Magazine Europe

Bucarest : La mémoire perdue – la memoria perdida – la memòria perduda

Publié le 02 mai 2009 par Memoiredeurope @echternach

petitbandeau_groupe_pol.1241304823.jpg

bucarest_la_memoria_perdida-7.1241304978.jpg
bucarest_la_memoria_perdida-6.1241304943.jpg
bucarest_la_memoria_perdida-4.1241304905.jpg
bucarest_la_memoria_perdida-0.1241304865.jpg

Je ne sais pas pourquoi j’avais daté du 1er mai 2008 une première rencontre écrite entre deux films, l’un espagnol, couvert de prix en 2008 « La Soledad » de Jaime Rosales et l’autre, un court métrage roumain de Paul Negoescu que seuls quelques milliers de spectateurs ont dû regarder. 

Je sais par contre que c’est à la présence de Madrid de part et d’autre que tenait la logique de ce rapprochement. Dans le premier, un attentat joue le rôle de révélateur d’une vie sans espoirs, dans l’autre le retour temporaire d’un l’émigré à Bucarest dessine en creux les raisons d’une expatriation somme toute résignée. 

Ces deux films qui n’ont pas plus de trois ans étaient sans doute annonciateurs de la crise en ce sens qu’ils parlaient du règne de l’argent, du besoin effréné d’être un vainqueur dans un monde où la puissance financière gagnait à tous les coups, depuis des années.

Annonciateurs parce que les personnages se débattaient déjà dans une marée montante, sans savoir où se situait la côte qu’ils devaient rejoindre.Du coup, en raison de la date, en quelques jours, ce post a connu avec retard, un succès étonnant car google l’amenait gentiment vers tous ceux qui voulaient savoir en quoi consisteraient les manifestations du 1er mai dans la capitale espagnole cette année.

Hasard heureux ou malheureux des moteurs de recherche ! 

Mais je pense que les effets du hasard sont encore plus subtils aujourd’hui puisque, en cherchant des films, et particulièrement des documentaires à la FNAC de Madrid, j’ai découvert une oeuvre extraordinaire qui mélange le castillan, le catalan, le français, l’anglais et le roumain et fait apparaître dans une sorte d’entremêlement villes, lieux et personnages qui me touchent. Entre autres, deux des sept pères de la Constitution espagnole de 1978 que tout avait opposé par le passé : Don Manuel Fraga Iribarne, un leader de l’Alliance Populaire post-franquiste (qui deviendra pour longtemps le Président de la Galice après avoir été ministre de l’information et du tourisme de Franco) et Jordi Solé Tura, un communiste catalan qui deviendra l’un des ministres de la culture de Felipe González (entre 1991 et 1993) et dont la mémoire perdue fait l’objet de ce film. 

Ce rapprochement des deux visages que j’ai vus de près l’un et l’autre dans des circonstances bien différentes M’a bien entendu retenu. Ils se trouvent pris dans ce moment de la fin des années soixante-dix que l’on doit bien nommer un “arrangement” et qui a certainement sauvé l’Espagne d’un nouvel affrontement en la faisant entrer de nouveau dans l’Europe démocratique, est un moment terrible du film, terrible parce qu’il est réaliste et avoue que la survie du jeu politique démocratique est à la mesure du tempérament des hommes de bien à savoir pardonner aux hommes sans honneur, mais sans oublier.

Sans oublier ? Et pourtant !Albert Solé, l’auteur de ce documentaire subtil, son fils, a voulu sauver et faire partager ce qui pouvait encore l’être, quand la maladie d’Alzheimer ronge l’intelligence d’un vieillard et que sa propre mère, la première épouse de Jordi Solé, dans le temps du film, subit un accident cérébral et qu’enfin, une petite fille, la sienne, parcourt un labyrinthe physique en cherchant à y retrouver ou a y égarer son grand-père.

L’intime et le public, le secret et le privé s’entrecroisent, comme pour nous tous.Nous cherchons en effet tous à savoir ! Que nos parents aient été ou non célèbres, combattants, secrets ou clandestins. Mais lorsqu’un homme est né dans la clandestinité, dans un hôpital de Bucarest et que pour des raisons de sécurité, son père travaillant à la radio dite des Pyrénées (Radio Pirenaica), mais dont les studios étaient situés dans la capitale roumaine, la naissance est déclarée à Budapest, il y a des raisons évidentes de faire appel à la mémoire des lieux et des hommes pour répondre au trouble des documents. 

