaché des pesanteurs, doublé du penseur exact des accidents de l’histoire –, on revient au personnage du réel : le fonctionnaire cardinal, gîtant au cœur du système diplomatique d’un empire en voie de déliquescence dans une Europe en loques, face au Reich revanchard et à la Patrie des Travailleurs ; d’une nation imbue de ses principes et aveugle, minée de superstitions pacifistes ou bellicistes, selon la loi d’alternance – ascensions et chutes également bouffonnes et/ou sinistres – des ministères gérés par des finauds et/ou des incultes ; d’un pays au seuil de l’effacement, et girant dans la roue du manège d’écureuil où se saoule l’impuissance.

Il faut lire ce livre qui ne s’attarde pas à faire le point sur les résonances de l’œuvre : elle sonne plein, certes – mais qui l’écoute encore, qui peut encore prêter l’oreille à ces tableaux de maître, ces couchers de soleil somptueux, ces expéditions aux confins, ces confidences de secrétaire perpétuel de l’Important ? Ce livre brasse plutôt les données vérifiables de l’existence de celui qui voulut se dévoiler en se cachant, à moins que ce ne fût l’inverse, et on se passionne pour ce roman-là, qui n’est plus du mentir-vrai : du pseudonyme ne trompant personne, de l’œuvre déchiffrable comme une dépêche à clés, du résistant (à de Gaulle, d’abord, accusé de tracer la voie aux communistes !) réfugié à la bibliothèque du Congrès par la grâce efficiente de son ami Archibald MacLeish, du faiseur de mythe de la Pléiade – et de tous ces acteurs qui l’entourèrent, les copains et les concurrents dans la Carrière, les maîtresses et leurs cocus complaisants, les puissants, meneurs respectés ou sires subalternes, des grandes heures de l’Histoire, qui passent.

Il faut aussi lire l’ouvrage de Renaud Meltz pour ces savoureux extraits de correspondances ou de mémoires de seconds couteaux, de comparses ou de figurants : on y verra les piques et les doutes des thuriféraires patentés et des admiratrices, des affidés et des collègues, tout un peuple proustien d’aristocrates de la République du Mirage. On y découvrira par exemple, entre autres perles, une lettre de madame Reine Claudel, épouse de pontife et de consul, réclamant des sous au ministère de l’époux, pour ses frais de représentation, en syntaxe et ponctuation de fille de ferme… Ou bien, quelque épisode où monsieur Léger est amené, en navigateur de plaisance habitué à se faire balader par des marins professionnels, à prendre, lors d’un congé, le commandement d’un navire en difficulté du côté des détroits, entre Corse et Sicile.

Il faut enfin lire la vie d’Alexis Léger comme le solide opus d’un biographe armé d’un style de mémorialiste passionné par son sujet, cette figure de poète jumelé de son ombre carriériste, du diplomate de profession dramatiquement hanté de l’image de l’être de parole lumineuse qu’il rêva de léguer à la postérité, cette oublieuse obstinée.

Contribution d’Auxeméry

Alexis Léger
dit Saint-John Perse
par Renaud Meltz
Collection Grandes biographies
Flammarion
35 €
sur le site de l’éditeur


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18683 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte