Magazine Culture

Eux deux fées, de Dominique Fourcade (lecture d'Anne Malaprade)

Par Florence Trocmé

Fourcade343  L’été 2009 la mort ravit au monde, à Citizen Dominique Fourcade et à eux-mêmes deux chorégraphes, Pina Bausch et Merce Cunningham, dont la silhouette engagée ne cesse pourtant d’aimanter la mémoire d’un « je » témoin et fils. Comment écrire la danse ainsi envolée, la nudité à partir de laquelle il va falloir penser/panser le quotidien des journées automnales ? Comment accompagner ce départ dont le mouvement vers la disparition ombrée n’a rien d’une évidence définitive ? Sous le signe de l’entre-deux, Dominique Fourcade compose un texte dans lequel, en observateur participatif, il décrit le réel brusquement stupéfait. Le monde reste comme un décor, dont le vide étonnamment vivant et plein perturbe la perception amoureuse du corps vertical. L’écrivain constitue alors l’autre du danseur : accompagnant son éloignement tracé à l’abandon du néant, il copie avec passion un réel qui s’efface dans le temps, et croise l’horizon en sondes multipliées. À l’aide de sons assemblés en figures-sens, le prosateur version poète module une respiration qui s’efforce d’inspirer ce qui dès le manque restitue pourtant la vie. Le gouffre, certes, entaille l’existence. Mais la connaissance par le(s) gouffre(s) propose de remonter du côté de l’origine et de l’écriture des pas en arrière. Le sujet tombe alors sur une scène primitive — une plage, un chien, un geste ludique : apparaître disparaître, partir revenir — dans le creux de laquelle il retrouve la vie des morts.
« Les fées avides » accompagnent les mouvements imprévus du hasard. Ainsi le destin anticipe ce que mourir veut dire. Sa voix conte ce que la nature a de plus simplement éblouissant : une route, un paysage, et l’arabesque bouleversante des papillons en qui l’on peut voir l’écho de mises en scène humaines (désir de l’autre, en l’autre, pour l’autre, à l’approche de l’autre, au point où le même renonce à l’identification). Quel vraisemblable nous reste-t-il à vivre à partir du moment où l’essentiel a cessé de battre ? Qu’est-ce qui du corps continue le contact du monde ? Peut-on vivre selon l’inactualité d’une chair, témoin d’un passé qui ne passe pas et qui barre la fluidité des sensations ? Le réel copie Proust, la nature redouble Bausch et Cunningham, le ciel envie à Manet la ferme évidence de ses bleus. La mort subtilisera-t-elle à l’écrivain l’audace entêtée avec laquelle il structure tout ce qu’une émotion pourrait désassembler ? L’insilence impose avec précarité ce qu’il faut prononcer dans l’embrasement du quotidien, lorsqu’au tout début de la mort l’invraisemblable désarme le recueillement du présent.
La mort absente un état que l’écriture, fatale, reconduit dans une improvisation réglée. Le vertige, lui, ne disparaîtra pas dans la compagnie basculante des morts.

Contribution d’Anne Malaprade
Dominique Fourcade
Eux deux fées
Chandeigne, 2009,
28 pages. 7 €


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 18683 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines