Il est ici question de déplacement(s).
Déplacements intérieurs exposés d’emblée : « je suis aux prises avec
les déplacements intérieurs ». Mais aussi très vite, ce qu’on appelle
aujourd’hui, un peu trivialement, un déplacement, faire un déplacement. Il y a
une route, il y a un premier nom de ville, autant dire une sorte d’indice,
Grignan ; il y a une datation, février, des descriptions : « un
carré d’herbes entre ces vieux murs », une « végétation
méditerranéenne ». Et une constatation : « images pour moi
muettes », car d’un autre lieu que le lieu habituel et où l’imaginaire ne
trouve pas son compte, ce qui engendre une forme de déstabilisation qui se
révèle féconde : « en l’absence de tout repère familier, [...] j’étais
déplacée vers l’exactitude dans le déplacement lui-même »
Le lecteur est pris dans le mouvement à son tour, il avance dans les pages et
il avance dans le récit, il intègre le lent coulissement de la réalité vers
l’image d’un tableau ; tout bouge ici et pourtant c’est à un mort qu’on s’en
va rendre visite : « un très léger renflement de la terre [...] pas de
pierre [...] le courage demandé par autant de simplicité ». Et c’est en
effet, à mi-chemin du livre, la résolution des accords joués depuis le
début : « Truinas », c’est-à-dire le lieu où vécut et où repose André
du Bouchet.
Ce nom Truinas, comme le véritable axe d’un mobile qui repart dans un nouveau déplacement, cette fois
du côté d'un livre, livre d’un autre poète sur ce qui se passa à Truinas, le 21 avril 2001*. Les mots circulent,
d’un poète vers l’autre, de la réalité vers le livre, du paysage extérieur vers
son souvenir et le monde intérieur propre. Puis vient le temps de s’en
retourner vers le lieu habituel, très loin de Truinas. Et la douleur du retour. Mais « le
déplacement s’ajusta peu à peu, réduisit l’écart interne sans le clore tout à
fait ».
Le livre d’Isabelle Baladine Howald touche profondément. Il peut se lire bien
sûr comme un hommage à André du Bouchet et attester de la prégnance de la
présence du poète ; il se lit aussi comme une lettre de reconnaissance à
la poésie et à l’écriture, celle ici de Philippe Jaccottet qui a su dire
quelque chose sur cette disparition : « je fus à Truinas à cause de
son petit récit exemplaire ». Les livres sont là aussi pour nous dé-placer !
L’auteur rend compte de la plasticité intérieure et montre comment celle-ci se
nourrit d’images, de livres, de ces présences que le lecteur se donne. Elle ose
un difficile compromis entre le très personnel - ce Je qui se met en jeu et se
donne du jeu, qui dit son déplacement,
sa douleur - et l’impersonnel de
l’expérience profonde, commune à plusieurs, explorée par les poètes, mise au
jour par eux. Il y a ici comme une mise en abyme, le livre d’Isabelle Baladine
Howald naissant, semble-t-il, du cœur même de celui de Philippe Jaccottet et de
ce « chant le plus ténu, le plus vrai, soutenu par rien, presque
inaudible, inoubliable pourtant si l’on parvient à l’entendre. Ainsi me
montrait-il, à moi si constamment écartée de moi-même, comme une direction ».
Contribution de Florence Trocmé
Isabelle Baladine Howald
La Douleur du retour
La Cabane, 2009
6 € - sur
le site de l’éditeur
*Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001, La Dogana,
2004



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