Lorsque de surcroît on a vécu ses premières années à l’aube de la Roumanie de Nicolae Ceauşescu, avant de fuir le pays avec des parents dont les convictions communistes ne peuvent accepter le mensonge, pour rejoindre d’autres clandestinités brisées. Tout cela dans les moments où les partis communistes espagnols et catalans se déchirent à l’aune des faux-semblants acceptés ou refusés dans le contexte de la Guerre Froide, sur la situation réelle des pays de l’Est, voilà encore un autre jeu de cartes battues et truquées, parmi les plus compliqués. 

Santiago Carrillo, Président du PCE de 1960 à 1982, dont Jordi Solé a partagé en partie les thèses eurocommunistes, témoigne à plusieurs reprises dans le film, entre calme et passion, remord et réalisme, tandis que Jorge Semprun ou Miguel Nuñez sont là pour répondre à la question lancinante, en 2008 avec tout le recul, est-ce que cela valait la peine ?

Exclus ou non, reniés ou non par le Parti pour lequel ils avaient donné une partie de leur vie, et aussi de leur intégrité physique et mentale, ils sourient avec une certaine bonté. Derrière eux pourtant, les sourires carnassiers ou usés de Francisco Franco et Dolores Ibárruri, spectres de droite et de gauche, font froid dans dos, non mieux encore, transpercent les os.

La mémoire nous revient, nous aussi, je veux dire ceux qui sont nés avant Albert Solé et qui ont regardé comme c’est mon cas avec effarement les errements des nouveaux partis communistes français ou italiens, partiellement refondés sur des terrains incultes, prisonniers de leurs alliances obligatoires avec les socialistes, prêts à avouer tous leurs mensonges, des années cinquante à soixante-dix, pour être pardonnés, au nom de leurs combats justes des années trente et quarante. 

Elle nous revient particulièrement, c’est étrange, en regardant le baiser échangé entre Yves Montand et Ingrid Thulin dans le magnifique film d’Alain Resnais « La Guerre est finie », d’après le roman de Semprun. Nous sommes en 1966 et le pouvoir franquiste demande à ce que le film soit retiré de la compétition au Festival de Cannes. En 1966, pas en 1936 !

C’est donc bien de mémoire urgente dont il s’agit. De celle que nous partageons tous, je dirais mieux, que nous devons partager, que nous soyons les contemporains, les enfants, ou les petits-enfants des grands conflits européens.

Albert Solé était né trois années avant la présentation du film de Resnais, dans une clinique roumaine où il est retourné il y a peu avec sa mère, en pensant avec justesse que les rues, les maisons, et ce lieu secret où ils ne furent jamais, pour des raisons de sécurité, le studio d’enregistrement de Radio Pirenaica, permettraient à sa mère de se relier aux souvenirs qui menaçaient de disparaître de son cerveau à elle.

Et visiblement, dans l’appui de la mère sur le bras de son fils, le soleil de l’été roumain éclaire le passé enneigé.Lorsque les traces du studio en question se révèlent sur les murs d’une maison bourgeoise de Bucarest, entre Kiseleff etAviatilor et qu’un témoin leur raconte la petite pièce située à l’abri de tout, là où l’opposition parlait en castillan ou en catalan, je n’ai pas pu éviter de penser à la maison de Munich, où dans les mêmes années, Radio Europe Libre émettait en roumain vers ceux pour qui toute voix du monde libre constituait un espoir et que montre si bien le film d’Alexandru Solomon « Cold Waves ».

Ces deux films mériteraient finalement d’être projetés l’un à côté de l’autre, si cela était possible. Et dans la proximité des langues, le mot « perdu » résonnerait alors vraiment en frissonnant d’une langue à l’autre.  

Elu meilleur documentaire espagnol en 2009 pour les Goya, le film est en vente sous forme de DVD chez Cameo.

Photographies : Les communistes espagnols (Solé et Carrillo figurent au centre) dans un sourire d’incrédulité à la mort de Franco, Jorge Semprun, la rédaction d’une Constitution et la mémoire de Bucarest.  


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Memoiredeurope 194 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte