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"Relier" de Guillevic

Par Florence Trocmé
Guillevic_relier

On se réjouit toujours de lire et relire Guillevic, et il faut remercier Lucie Guillevic-Albertini d’avoir réuni un ensemble de poèmes publiés pendant presque 60 ans, comme elle l’écrit « en connivence, au gré des opportunités, des rencontres, des amitiés, avec des peintres, des graveurs, des plasticiens, des sculpteurs, des éditeurs-imprimeurs, des photographes » - Marie Alloy, Baltazar, Dorny, Dubuffet, Manessier, Cortot, Graziella Borghesi, etc. Et quel ensemble ! 800 pages où l’on retrouve tout l’univers, toutes les préoccupations de Guillevic, son goût pour la brièveté – le silence. On peut rêver à une exposition où seraient donnés à voir la totalité des poèmes avec les œuvres graphiques qui les accompagnent, mais cette somme est un des plus vifs hommages qu’on pouvait rendre au poète qui aurait eu 100 ans en mars 2007.
Depuis ses débuts en écriture, Guillevic a choisi de s’attacher à ce qui est bien rarement « objet » de poème, trop insignifiant aux yeux de tous pour susciter l’écriture. La vache, le merle, le rat, le hanneton, le tournesol, le chat, la pierre, l’escargot, la pierre, l’arbre… Pas pour un parti pris des choses comme le fit Ponge, seulement pour approcher par la langue les choses de la nature, pour tourner autour de ce que chacune d’elles a d’unique, de particulier dans ce que l’on pense être insignifiant. Écrire dans le peu, avec peu : « Il avait seulement / Quelques mots à lui. // Il s’écoutait les dire / Près du silence des étangs » (p. 78). Et toujours dire le têtu mouvement vers la nature, car seule l’écriture fait avancer dans la connaissance des choses ; dans un long poème autour des racines s’exprime une "morale" de l’écriture, de la manière de vivre la poésie : « Je tourne autour de vous / C’est vrai // Je ne demande qu’à entrer, / À vivre comme vous, / À me vivre racine. /// Pour cela, / Je suis prêt à tout. / Sauf à me taire, / Sauf à vous vivre sans le dire. // Vivre sans rien dire / Ce n’est pas vivre. // Je ne vis / Que ce que je dis // À ma façon. »
À côté de vers qui rappellent combien le monde peut être harmonieux, comme donné : « Il y a des moments / Où le parfait se dit / Entre le rocher, l’eau, le sel, / La crevette, // Et les tentatives du soleil. », on ne s’étonnera pas de souvent lire des poèmes qui interrogent le mystère des choses, ainsi des nuages « Hésitants / Ne sachant ni qui, ni quoi, // Ni où ils vont, / Ni ce qu’ils deviendront, / Pas même ce qu’ils sont ». Mystère, parce que nous ne savons pas grand chose, seulement que nous disparaîtrons — « Traverserons nous la nuit ?/ Y aura-t-il encore / La nuit et après cette nuit / Un jour débarbouillé ? ». Nous sommes dans le temps, que nous percevons par l’arbre (« L’arbre est du temps / Qui n’en finit pas / De s’incarner »), par la pierre « Qui se croit être // Le passage immobile / Du temps à travers elle ».
Ce questionnement constant n’empêche pas le jeu des sons (« Le buis / Chez lui / Près du puits ») et l’humour (« Va, mon chat ! / Ce possessif / N’engage que moi. »). Surtout il y a, avec le regard si vif sur les choses, une attention profonde à l’humain. On pense au terrible poème consacré à Nita, brûlée dans le four crématoire parce que juive : « Ce n’est pas dans les buis qu’on trouvera son corps, / Dans aucun bois, dans aucune ombre / Et, de toutes les terres, dans aucune. // C’est fumée / Qu’elle est devenue. ». On pense aussi aux mots d’amour : « J’attendais ta venue, / Plus ou moins enroulé // Dans ce que je croyais / Être aussi ton attente. » Bref, le recueil donne une idée de la variété de l’œuvre de Guillevic et de son unité de ton : on reprendra la juste remarque de Marta Krol, dans Le Matricule des Anges (juillet-août 2007) à propos de Relier : « Petitesse, unicité, silence, planarité, sont les valeurs résolument défendues contre l’immensité, la multitude, le bruit ou la discontinuité ».

Ajoutons que Lucie Guillevic-Albertini et Monique Chefdor établissent en fin de volume une excellente bibliographie de l’œuvre.

©Tristan Hordé

Guillevic,
Relier, poèmes 1938-1996,
Gallimard, 2007,
810 pages ; isbn : 978-2-07-078514-8
29€.

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